Salut
Voici un chti texte :

Tout le monde mange dehors, sauf moi. Mais je vais venir. Pour l’instant j’attends, dans ma chambre. Et il va en sortir quelque chose, j’en suis sûr ; une bonne blague, peut-être. J’arriverai, je dirai, j’ai une blague à vous narrer. Les fourchettes se poseront dans les assiettes, les bouches resteront ouvertes, les manducations s’interrompront d’un coup. Tout le monde écoutera, en retenant sa respiration. Et là je dirai, non. Non, ce n’est pas vrai, je n’ai pas de blague à vous narrer. C’était une farce.
Evidemment à ce petit jeu je me ferai des ennemis. Quelques-uns. Tant pis, j’assume. Quand on aime faire des farces, il faut savoir prendre des risques. Je prends le risque, d’avoir beaucoup d’ennemis, de n’avoir plus d’amis. Et quand je mourrai dans la solitude et la misère, je me dirai : personne ne m’aime, mais j’ai fait de bonnes farces. Et là dans le soleil couchant, j’aurai un sourire amer et fier.
Dans le soleil couchant, ou ailleurs. Si je meurs le matin, le soleil sera probablement un soleil levant. Et si je meurs à midi, le soleil sera au zénith. Non. Soyons précis : Si je meurs à treize heures le soleil sera au zénith. Soyons plus précis : Si je meurs à treize heures l’hiver le soleil sera au zénith ; Si je meurs à quatorze heures l’été le soleil sera au zénith.
J’aimerais bien mourir le soleil au zénith. Me le prendre en pleine face au moment du dernier soupir. Le voir là juste au dessus, tout raide, tout droit, solennel. Et ne pas avoir à le chercher. J’ai horreur de le chercher. J’ai horreur de chercher, d’une manière générale. Trouver, ça oui, j’aime bien. Mais chercher… D’autant que quand on cherche, bien souvent on ne trouve pas. On trouve autre chose. Certains disent que c’est très bien ainsi. Sérendipité, disent-ils. Ils suent d’enthousiasme, ils crient, Sérendipité ! sérendipité ! Mais moi j’aime bien trouver, et, en sus, j’aime bien trouver ce que je cherchais.
Parfois je cherche le soleil. Je regarde à droite, à gauche, et je le trouve, et je le regarde, et j’ai les yeux embués d’émotion tellement je le trouve beau ; et là je m’aperçois que c’est la lune.
Car la lune arrive parfois très tôt. Peu après que le soleil ait commencé à redescendre. Tout cela introduit une incertitude. Je n’aimerais pas rendre mon dernier soupir à la lune. Et surtout, je n’aimerais pas rendre mon dernier soupir à la lune en la prenant pour le soleil, ce serait une suprême humiliation ! Le soleil me tirant la langue, pour ainsi dire.
Non, pour éviter ça, c’est décidé : je mourrai au mitan du jour. Dans la mesure du possible. Treize heures, si c’est l’hiver, quatorze heures si c’est l’été. Je mettrai mon réveil, si besoin, pour ne pas laisser passer l’heure. Car si je fais la sieste et que je me réveille à quinze heures, alors là, sans hésiter : j’ajourne. Car dès quinze heures, croyez moi, il y a risque de confusion. Surtout par temps nuageux. On regarde les nuages gris, on voit une lumière briller à travers, une belle lumière jaune. Halleluhah ! pense-t-on. Le voici ! On le regarde, on s’en repait, on le caresse des yeux, on l’aime. Et puis un imperceptible doute s’insinue, puis grossit. Et on finit par se rendre à l’évidence : c’est la lune. Ce n’est que la lune.
Attention : je n’ai rien contre la lune. Mais regarder la lune, c’est un petit peu, comment dire, nombriliste. Narcissique, presque, puisque la lune n’est qu’un morceau de Terre qui s’en est détaché et en est devenu un satellite. La lune, en quelque sorte, c’est la Terre. Ou un résidu de la terre. Ou un déchet de la terre. Et je m’arrête là pour ne pas me mettre à filer la métaphore scatologique. Donc j’ajournerai, je reporterai au lendemain.
En pestant. Car je n’aime pas reporter les choses au lendemain. Et j’irai aussitôt chez le droguiste. Bonjour, dirai-je à la cantonade. Car il y a souvent du monde chez mon droguiste : Madame Pouinpouin, de l’immeuble d’à côté ; Monsieur Aimé, le cafetier du coin ; Stéfano, le chauffeur-livreur du quartier ; parfois un touriste chinois. Je ferai sagement la queue ; civiquement. Chacun son tour, c’est bien normal. C’est très bien ainsi. Mon tour viendra.
Et d’ailleurs le voici qui vient. Je voudrais des piles. Des piles fiables, pour mon réveille-matin, qui devra me réveiller l’après-midi. Puisque treize heures (quatorze heures si c’est l’été), c’est, en toute rigueur, l’après-midi. Même si c’est le mitan. Quelle taille fait votre réveil ? me demandera, j’imagine, le droguiste. Je ne sais pas. L’avez vous ici ? Non. Pourriez vous me le décrire ? Il est sobre, il a une belle couleur rouge, il a un capuchon en plastique. Bon, me dira le droguiste.
Et là il me proposera gentiment un assortiment de piles de différentes tailles. Des A, des AA, des AAA, des AAAA. Parfait, dirai-je. J’ai oublié mon porte-monnaie, ajouterai-je. Rassurez-vous, je vous mets vos piles de côté. Parfait, remercierai-je.
Ce sera un après-midi où je n’aurai rien prévu de particulier. Rien ne s’opposera donc à ce que je refasse un aller-retour entre la droguerie et mon appartement. D’ailleurs ce sera même un après-midi où je n’aurai rien prévu du tout. J’aurai pris toutes mes dispositions à l’avance. Traites payées. Testament rédigé. Ménage fait. Cages à oiseaux et aquarium remplis de victuailles.
Car je veux que mes animaux me survivent ; j’y tiens. Ils sont une partie de moi ; ils sont un peu à moi, mutatis mutandis, ce que la lune est à la terre. Alors je veux qu’ils soient bien nourris, et qu’ils puissent témoigner, dire Il est mort en regardant le soleil. Et c’était bien le soleil, pour sûr. Il était à son zénith.