Petite histoire qui prend doucement forme, il y a plusieurs parties à lire dans ce post, en voici le sommaire :
Chapitre
1-Le problème avec JudithChapitre
2- C'est gênant. Chapitre
3- Je trouve ça indigeste.Chapitre
4-Judith est une salope.Chapitre
5-Le sourire, c’est du service. 6-Tout blanc à l’intérieur. 7- Réveille-moi. 8- Comme du cotonChapitre
9- De Marbre. 10- Adieu, mon Amour. 11-Le plus beau jour de ma vie. 12-Et les moutons...Chapitre
13-Sans surprise. 14-Nouvelle donne. 15-Des larmes de joie 16-Tout en contraste. 17-Vous êtes un père comblé ? 18-Comment tu t’appelles ?
Histoire finie !

Bonne lecture !
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De marbre.On était ramassé les uns contre les autres, le vent nous y poussait sans ménagement. Je scrutais le trou béant qui allait accueillir ta petite boite, une toute petite boite à ta toute petite taille.
Y avait des fleurs qui s’arrachaient de leurs gerbes sous les bourrasques. Les gens fermaient leur imper sur leur malaise.
Ta mère était absente. Encore.
Ton père se tenait là, les joues couperosées trempées.
Eimeric le fixait avec une colère sourde, pleine de violence, il ne supportait pas cette mascarade.
Moi, plus rien ne m’intéressait. Ni ceux qui te pleuraient, ni la rose chétive qu’on m’avait mise dans la main pour que je puisse la lancer sur toi.
Te lancer des fleurs.
Je suis sûre que ça t’aurait fait marrer. Ton rire.
Ton rire, Judith. Juste ton rire.
Je l’entends dans le vent, il me secoue ton rire, il me donne envie de rire aussi, là au milieu des morts.
Il me donne envie de rire si fort que tu pourrais m’entendre. Toi qui me reprochais de jamais m’avoir entendu rire.
Je voudrais te l’offrir tu vois, là, maintenant. Maintenant que c’est trop tard.
Je suis dans la file sombre. Fantôme parmi les fantômes. Morte tu es toujours plus vivante que nous.
Je regarde les pétales s’écraser mollement sur ta boîte, tout me semble minuscule et immense à la fois.
Vertige.
Eimeric m’attrape avant que je tombe dedans.
La pluie finit par tomber sur nous. J’aimerais dire qu’elle me lave de l’intérieur.
Mais cela ne fonctionne pas.
Pas cette fois. Pas sans toi.
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Adieu, mon Amour.Après la cérémonie, on est rentré à l’Appartement.
L’Appartement, c’était vraiment comme ces cachettes qu’on faisait tous les trois, gamins, sous la table de la salle à manger, avec la grande couverture rose et blanche.
C’était chez Nous. Même si je voulais pas l’accepter. C’était chez toi, même si je voulais toujours délimiter mon territoire.
Et là, y a plus que deux abrutis dans ce fichu appartement, et des plaies de silence.
Eimeric essaye de mettre la cafetière en marche, mais ses yeux sont tombés sur ton mug.
Il commence à sangloter. Je le vois trembler de partout. Ses nerfs sont en train de lâcher.
Je m’approche de lui, je me colle à son dos. Je ne veux pas qu’il voit que mes yeux me brûlent.
Alors, le sol se rapproche de nous, un peu au ralenti, pendant qu’il s’agrippe à mes bras enlacés autour de son corps. Je sens vibrer les hurlements qui lui sortent de la gorge. On dirait un chien qui agonise. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais rien faire pour arrêter ça. Même la douche est trop loin.
« Johanna ».
Il semble retrouver son souffle, la tempête retombe, il me détache de son dos, et se tourne pour me faire face. Par réflexe, je baisse un peu la tête.
Il me soulève légèrement le menton, il me regarde dans les yeux.
L’univers entier se jette sur moi et me dévore. Je suis figée dans ses myriades d’étoiles qui me percutent. Il me caresse la joue.
C’est donc ça que ça fait.
Pourquoi c’est maintenant ? Pourquoi c’est pendant que tu dors dans ta petite boîte au fond de ce trou tout noir ?
La suite déboule à toute vitesse, sa main glisse derrière ma nuque, son visage se rapproche, et je peux sentir les restes de son after shave. Derrière son oreille, ça sent un peu plus fort. Et ça m’embarque tellement loin. J’en ai tellement besoin. Tellement envie.
Il se penche sur moi, et je me sens minuscule. J’ai l’impression de flotter. Ses lèvres se déposent sur les miennes. C’est doux, mais pas longtemps. L’ouragan s’accroche à ma langue et m’emporte encore plus loin, dans un désert brûlant. Je me sens abandonnée dans ses bras.
Il sait faire tout ça, apparemment, pour lui c’est toujours un peu pareil. Alors il suit son programme. Je crois que c’est pour cesser de réfléchir, de souffrir. Tant pis pour la raison, si c’est ce dont il a besoin. Si c’est ce dont j’ai envie.
Moi, comme toujours, c’est la première fois. C’est forcément la première fois, à chaque fois. Avec elle aussi, c’était toujours la première fois. Le premier baiser, la première caresse. La première jouissance.
Il doit y avoir encore un peu d’elle dans le creux de ses reins à lui. Un peu de moi sur les bords de ses doigts qui pincent la pointe durcie de mes seins.
Je le laisse m’embarquer dans sa folie, dans sa violence. Nos vêtements s’écartent autour de nous, mues noircies par ton deuil.
Il me pénètre. Et je sais qu’il remplit tous les trous béants du monde. Je suis accrochée à lui, assise sur lui, juchée sur lui. Agrippée aux roches de ses épaules, je traverse le typhon de son âme.
Au milieu de la nuit, on se retrouve échoué sur la moquette de l’appartement.
Il tourne sa tête vers moi, il sourit, un peu tristement, mais il sourit.
« Johanna ? »
Je le regarde, il est beau. Bien sûr qu’il est beau.
« Tu veux m’épouser ? »
Je fais un hochement de tête, épuisé, vaguement affirmatif.
Il m’attrape, me glisse tout contre lui. Il est chaud, son cœur bat tranquillement. Je ferme doucement les paupières, pour regarder mon âme s’éloigner à tes côtés.
Adieu, mon Amour.
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Le plus beau jour de ma vie.Foutaises.
On m’a habillée pour que je fasse la poupée de porcelaine au bout d’une allée de mairie, avec des chaises pliantes et un gars, enguirlandé d’une écharpe tricolore, qui fait semblant de trouver solennel le moment.
Je fais un peu la même chose, histoire de justifier que ma mère chiale sur son « sourire de circonstance ».
« Je te l’avais dit que ce serait lui ! » Elle avait répété en me serrant mon corset. Outil de torture qui me compressait présentement les seins, les côtes, et le cœur.
A moins que pour le cœur, le corset n’y soit pour rien.
Eimeric était impeccable dans son costume blanc. Moi j’avais l’impression de bailler dans ma robe, ou l’inverse.
Il m’a mis la bague au doigt. Je suppose que j’ai dû faire un peu pareil.
C’était pas tout à fait réel cette histoire. En tout cas, moi j’étais pas réelle dans cette histoire-là.
Quelques mois à s’envoyer en l’air dans l’Appartement, à faire semblant que tout ça c’était la suite logique, que nos sentiments n’avaient aucune zone d’ombre. Que le fantôme de Judith n’errait pas dans notre lit, entre nous, entre minuit et deux heures du matin.
Quelques mois à faire semblant d’y croire, à le laisser me donner des mots doux, à le laisser me caresser les fesses quand je partais bosser.
Et voilà qu’il m’épouse pour de vrai. Ce con !
Je sors de la salle à son bras, on nous balance plein de trucs en même temps que le soleil me tombe sur la tête. Je me sens assommée.
Il me murmure de sourire pour les photos. Et moi je repense à mon chef de chez Mac Do.
Qu’est ce que je fous là ?
C’est ce qui doit se lire sur les clichés pris par le photographe et son énorme objectif.
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Et les moutons…J’ai arrêté mes études, et mon job. Je fais mes cartons.
Juste mes affaires personnelles. L’Appartement sera loué en meublé.
Je m’installe chez lui. Il a réussi à publier.
Il me répète que c’est Judith qui a fini de l’inspirer. Que souffrir ça fait grandir.
Sa petite notoriété commence à s’étaler, tache d’huile dans la rentrée littéraire. Il enchaîne les cocktails, et les signatures. On se l’arrache dans les milieux tendances.
Un soir, tandis que je fais sagement la potiche sur une banquette en velours rouge d’un resto bar « concept » et que je regarde Eimeric faire son numéro de séduction à l’assemblée.
Une silhouette appelle mon regard du coin de l’œil.
Enfin… une silhouette mélangée à une autre silhouette.
Cet homme élégant, à la peau noire, aux reflets mats, impeccablement habillé, qui danse front contre front avec un jeune homme blond aux traits fins.
Merde alors !
Je continue à fixer du regard la scène, totalement abasourdie.
Je ne pensais pas retrouver mon chef ici, pas comme ça, pas avec ce genre de compagnie.
Ah oui… forcément… le dernier métro.
Je me prends à sourire.
Le premier vrai sourire depuis le départ de Judith.
J’ai dû fixer trop longtemps. Il m’a vue. Il me sourit aussi, un peu embarrassé. Je lui fais un petit signe de la main, le sourire me monte aux yeux.
Le sien aussi, soulagé.
Rien de plus. Il continue sa danse. Je continue à faire la potiche.
Et les moutons seront bien gardés… ou les vaches, je ne sais plus.