Petite histoire qui prend doucement forme, il y a plusieurs parties à lire dans ce post, en voici le sommaire :
Chapitre
1-Le problème avec JudithChapitre
2- C'est gênant. Chapitre
3- Je trouve ça indigeste.Chapitre
4-Judith est une salope.Chapitre
5-Le sourire, c’est du service. 6-Tout blanc à l’intérieur. 7- Réveille-moi. 8- Comme du cotonChapitre
9- De Marbre. 10- Adieu, mon Amour. 11-Le plus beau jour de ma vie. 12-Et les moutons...Chapitre
13-Sans surprise. 14-Nouvelle donne. 15-Des larmes de joie 16-Tout en contraste. 17-Vous êtes un père comblé ? 18-Comment tu t’appelles ?
Histoire finie !

Bonne lecture !
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Le sourire, c’est du service. Les odeurs de friture, et de la sueur du voisin. Quand on est à jeun c’est pas vraiment ce que je préfère. Mais faut bien que je la gagne cette paye dont j’ai pas besoin, vu que je ne partirai pas de cette vie.
Je me demande bien où j’irais de toute façon.
Je sers en automate la file interminable de menus Best Of, de grandes frites, et de boissons 80 % glaçons 20 % sucre aromatisé. Ils ont tous les mêmes têtes sans intérêt, de papier mâché à la machine à convention.
Et puis je ne suis pas assez réveillée pour y faire vraiment attention.
« Le sourire, c’est du service, Johanna »
Mon cœur manque un battement, c’est notre chef d’équipe qui est passé dans mon dos, je sens sa présence s’étaler de mes jambes à mes épaules, et mes joues devenir rouge Coca-cola.
J’acquiesce car j’ai la gorge sèche.
Son rire est un peu chaud. Et son parfum est à la fois élégant et incongru dans cette odeur de viande trop cuite.
« Détends-toi, Johanna, c’est juste qu’il est chouette ton sourire, n’hésite pas »
Mes mains tremblent. Je dépose par miracle une grande boisson sur son plateau sans la verser sur le client. Ma tête hochouille comme un jouet cassé pendant que je me calque un sourire figé de poupée à qui on aurait arraché la tête.
Il est déjà reparti donner une information à un collègue.
Je veux mourir de honte, mais il paraît que ce n’est pas fatal. Du coup, je continue mon service, en entendant des bribes de commande au milieu des battements brutaux de mon cœur qui tambourine pour tout fracasser de l’intérieur.
Ce que je peux être con, moi. Il doit avoir au moins 35 ans, marié, et deux ou trois marmots. A quoi je pense, au juste ?
Je dépose un énième paquet de frites, toujours le sourire en mode lavage automatique, 100 % cire anti moustique.
Quand sa main se cale sur mon épaule pour m’annoncer que je peux prendre ma pause, une partie de moi se déchire.
Du coup, je sors par la porte arrière avec juste une moitié de moi. L’autre, je crois, est restée collée entre ses doigts.
Je me demande s’il me la rendra un jour.
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Tout blanc à l’intérieur.Je crois que j’étais à peine réveillée, encore instable sur mon canapé, le regard dans le vague. J’attendais que la réalité se consolide autour de moi.
Mon téléphone s’est éclairé, m’indiquant qu’Eimeric tentait de me joindre. Silencieusement. Mon téléphone est toujours en silencieux, je ne supporte pas les sonneries, ni les vibreurs.
Je décroche et là il me parle d’une voix opaque, enveloppée d’un voile épais, qui semble étouffer. J’hoche la tête lentement. Je raccroche.
Comme un automate, j’enfile un jean sous mon tee shirt d’intérieur délavé, mes pieds nus s’enfoncent dans mes chaussures plates, je me fous pas mal qu’il pleuve. Je m’engouffre dans ma parka, et je sors de l’appartement.
Je ne me souviens même plus si j’ai fermé à clef.
Je suis là, assise dans ce bus qui n’en finit par de ralentir. Je vois passer le décor au ralenti, comme dans un film d’art et d’essai.
Le Chanel N°5 que porte la vieille à côté de moi, mélangé à son odeur de vieille, à son haleine de vieille qui respire lourdement avec ses poumons de vieille, augmente mon malaise vers des degrés qui me traînent sur le sol et m’écorche le cœur.
Je sens mes larmes qui veulent pas sortir, ça fait comme un embouteillage, ça tambourine et ça me fracasse le crâne. Pile entre les deux yeux. Un cratère de souffrance invisible.
Quand je finis le trajet à pied, je veux même pas regarder cet immense bâtiment aux angles blessants dans le ciel gris sale.
J’ai tellement mal, putain.
Dans le couloir, je trouve Eimeric sur un petit siège bleu en skaï, le visage enfourné dans ses mains. Je m’approche de lui. Je suis plantée devant là. Comme ça. Les bras le long du corps. Je sais pas quoi faire… je sais tellement pas quoi faire.
Il se lève. Il me prend dans ses bras. Il n’arrive pas à parler.
Eimeric qui n’arrive pas à parler.
Il pleure.
Moi j’y arrive même pas.
On se rassoit. On attend.
Dans ces couloirs, on les voit passer, et repasser. Quelqu’un va bien finir par s’arrêter devant nous et nous parler.
« Ses parents ne viendront pas, je pense ».
J’hausse les épaules. J’étais pas vraiment sûre qu’on appelait ça des parents en fait. Et puis, ça aurait changé quoi pour elle qu’ils soient là ou pas.
Même nous. On changeait rien là. Rien du tout.
Un homme en blanc a fini par s’arrêter devant nous, après plusieurs heures. Il nous a dit comme ça :
"La petite Judith, c’est vous les proches ?"
Eimeric a hoché la tête. Moi j’étais juste paralysée.
La petite Judith…
Je la voyais allongée sur mon canapé.
Je sentais ses baisers sur mes lèvres, petits, courts, piquants.
Son corps minuscule, sa peau fine, ses yeux immenses. Je fermais les yeux.
Juste pour être là, près d’elle, près de son rire après ses larmes, près de son soleil qui venait avec cette saloperie d’aube que je détestais tellement.
Il a dit des trucs, Eimeric m’a serré la main dans la sienne, pour me faire revenir. Je voulais pas. Je voulais tellement pas revenir.
On est sorti de l’hôpital pour qu’on se repose qu’il avait dit. Qu’ils la gardaient en observation. Qu’ils promettaient rien. Qu’ils nous contacteraient.
Eimeric m’a ramenée en voiture jusqu’à l’appartement.
Et puis, on est resté là, planté dans mon living, des ombres dans une journée sans soleil.
J’aurais voulu dire quelque chose.
Mais ça me faisait tout blanc à l’intérieur.
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Réveille-moiParce qu’il y a pas de place pour la douleur, les larmes, le malaise, le besoin de silence et d’immobilité dans ce monde. Parce que c’est confortable de fuir ce qu’il se passe en soi en ayant l’impression d’être courageux.
Je suis allée bosser.
J’ai servi les gens, avec l’impression de les voir pour la première fois. Je les regardais dans les yeux, tous. Je me demandais à quoi ils ressembleraient dans un hôpital, recouverts de bandages, avec un tube dans la bouche.
Si leur famille serait là.
Si leurs amis manqueraient le travail.
Plus je les regardais, et plus je voyais Judith, des files et des files de Judith, qui me commandaient des Big Mac et des grandes frites, et du Coca light.
Je les servais avec une sorte d’acharnement compulsif, le sourire étiré sur mes dents, avec l’impression d’avoir les babines retroussées. Je voulais les déchiqueter.
Comme cet enfoiré de camion avait déchiqueté Judith. Ma Judith…
Mon service est passé trop vite, la nuit avait tout recouvert à l’extérieur, et à l’intérieur elle me démontait avec ses vagues en rouleau.
Je suis là, assise sur un des sièges baquets en plastique tagué, je regarde les métros défiler. Presque tous vides. J’ai perdu la notion du temps.
Je sursaute à peine quand il m’interpelle. Je lève les yeux sur lui, phare allumé, pour tenter de percer la brume qui m’a empaquetée.
« Johanna, il ne faut pas rester là, il faut rentrer chez vous, c’était le dernier métro vous savez ».
Il doit être deux heures du matin. Je ne veux pas savoir pourquoi mon chef descend du dernier métro pour rentrer chez lui.
Je regarde sa grande silhouette élégante, moulée dans son jean slim et son pull gris ouvert en V. Je suis fascinée par sa peau sombre et sa bouche aux lèvres rebondies. Son regard est rempli d’une sincère inquiétude.
« Suivez-moi Johanna, je vais vous appeler un taxi, vous n’avez pas l’air bien ».
J’obéis parce que c’est mon chef. Parce qu’il est beau dans cette lumière jaunâtre. Je le suis, c’est tout.
On sort côté station taxi, il parle au tout premier, lui donne mon adresse qu’il semble connaitre par cœur. Lui donne de l’argent. Je suis même pas foutue de lui dire d’arrêter ça.
En fait, j’ai envie qu’il monte avec moi dans ce taxi.
J’ai envie qu’il me serre contre lui, qu’il m’embrasse, j’ai envie de me perdre dans son odeur, dans sa peau, dans son corps.
J’ai envie qu’il m’envoie en l’air si haut que je puisse voir Judith par dessus la barrière. Pour lui hurler de rester ! Pour lui hurler de vivre !
Que sans elle, mon canapé il ressemble à rien.
Que sans elle, ma vie, elle ressemble à rien.
Mais, il me serre la main, et m’ouvre la portière.
« Rentrez bien Johanna, restez chez vous demain, vous avez besoin de repos ».
J’acquiesce au ralenti, pendant que le taxi démarre sans bruit.
Réveille-moi.
J’ai envie de lui hurler.
Mais il est déjà parti.
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Comme du cotonLe jour perce difficilement par la fenêtre. Je me suis endormie sur le canapé, il restait un peu de ton odeur. Juste là, sur le bord.
Ma mère me réveille. Son visage est marqué, ses yeux clairs sont rougis. Son sourire habituel tremblote sur les interstices. C’est douloureux à voir.
Je la prends dans mes bras.
Elle est venue m’annoncer que tu es partie. Mais je le sais déjà ça.
Elle arrive pas à parler, alors elle se blottit contre moi, et elle pleure. De gros et lourds sanglots, pourtant c’est pas ta mère mais la mienne.
Faut dire que tu étais plutôt chez nous que chez toi.
Faut dire que tu étais un peu la seconde fille qu’elle n’a pas pu avoir.
Alors, elle est là, secouée par sa détresse.
Et je l’enveloppe de mes bras, parce que j’ai pas les mots.
Tu me manques déjà. Eimeric doit être en train de s’occuper de tout. C’est du genre à s’occuper de tout dans ces cas-là.
Ma mère essaie de dire des bribes de choses juste pour tenter de me consoler au milieu de sa tempête.
Je lui souris.
Qu’est ce que tu veux que je fasse d’autre, hein, Judith ?
Tu fais chier, Judith.
Pourquoi tu es partie comme ça ?
Pourquoi tu n’es pas restée dans mes bras ?
Je t’aurais protégé moi.
Tu aurais été bien contre moi.
Comme du coton. J’aurais été pour toi… comme du coton.
Judith.