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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Après lui, le brouillard

Auteur Sujet: Après lui, le brouillard  (Lu 1230 fois)

jake07

  • Invité
Après lui, le brouillard
« le: 13 Avril 2015 à 05:52:02 »
   Après lui, le brouillard. La musique résonnait étrangement, s'écrasant contre les murs vides. « De mes veines à la mer », l'inscription semblait avoir rebondit partout. Il y en avait même une au plafond. L'homme posa son chapeau au sol et entreprit de photographier la flaque sombre qui s'étalait lentement vers le tapis. De la sauce tomate ? « Il en a vu d'autres », pensa-t-il. Le cliché prit, il rangea son appareil et se tourna à nouveau du côté du mur. « De mes veines à la mer », encore. Rouge. Noire, presque, l'inscription. La lettre ne disait pas grand chose de plus, un poème macabre dont la structure ne semblait pas avoir d'autre but que d'amener cette ultime déclaration. Il la chiffonna dans sa poche et fouilla rapidement le bureau. Des stylos, des feuilles vierges, un bracelet à moitié rouillé. Rien d'intéressant. Un bruit derrière lui, près du lit. Sur le lit. Il se retourna, une jeune femme y était assise, à moitié nue. L'auteure de la lettre, sans aucun doute. Ses cheveux ne semblaient pas avoir été lavés depuis un moment et elle fixait sa main d'un air absent. L'homme s'approcha d'elle discrètement pour l'observer de plus près. Ce n'était pas sa main qu'elle fixait, mais une lame de rasoir, qu'elle tenait mollement entre l'index et le pouce. La lettre l'avait aiguisée et maintenant, elle se demandait si elle allait vraiment poursuivre ce qu'elle avait commencé. Une cigarette fumait encore à ses pieds. L'homme s'assit à ses côtés, la femme ne remarqua rien. « Juste à temps », pensa-t-il en la voyant plongée dans la contemplation de sa lame bon marché. Il approcha sa bouche au plus près de son oreille et chuchota :

   « Allume donc la télévision... »

   Le jeune femme prit la télécommande. L'écran l'aveugla un instant alors que des nouvelles tournaient déjà en boucle. Une chaîne d'information. Six morts dans un attentat suicide à Jérusalem. Le journaliste prenait un air affecté, le même qu'il prendrait une heure plus tard, au moment d'annoncer la défaite de l'équipe nationale lors du match de la veille. Un peu plus de gravité dans la voix néanmoins. Juste ce qu'il faut pour ne pas brusquer son auditoire. En dessous, un bandeau blafard défilait : un aéroport indien facture depuis peu son air à ses voyageurs. Le journaliste en toucha un mot à la suite du sujet sur la couleur du prochain ballon de la coupe du monde. Il esquissa un léger sourire avant de passer la parole à un homme en costume. Excité, celui-ci se demandait pourquoi un bien si précieux devrait encore être considéré comme public. Il convenait de libérer la ressource oxygène de l'inconscience collective. Une autre journaliste s'offusqua en triant ses fiches. En dessous, les bandeaux continuaient de défiler : un homme était mort après avoir tenté de remplir sa cuve de fuel en s'éclairant à la bougie, les pays du Golfe maintenaient la pression sur les Nations Unies et le prix du baril s'envolait.
   « Demain sera pire », murmura l'homme à l'oreille de la jeune femme. « Encore pire ».
   Elle ne répondit rien et continua de regarder les nouvelles. L'homme se concentra pour tenter de percevoir ses pensées. Il y en avait une qui tenait toujours bon, le poids du monde sur les épaules. L'homme se concentra encore plus, se retirant progressivement de la réalité. Tout était noir et nuances de noir. Noir baveux sur noir charbon. Toiles de noir. « De mes veines à la mer », ici aussi. Ce n'était pas un poème, mais une chanson. Il l'entendait désormais distinctement. Des visages qui lui étaient inconnus jaillissaient par instants avant disparaître à nouveau dans les abîmes. Il ne constituaient plus vraiment de purs souvenirs mais des reconstitutions, une mémoire de synthèse, fugace. Le dernier produit d'un esprit en perdition qui tente de se prouver à lui-même qu'il est encore.
   La chanson continuait de résonner. Elle n'était pas un cri de désespoir. C'était même tout l'inverse. La  pensée qu'il traquait s'était réfugiée derrière ce refrain mélancolique. Lovée contre la mélodie esquintée, elle survivait tant bien que mal.. L'homme la délogea, comme on retire un caillou sous lequel un insecte s'est réfugié de peur. Il ouvrit les yeux.

   « Il t'a oubliée, complètement oubliée » lui chuchota-t-il à l'oreille.

   Il entendit distinctement la dernière lueur d'espoir craquer en elle. Il s'étonna qu'après avoir progressivement chassé toute lumière de ses pensées, la dernière qu'il lui restait fut celle de son père qu'elle n'avait pas revu depuis ses seize ans. Il sourit. C'était là toute la beauté de la chose. Elle même en était inconsciente, sans quoi elle aurait mis fin à ses souffrances plus tôt. Et il serait arrivé trop tard. Sans cette chanson...
   Il plaça sa main droite sur le front de la jeune femme, juste à temps pour intercepter la pensée qui mourrait, et se leva. Il sortit du petit appartement sans un bruit, laissant la morte accorder son état biologique à son état psychique. Le rasoir bon marché n'attendait que ça. L'unité du corps et de l'âme.

   Dans la rue, il repensa à la chanson. Il comprenait mal le rapport que certaines personnes pouvaient avoir à la musique. Il n'y avait aucune raison pour que la femme ait gardé comme ultime raison inconsciente de ne pas se donne la mort l'espoir de revoir un jour un père qui l'avait laissée tomber, et pourtant, c'était exactement ce qui était arrivé. Et le morceau de musique n'était assurément pas étranger au phénomène. Il avait appris à repérer ce genre de processus, et souvent il se retrouvait à déloger la pensée sous une mélodie quelconque. Il semblerait qu'une écoute particulière, à un moment particulier, avec en tête une pensée particulière puisse donner de tels résultats. Une pensée émotionnelle, sensorielle, presque une bouffée délirante enfouie. Comme une bougie qui ne cesserait de se rallumer. Il affectionnait ce genre de cas, plus gratifiants que ceux où il lui suffisait d'attendre en chuchotant de vagues consignes impersonnelles. Allumer la télévision constituait à ce titre un détonateur très efficace.
   Arrivé à l'arrêt de bus, il se faufila au milieu des gens qui attendaient. Il pleuvait fort depuis le matin. L'homme ferma les yeux et tenta de repérer un état mental précaire. Beaucoup l'étaient, ce qui ne lui facilitait pas la tâche. Il devait trouver le bon, celui qui ne tenait plus réellement qu'à un fil. Un dernier fil qu'il pourrait couper. Au loin, il perçut une pensée diffuse. Visqueuse et pleine de cendres, elle se décomposait presque devant lui. Là encore, une mélodie résonnait péniblement sous les décombres. L'homme se leva et suivit les pensées à travers la ville.
   « De mes veines à la mer », pensa-t-il. Des sirènes résonnaient au loin.
« Modifié: 13 Avril 2015 à 06:04:00 par jake07 »

Hors ligne Keugant

  • Tabellion
  • Messages: 22
Re : Après lui, le brouillard
« Réponse #1 le: 14 Avril 2015 à 20:22:17 »
J'ai bien aimé ton texte, particulièrement ton style : maitrisé et fluide.
Cependant, j'émets un bémol au niveau de la compréhension : le début avec la femme n'est pas très clair, j'avais au départ l'impression, que celle-ci était morte.

Sinon, c'est agréable à lire.
O tempora, o mores !

Euskara badakizu ?
Ez dakit.

jake07

  • Invité
Re : Après lui, le brouillard
« Réponse #2 le: 15 Avril 2015 à 00:49:20 »
Hello, merci d'avoir lu !
Je prends en compte le bémol, je l'ai montré à ma copine ce texte et elle l'a trouvé plus que bof notamment au niveau de la compréhension. Je vais essayer de le réécrire complètement.

Hors ligne Keugant

  • Tabellion
  • Messages: 22
Re : Après lui, le brouillard
« Réponse #3 le: 15 Avril 2015 à 19:41:59 »
Bonne chance alors.
O tempora, o mores !

Euskara badakizu ?
Ez dakit.

MillaNox

  • Invité
Re : Après lui, le brouillard
« Réponse #4 le: 18 Avril 2015 à 23:14:05 »
salut,

coquilles:
Citer
Il plaça sa main droite sur le front de la jeune femme, juste à temps pour intercepter la pensée qui mourrait, et se leva.
mourait non ? ou tu voulais vraiment un conditionnel ?

Citer
Il n'y avait aucune raison pour que la femme ait gardé comme ultime raison inconsciente de ne pas se donne la mort l'espoir de revoir un jour un père qui l'avait laissée tomber, et pourtant, c'était exactement ce qui était arrivé.
donner

alors alors...
c'est sooombre ! J'aime bien l'idée, les idées en fait parce qu'il y en a  plusieurs imbriquées les unes dans les autres.
J'ai dû m'accrocher pour tout capter, j'ai relu certains passages plusieurs fois, vérifié le début une fois que suis arrivée à la fin...  :D Donc peut-être un manque de clarté encore, si tu souhaites que ce soit limpide dès al première lecture. après en revenant dessus, j'ai l'impression qu'on a tout, et c'est un truc qui se défend (comme les films que t'es obligé de voir trois fois pour comprendre le scénario :D )
sur la forme, je repète ce que j'ai dis sur Echo, je trouve ça super fluide et très poétique, de la poésie bien dosée, pas dégoulinante forcée, juste placée dans les coins quand on s'y attend pas et qui rayonne du coup à travers le texte tout entier. bref, très chouette à ce niveau. Pour le coup, ce ne sont pas des phrases alambiquées qui font qu'on capte moyen, peut-être le fait que tu distilles l'info avec lenteur, tu laisses deviner le truc petit à petit. ça ne 'ma pas forcément sortie de la lecture, donc vraiment ça se défend, mais par contre j'étais pas happée comme dans un écho, parce que je cherchais à capter, en mode sourcil froncés quoi.
Un truc qui reste pas clair : au début j'ai l'impression que la lettre d'adieu est importante, ça ma donné l'idée que c'était cette lettre qui faisait venir le bonhomme, une sorte d'appel, le truc qui provoque son arrivée. mais à al fin il cherche autour de lui sa prochaine victime, donc ça invalide cette idée. du coup c'était vraiment une fausse impression ou bien y a contradiction ?
j'ai supposé que la nana avait commencé à s'ouvrir les veines (flaque de sang sur le tapis) pas encore pour mourir mais pour écrire la phrase partout sur les murs avec son sang (qui a eu le temps de coaguler) ?
sinon le perso de "Lui" est très réussi, une sorte d'ange déchu des suicidés, avec un doctorat en psycho  :D attention hein je ne me moque pas, c'est juste pour la blague, il est vraiment très réussi ;)
Le titre est aussi super chouette.
Je sais pas trop comment tu peux améliorer la compréhension en fait. Peut-être attendre l'avis d'autres lecteurs.  :\?

au plaisir !

Milla

 


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