Dans ma boite en fer blanc
Enfermé dans une capsule métallique, au fin fond de l’espace, je devais baigner dans mon jus pendant au moins trente jours.
« Pour la Nation, la Science et le Premier Secrétaire » m’avaient déclaré, la main sur le cœur, mes supérieurs, des gars pleins de décorations, de titres honorifiques et de principes à deux roubles.
De toute évidence, ils avaient pensé à tout les crânes d’œuf de la Direction Cosmique : si j’avais envie de pisser, de chier, de boire, de manger, de me gratter le dos, il y avait un protocole adapté, piloté par mon cerveau et relayé par les électrodes fixées sur mes méninges. D’ailleurs, leurs explications avaient pris des heures, sans doute pour me pousser à accepter plus facilement. Jouer la montre, habiller des banalités à coup de théorèmes vaseux, c’était leur dada.
« Un pigeon s’en serait mieux tiré dans sa cage dorée » m’avait lâché Irina, ma collègue du centre spatial. Elle n’avait pas tort la bougresse mais je ne pouvais décemment pas refuser l’expérience. Il en allait de ma carrière, de ma promotion au sein de la glorieuse caste des cosmonautes soviétiques, le nec plus ultra des voyageurs de l’infini. Je n’étais pas une lumière, contrairement à Irina, et encore moins un de ces beaux gosses slaves dont raffolait la propagande de la Mère Russie. Alors, pour me sortir de la médiocrité, pour éviter de me retrouver à forer la Mer Caspienne ou à assembler des pièces de Tupolev, j’avais décidé de m’inscrire dans ce programme expérimental. Après des tests psychotechniques, des interrogatoires du FSB et des épreuves sportives, j’avais accédé au grade de cobaye. Il ne me restait plus qu’à réussir cette mission pour sceller mon destin héroïque.
« Vous devez n’en parler à personne. La Sécurité Nationale en dépend ! » m’avait ordonné le colonel Zinoviev, une figure emblématique de l’Armée Rouge. Le programme était ultra-secret selon les hiérarques militaires. En évoquer ne serait-ce que l’idée, le commencement du début d’une allusion, mettrait en péril le colossal édifice mis en œuvre par les camarades savants. Je savais que s’exprimer librement n’était pas gravé dans l’ADN du citoyen soviétique mais je ne m’attendais pas à autant de restrictions. Mes parents n’étaient pas de dangereux dissidents, je n’avais pas de petite amie et mes rares copains d’enfance étaient déjà partis travailler comme mineurs dans la Nébuleuse d’Orion, à la demande du Soviet Suprême. J’aurais pu cracher le morceau à un prêtre si j’avais été catholique, une pratique plus dangereuse que le saut à l’élastique, mais il aurait été difficile d’en trouver un à Baïkonour, au milieu des ouvriers, des technocrates et de la police secrète. En plus, le dernier prélat avait été condamné à deux mille ans de travaux forcés en Sibérie. Autant dire que je ne pouvais en parler qu’à moi-même, entre deux verres de vodka frelatée, au risque de voir mon hémisphère droit dénoncer le gauche à l’officier de service.
« Penser c’est déjà désobéir. » m’avait confié un soir mon instructeur, alors que je me plaignais des contraintes imposées par mon entrainement dans une boite en fer blanc à manger de la gravité, à encaisser des chocs thermiques sous le regard froid des ingénieurs et des médecins. Il avait du sentir que je commençais à me poser des questions sur le bien fondé de l’expérience. M’envoyer plusieurs semaines dans l’espace, en orbite autour d’une lune de Jupiter, coincé dans une sphère de titane, nourri par intraveineuse, privé de contacts avec le monde extérieur et les humains, ne me semblait pas fondamental pour les progrès de l’exploration spatiale. Tout camarade un tant soi peu éduqué savait que les voyages intersidéraux se déroulaient sous stase, pendant des mois de sommeil artificiel. Il en était de même pour les trajets plus courts dès qu’ils dépassaient l’orbite de Mars. Les vaisseaux étaient commandés par des intelligences artificielles, des androïdes dévolus au régime, au programme et au Premier Secrétaire. On pouvait donc compter sur eux pour nous amener à bon port, en un seul morceau. Je ne comprenais donc pas pourquoi je devais me trouver là.
Depuis déjà deux jours, j’étais en situation réelle, au large d’un caillou céleste de la banlieue jovienne, telle une sardine dans sa boite en fer blanc. Personne ne m’avait adressé la parole depuis mon largage autour de Thémisto. Je flottais dans mon habitacle, au milieu des tubes, des câbles et des voyants lumineux, sans rien à lire ou à écouter. Le protocole m’imposait quelques exercices de routine basés sur la navigation ou le relevé des compteurs.
Je commençais déjà à regretter mon choix dicté par une ambition légitime mais pas forcément synonyme de sagesse. Il me fallait voir le côté positif des choses : je ne jouais pas de la perceuse dans les usines d’armement du Kazakhstan, je ne creusais pas des tunnels dans les mines de PBK90123 avec dans les deux cas une espérance de vie limitée à quarante ans à cause des ravages de la vodka et des accidents industriels. J’avais choisi une vie de rat de laboratoire, dans un environnement de cosmonautes, avec l’interdiction absolue de critiquer les ordres de mes supérieurs. Irina me narguait souvent en prétendant que mon niveau d’habilitation s’intitulait le Zéro Initiative.
« Encore vingt-huit jours à tenir et nous serons gradés ! » lancèrent mes neurones rouges à mes cellules grises. Ils n’avaient pas tort les bougres. Je n’avais pas à contester un programme lancé par le Premier Secrétaire. Surtout pas sous le prétexte fallacieux que je m’embêtais dans ma capsule. J’avais choisi l’Ordre et la Nation, au profit du collectif, du Soviet Suprême, de ce qu’Irina qualifiait de fourmilière. J’étais une fourmi de la caste des cobayes, muette par devoir, obéissante par nature, respectueuse par définition. Les autres, les officiers scientifiques comme Irina, me traçaient le chemin, celui de la gloire, de la victoire du peuple sur l’individu. Je n’avais qu’à m’exécuter.
Fort de ses certitudes, je me mis à répéter le dernier protocole prévu pour la journée, celui du relevé des constantes physiques de la capsule. Je le connaissais par cœur, obligé de l’apprendre en boucle lors de mon entrainement. Ce serait du gâteau, une fois de plus. Ensuite, je m’offrirais une bonne rasade de nutriments, par voie intraveineuse, avant de fermer les yeux. Cette pensée me remonta le moral.