Silence, ça tue !
Assis à son bureau, Camilo était absorbé par son étude du redécoupage territorial. Il sursauta après avoir entendu un cri d’effroi. Jamais un tel son n’avait vibré dans la Cour des comptes. Il lança un regard interrogateur à son collègue Samuel. Le jeune homme haussa les épaules. Camilo tenta de se remettre au travail, mais il ne parvint pas à se concentrer. Il alla donc ouvrir la porte du couloir. Un individu déguisé en clown surgit en face de lui. L’excentrique personnage tenait une énorme scie, pourtant il ne semblait pas agressif. Il salua même le fonctionnaire avant de reprendre sa visite du bâtiment.
- Que se passe-t-il ? demanda Samuel.
- Un homme déguisé en clown se promène dans le couloir. Il a certainement effrayé nos collègues.
- Ah, les clowns, c’est la grande mode en ce moment ! Ils en parlent beaucoup aux infos.
- Il a une scie à la main.
Le visage de Samuel devint livide.
- Il faut appeler la police! Chuchota-t-il.
- Je pense que nos collègues l’ont déjà fait.
- Mais, Hortense...murmura le jeune fonctionnaire, visiblement inquiet pour sa petite amie qui travaillait au même étage.
De nouveaux cris retentirent. Samuel se précipita hors du bureau si rapidement qu’il bouscula le porte-manteau et le cactus de son collègue. Il courut ensuite vers le pôle où se trouvait Hortense. Alors que Camilo sommait vainement le jeune imprudent de revenir, trois policiers sortirent de l’ascenseur. Ils firent signe au quinquagénaire de rentrer immédiatement à l’intérieur. Au moment où il allait se rassoir, l'alarme incendie retentit. Tous les fonctionnaires se dirigèrent vers la sortie de secours. Parmi la foule, Camilo aperçut Hortense, mais Samuel restait introuvable. Il partit à sa recherche. Il inspecta toutes les pièces en remontant le large couloir. Il le trouva finalement, inconscient, étalé sur le sol des toilettes pour hommes. Les mains tremblantes, le vieil agent prit son téléphone et appela les secours. Les officiers de police, déjà postés dans le bâtiment, furent les premiers à pénétrer dans les sanitaires.
Après que la police ait pris sa déposition, Camilo croisa des médecins légistes en combinaisons blanches. Ils allaient examiner la scène du crime. L’agent les suivit discrètement. Il fut stoppé par des rubans en plastique qui interdisaient le passage. Il s'était tout de même assez rapproché pour entendre les enquêteurs et les légistes qui discutaient.
- Docteur, avez-vous une idée de la cause de la mort?
- Pas encore, mais nous n'avons trouvé aucune trace de coup ou de blessure.
- Pourtant plusieurs témoins ont vu le suspect courir avec une scie dans la main!
- Pas une goutte de sang! Voyez vous-même.
Une semaine plus tard, Camilo reprenait son poste. Arrivé sur son lieu de travail, il fut surpris par la présence d'une séduisante inconnue.
- Simone Roussel, je suis votre nouvelle collègue, enchantée. Je suis navrée d'arriver dans ce service en de pareilles circonstances, dit-elle.
- Je vous en prie, je m'ennuierai ici tout seul. Mon cactus n'est pas très loquace, fit remarquer Camilo en esquissant un léger sourire. Il toucha machinalement son annulaire ; une alliance avait récemment disparu de ce doigt. Après lui avoir rendu son sourire, Simone se réinstalla à la place qu‘occupait autrefois Samuel Blanc.
Les semaines passèrent. Un matin, Simone entra dans la pièce avec un bandeau sur l'œil gauche. "J’ai un glaucome, à cause de ça, j'ai du mal à apprécier les distances" dit-elle. Camilo fit une grimace compatissante. Il lut ensuite un journal acheté le jour même. En première page était inscrit "Suicide à la Cour des comptes". La police criminelle n’avait pas retrouvé le clown, mais ce n'était définitivement pas une scie qui avait tué Samuel. Faute de preuve suffisante, les enquêteurs évoquaient l’hypothèse d’un suicide. Connu pour être dépressif, le jeune homme aurait ingurgité une forte dose d'arsenic. Alors que Camilo jetait le journal à la poubelle, Madame Roussel se leva d'un pas très hésitant pour se rendre à la machine café. Il lui bloqua le passage et alla chercher lui-même de l'arabica. Quand il revint avec deux gobelets dans les mains, il trouva sa collègue gisant sur sol.
***
Quatre heures avant l’empoisonnement de Simone Roussel, un policier contrôlait un conducteur ayant commis un excès de vitesse. En fouillant le coffre du véhicule, il découvrit un costume de clown et une scie. L’accoutrement correspondait à la description faite par les témoins de la Cour des comptes. Les enquêteurs espéraient que le clown avouerait le meurtre, mais il n’en fit rien. Il ne semblait pas avoir les capacités intellectuelles pour commettre un tel assassinat. De plus, il était détenu au commissariat au moment du second meurtre. La brigade criminelle trouva rapidement un nouveau suspect.
Camilo fit son entrée en salle d’interrogatoire. Les agents le soupçonnaient désormais pour deux raisons : Il connaissait bien les victimes et avait découvert les deux cadavres. Il passa de longues heures au poste de police. Les enquêteurs lui posaient sans cesse les mêmes questions. Il répondit calmement à chacune d’elle, encore et encore. La garde à vue se termina sans que le fonctionnaire n’ait avoué avoir empoisonné ses collègues. Sans mobile, ni arme du crime, les agents ne pouvaient le garder plus longtemps en détention. Il fut libéré avec interdiction de quitter le territoire tant que l’enquête ne serait pas terminée.
***
Madame Pauline Leroy, directrice à la Cour des comptes se dirigeait vers le département d'analyse du redécoupage territorial. La mise en quarantaine du bâtiment était levée depuis cinq jours, pourtant il était quasiment vide. La deuxième mort par empoisonnement en moins d'un mois avait créé une psychose chez les fonctionnaires. Nombre d'entre eux s'étaient mis en arrêt maladie. Cette affaire ne pouvait pas avoir lieu à un pire moment. Le gouvernement attendait le rapport sur l'efficacité des mesures du redécoupage territorial. Si le retard s'accumulait, Pauline risquait de perdre son poste. Elle pénétra dans le bureau de Camilo Barista. Après les salutations d'usage, elle prit la parole:
-Monsieur Barista, nous vous offrons une promotion. Vous serez le directeur d’un nouveau service d'optimisation du classement des archives. Nous avons aménagé un bureau digne de votre nouveau statut au sous-sol. Veuillez prendre vos affaires.
- Vous me mettez au placard ? Hors de question !
- Évidemment que l'on vous met au placard ! Vous avez été mis en garde à vue pour le double homicide de vos collègues. Les fonctionnaires n’osent pas venir travailler car ils ont peur de vous. Vous n'aviez qu'à agir avec discernement. Qui s’y frotte s’y pique, Barista!
- qui s’y frotte...s’y pique, Répéta Camilo comme s’il venait de résoudre une énigme. Il courut vers l'ascenseur sans fournir la moindre explication à sa supérieure hiérarchique.
***
Quelqu’un sonnait chez d'Hélène Cécado. Elle fut surprise de voir son ex-époux sur le seuil de la porte. Camilo lui apportait un petit paquet cadeau. Elle le fit entrer et lui proposa à boire. Elle profita de son passage en cuisine pour se recoiffer, et arranger son décolleté. Après avoir servi le thé, elle prit le présent que son ex-mari lui tendait et plongea ses doigts à l’intérieur.
- AIE! Hurla-t-elle. Ses mains s'étaient couvertes d'épines. Elle venait de se piquer sur le cactus qu'elle avait offert à Camilo après qu'il ait demandé le divorce. Elle riva son regard effrayé sur lui.
- Qui s'y frotte s'y pique, Hélène. Je te rends ton cadeau avant qu’il ne tue quelqu’un d’autre. Où as-tu trouvé un cactus toxique au point de tuer toutes les personnes qui le touche?
Hélène ne répondit pas, mais elle se remémora un souvenir pénible. Plus d’un mois auparavant Camilo avait lui avait révélé son intention de divorcer. Désespérée, elle n’avait plus qu’à mettre fin à ses jours; mais avant, elle projetait de se venger. Ainsi, elle subtilisa un concentré extrême d'arsenic au laboratoire où elle travaillait. Elle vaporisa ensuite le poison sur un petit cactus, et l’offrit à son ex-mari. Il fut heureux de recevoir ce présent. Elle n’avait plus qu’à patienter, pensant qu'il finirait par le toucher accidentellement. Malheureusement, les choses prirent une autre tournure.
- Mais quelle idée tu as eu d’emmener le cactus au travail! Tu devais le mettre dans ta nouvelle maison, te piquer et mourir! Hurla-t-elle.
Camilo ne prit pas la peine de répondre. Elle observa ses mains. Les épines qui les avaient transpercées étaient si minuscules qu'aucun trou n'était visible. Pourtant, son cœur allait cesser de battre dans quelques minutes. Une violente douleur à la tête la fit vaciller. Malgré son état fébrile, elle tenait à se venger.
- tu m’as tuée Camilo, mais tu vas mourir aussi! Dit-elle. Elle saisit le cactus et l’enfonça dans le visage de son ex-mari. Il se tortilla de douleur avant de tomber de son siège. Hélène sourit. Elle le prit dans ses bras. "Nous partons ensemble, mon amour".
- Oui nous partons, mais pas ensemble. Moi je pars au travail, et toi tu pars en prison, dit-il en montrant son téléphone en train d'enregistrer leur conversation.
- Mais alors... Ce n'était pas le cactus que je t'ai offert dans le paquet, n'est-ce pas? Murmura-t-elle.
Son délateur ne répondit pas, il sortit en gardant le silence.
A travers la fenêtre, elle le vit saluer cordialement un policier au nez long et à l’air inquiet. L’homme en uniforme se dirigeait maintenant vers elle, une paire de menottes à la main.