L’Homme qui ouvrit la porte n’avait rien n’exceptionnel. Trois dents en moins, un nez cassé, une sale odeur de transpiration aigre et vieille de 10 ans, il était l’archétype même du serf au Moyen-Age. Il n’avait jamais vu une baignoire de sa vie, et pour cause l’eau autour du bourg croupissait depuis autant d’années que sa sueur, et n’invitait personne à une toilette quotidienne. Pour faire un semblant d’ablutions, il ne pouvait que se jeter un seau d’eau du puits, et uniquement les jours de fête. Vu que ces dernier se passaient principalement pendant la froide saison, il sacredisait à qui mieux mieux, jetant des noms d’oiseaux à tout va : « Sacrebleu, sacrévindiou de nom d’un petit bonhomme ! »
Cet Homme était d’ailleurs singulièrement malpoli. A une époque, il avait été responsable du clocher de l’église communale. La réglementation l’obligeait à ne sonner qu’à heure fixe, généralement pour annoncer les décès (certains essayaient de boire l’eau croupie), mais un soir de beuverie, il avait abusé de l’eau de vie d’escargot et s’était dit : « Palsambleu de saperlipopette et si je faisais résonner la grande cloche, ça pourrait être amusant ». Ni une ni deux, il enfilait ses bouchons d’oreilles (en cire naturelle) et frappait le cuivre brasé de toutes ses forces. Bien sur, le bourg entier s’était réveillé. Ce qui était plus problématique c’est que les habitants du Donjon s’étaient réveillés également. L’Homme essaya de s’enfuir mais les cavaliers le rattrapèrent rapidement. Il fut jeté dans une oubliette où il croupit une semaine sans nourriture. Ce qui ne le changeait pas vraiment de ses repas quotidiens. C’est donc aussi frais et dispo que pouvait l’être un serf qu’il se présenta devant le Seigneur du château.
Celui-ci était attablé devant un pantagruélique festin. Oies rôties au foie gras côtoyaient des espadons à la confiture d’oranges amères qui n’arrivaient pas à cacher les montagnes de sucreries que l’Homme ne connaissait pas mais qui l’attirait terriblement. Il essaya de ne pas trop loucher dessus et se concentra sur le charabia du Seigneur qui semblait lui en vouloir :
- Ne comprends pas tant d’égoïsme… Réveillé tout le village… Ma vie est déjà assez dure comme ça… Dérangé les enfants…
Soudain, une phrase dite dans cette logorrhée absconse le frappa. « Ma vie est déjà assez dure comme ça ». Il pensa à sa vie à lui, pas d’eau, pas de nourriture, les mêmes vêtements depuis sa dernière coupe de cheveux en l'an 1000… Sans plus réfléchir il empoigna une courgette entière qui se trouvait devant lui, et commença à assener des grands coups sur le précieux chef de son souverain tout en hurlant :
- MA VIE A MOI EST DURE SACREBLEU ! JE VEUX UN SYNDICAT !