De sa voix éraillée, déglinguée par la puberté, Benjamin reprit :
—Mais franchement, tu es d’accord que les Stones auraient dû arrêter leur carrière en 72 ? Après
Exile on Man Street, c’est une vraie catastrophe. A part pour
Miss you,
Angie, et
Start me up, ils n’ont plus fait grand chose d’intéressant, et encore c’est des titres vachement "mainstream". Hein, papa ?
—
Hmm, confirma mollement Daniel, qui luttait contre le sommeil en méditant sur la dernière grille de mots-croisés issue de l’esprit tortueux de Jacques Drillon.
—Tu peux me redire la 2 horizontale ? lui demanda Christiane.
Daniel souleva le magazine gisant sur sa poitrine et relus avec toute la gravité et les scansions nécessaires la définition demandée par sa chère et tendre.
—« Un soulèvement qui ne vous laissera pas à sec ». En 7 lettres.
— Qui vous ne vous laissera pas à sept ?
— « A sec ! »
Christiane se mit à réfléchir à voix haute.
— D’accord, alors « un soulèvement »…ça ne peut pas être le sens politique, ça serait trop simple venant de Drillon. Ça doit être une montagne, ou un truc de ce genre.
— Ah oui, tu veux dire un soulèvement de terrain ? Une sorte d'élévation...Mais tu sais que t’es pas bête, toi, quand tu veux ? Je vais peut-être te garder finalement...
— C’est bon, tu ne me jettes pas tout de suite aux requins ?
Malgré l’indifférence du public parental, Benjamin reprit sa critique de l’âge d’or du rock and roll en posant sur l’océan un regard absent.
— De toute façon, si Jim Morrison avait vécu plus longtemps, il ne serait pas devenu le mythe qu’on en a fait. Avec l’âge, les rockers perdent complètement le feu sacré et ça se répercute sur leur image du début. Sérieux, t’as pas eu cette impression papa ?
— Mais, mais, mais, protesta affectueusement Daniel (qui n’avait jamais eu la moindre opinion sur la question), tu n’es pas censé lire
l’Avare au lieu d’embêter tes pauvres parents ?
En tant qu’élève français ayant survécu jusqu'à la 4ème, Benjamin devait effectivement subir ce curieux rituel initiatique : lire
l’Avare de Molière et en rédiger une « fiche de lecture » pour la rentrée. Cela faisait trois jours qu’il bloquait sur la scène 1 en poussant de pathétiques lamentations enrouées devant chaque expression sentant un peu trop la poussière.
—Mais j’ai trop de mal, gémit l’ado aux longs bras maigres, ça me gonfle.
Benjamin était tout le contraire d’un fumiste : il ne supportait pas le travail mal fait, et son besoin de perfection avait même quelque chose de maladif qui n’échappait pas à ses parents. Mais
l’Avare l’emmerdait, justement parce que le texte le dépassait complètement malgré tous ses efforts.
—Mais non, tu vas y arriver mon fiston, dit Christiane du ton le plus rassurant dont elle était capable.
Christiane Livette n’était pas experte en encouragements et manifestations de tendresse — sans doute parce qu’elle était elle-même d’une nature plutôt inquiète — mais les vacances la rendaient généralement plus affectueuse avec ses « fistons. »
—J’ai faim, maman ! fit une petite voix plaintive, presque noyée par le souffle du vent et la rumeur de la mer.
Jules, 9 ans, 1 mètre 30, sortait de l’eau. Il s’était jeté dans les vagues pendant une bonne heure avec tout le sérieux de l’enfance, mais tout cela était déjà un lointain passé : une mine accablée déformait son petit visage angélique, il avait faim à présent!
— Oui, oui, on va aller manger, Jules, t’énerve pas, répondit la mère du jeune affamé.
Puis s’adressant à Daniel :
— Je vais peut-être aller voir dans le coin si je trouve de quoi faire une grosse salade pour ce midi. Qu’est-ce t’en penses ? Du riz, des tomates, des petits légumes…
— Hmm, marmonna Daniel, dont le cerveau ne traitait plus guère ce genre de stimuli culinaires depuis qu’il avait compris que son opinion comptait peu en la matière.
Christiane se leva, essuya de la main le sable blanc collé sur ses cuisses et remit son paréo autour de sa taille.
— Bon les garçons, on se retrouve à la chambre dans un petit quart d’heure ?
— Attends, je viens avec toi, se proposa Jules.
— C’est gentil ça, alors dépêche-toi, enfile tes affaires.
Le visage boudeur, vaincu par la fatigue et la faim, Jules enfila gravement ses tongs et s’enveloppa dans sa serviette « Coca Cola » toute neuve.
— Putain Jules, fais gaffe, grogna Benjamin en recevant une gifle de sable.
Sans mot dire, le nez dégoulinant encore d’eau salée, Jules emboîta péniblement le pas de sa mère.
*
A force de contempler l’océan, Benjamin cessa de penser à ses idoles en pantalon de cuir et se laissa submerger par une humeur plus romantique. Depuis quelques temps, une fille du collège lui trottait dans la tête. A en croire la rumeur, la fille en question, une certaine Johanna qui était dans sa classe l’année d’avant, avait le béguin pour lui.
C’était quelque chose de nouveau, ça, qu’une jolie fille aux grands yeux verts s’intéresse à lui, et que d’autres, peut-être influencées par la situation, se mettent à lui offrir des petits sourires troublées. Et ce n’était pas désagréable de croiser des prétendants déçus dans les couloirs du collège. Leurs regards insistants, dégoûtés, semblaient tous dire : « Alors, c’est toi qu’elle a choisi ? Qu’est-ce qu’elle te trouve, franchement ? »
La vie était plus douce au collège depuis l’acquisition subite d’une telle popularité, mais Benjamin s’interrogeait sur la suite des opérations. Bien sûr, il faudrait aller demander à Johanna si elle voulait bien sortir avec lui, mais après ? ça voulait dire quoi, concrètement, sortir avec une fille, à part l’embrasser et lui dire qu’on l’aimait ?
—
Oh my god ! s’écria un nageur, tirant Benjamin de ses pensées.
A shark ! A shark !Des rires stridents répondirent aux cris de l’homme, un touriste américain dégarni qui avait décidé de donner un peu la frousse à ses deux filles en bas âge.
—
Careful ! I’m going to eat you ! fit l’homme d’une voix caverneuse en avançant vers les deux gamines, les bras écartés au-dessus de l’eau.
Les filles poussèrent de joyeux cris de terreur en regagnant précipitamment le rivage, laissant leur père hurler de rage derrière elles.
*
Alors qu’il était sur le point de s’endormir, Daniel commit l’erreur qu’il s’était promis d’éviter pendant cette semaine à l’étranger : penser à son boulot.
Une de ses classes de troisième lui posait un problème insoluble. Certains élèves n’avaient manifestement rien à faire dans son cours : niveau Cm2 en maths (sa discipline), incapacité à écrire une phrase courte et à se concentrer pendant plus d’une dizaine de secondes.
« On sait qu’ils relèveraient plutôt de la SEGPA » avait dit le prof principal, « mais les parents font blocage, donc on va devoir faire avec. »
Alors Daniel avait essayé de faire avec : il avait mis en place toutes les stratégies imaginables pour ne pas être confronté aux regards bovins ou franchement hostiles de Guillaume Mazier, Aziz El Baoui, Kevin Dubuis… Rien n’avait vraiment fonctionné. Et maintenant, il restait quoi comme solution, à part les exclusions systématiques ?
Peut-être….peut-être créer une fiche d’auto-évaluation du comportement en classe, qui permettrait d’éviter une…—T’as vu, papa, l’interrompit Benjamin d’un ton vaguement étonné.
—
Hmm ?
—C’est marrant, la mer est vachement basse d’un seul coup. Tous les bateaux sont sur la plage.
Daniel se redressa sur les coudes et put constater que son fils disait vrai : la mer, qui leur léchait presque les orteils cinq minutes plus tôt, s’était soudain retranchée à l’horizon, laissant devant eu une vaste étendue de boue sombre, où gisaient ça et là des embarcations de pêcheurs.
— Ah oui, c’est autre chose qu’en France, les marées par ici ! commenta-t-il laconiquement.
Un touriste un peu dégarni contemplait cette scène lunaire en silence, les mains sur les hanches, tandis que ses deux fillettes s'affairaient à ses pieds : l'une remplissant un sceau de boue en tenant sa pelle à l'envers, l'autre essayant d'enfouir les orteils paternels sous une couche de vase.
- stop it, Lucy! disait le père sans conviction, absorbé par l'étonnant spectacle.
Après avoir observé la scène d'un oeil un peu hagard, Daniel s’allongea à nouveau et reprit le cours de ses réflexions pédagogiques.
—Oh putain, s’exclama aussitôt Benjamin dans un murmure.
*
Dans un silence fasciné, ils avaient observé l’océan remonter la plaine boueuse. Ils s'étaient dit, comme beaucoup d'autres ce matin-là, que le bouillonnement d'écume arrêterait sa course à son point habituel. C'était surtout pour les deux bateaux qui naviguaient au large qu'ils s'étaient inquiétés : violemment fouettés de côté, les navires avaient été engouffrés par le remous et à présent on ne les distinguait plus de la plage.
Et puis Daniel et Benjamin avaient entendus des cris étouffés, des avertissements venus de très loin, mais qui résonnèrent avec toute la force d'une évidence
« Run ! Run ! Tsunami ! » Dans un même mouvement, alors que la vague mugissante n’était plus qu’à quelques mètres du rivage, ils s’étaient précipités vers la ville, avec une seule et même pensée en tête : retrouver Jules et maman, les sauver ou les apercevoir juste une dernière fois.
Tandis que des cris stupéfaits, où l'incrédulité se mêlait à la peur, s’élevaient de toutes parts, Benjamin avait hurlé « Maman ! Jules ! », espérant contre toute raison que ses appels seraient entendus. Derrière lui, la marée progressait avec une extraordinaire discrétion, seuls les craquements du bois et les protestations de la vie trahissaient son avancée.
Ayant gagné la rue marchande menant à la ville, Benjamin s’était retourné pour s’assurer que son père était encore à ses côtés, mais il n’avait eu que le temps d’apercevoir la marée brunâtre, grouillant de bois, d’algues et de visages ahuris, qui lui faucha brusquement les chevilles avant de l'engloutir.