Il est drôle que l’homme, en regardant ces larges horizons, pense qu’ils sont un des reflets de sa propre vie. Un nuage lointain symbolise un malheur qui approche. Un éclair éclatant, un châtiment lourd de conséquences. Des prés verts à perte de vue, des amitiés qui dureront éternellement sans jamais se faner.
Cependant, quand, du haut de cette montagne bleue que je viens de gravir, j’eus aperçu ces centaines de nuages couvrant les paysages magnifiques de la Terre, j’espère que ces allégations ne sont que des mensonges. « La mort, me répétait souvent Maître Jules, fend les âmes déjà frêles et les broie jusqu’au jour où celles-ci ne peuvent plus la supporter et disparaissent avec elle. Si tu l’entends venir, ne presse point le pas. Retourne-toi et fais lui face. Le remède le plus efficace pour éviter les dangers de Dieu reste de les affronter. Joue-toi du vide. Saute au fond du trou que l’homme appelle l’aventure. Et surtout, sans pour autant trop te préoccuper de ton sort, observe le ciel. Afin de dévier celui-ci, il te faudra atteindre les nuages. » Ainsi j’y suis arrivé. Les malheurs m’ont assez ravi d'amis et de proches pour qu’aucun homme ne me retienne sur ces terres. Personne sur ce vaste globe ne m'empêche de commencer mon voyage.
Maître Jules, le jour de sa mort, m’avait répété ses pensées sur la fatalité. Il savait que j’allais entreprendre ce qu’il aurait sûrement qualifié de folie. Je crois que c’était pour cette raison qu’il m’avait parlé de ma destinée. Cet homme était un prophète, et il me montrait chaque jour cette montagne d’azur qui surplombait la vallée où sommeillait notre ferme. Il ne voulait pas le léguer juste cette vieille maison qu’il nommait la « ferme » à cause de son écurie, mais le monde entier. Avant sa mort, il me parlait beaucoup des terres qu’il avait visitées auparavant, et les sommets bleuis de ce mont que l’homme n’a pas encore renommé.
Peut-être est-ce pour honorer sa mémoire que j’ai finalement terminé mon ascension.
Quoi qu’il en soit, la raison ne s’est jamais échappée de cet esprit qui récoltait durant toute la semaine les grains de blés dans les champs alentour. Ayant pour garçon un jeune orphelin de vingt ans, il ne se tourmentait guère de mon avenir. Il m’avait appris la poésie de Voltaire et de Racine, mais je n’y prenais pas goût. Une après-midi , je dénichai dans sa bibliothèque un petit livre à la couverture grise de poussière. Maître Jules m'avait demandé de garder la ferme pendant qu'il travaillait. Ouvrant le livre en son milieu, je lus avec attention ces mots d’un poète romantique :
« Ô mort vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons. »
Avant d’avoir pu achever ce poème, une main sur mon épaule me ramena en arrière. C’était Maître Jules, furieux. Je me souviendrai toujours de la punition qu’il m’avait octroyée. Ce soir-là, j’avais dormi dehors. Je n’avais que seize ans, mais n’ayant pas reçu la permission de lire, je m’étais rendu coupable. Deux ans plus tard, j’étais devenu poète.
Du haut de ce sommet encerclé de nuages, je pense amèrement aux justes châtiments que je m’étais donné moi-même. Cet ancêtre m’avait éduqué avec rudesse, mais aussi avec tendresse. Il m’aimait, et il voulait me voir vivre heureux. Souriant enfin des mauvais et des bons instants de ma vie, je chante alors ce petit poème que j’ai composé durant ma marche :
Voyez comme il est bon de vivre
En voyageant ainsi.
Moi debout sur ce mont de givre,
Et lui dans l'ombre assis.
J’ai tout appris de ce vieillard.
Je vis à sa façon.
La mort l'a cueilli sans retard.
Fredonnons sa chanson.
Marchant sans frein sur la montagne,
J'irais aller le voir
Percer le ciel de la campagne
De sa dague d’ivoire.
Il n’est plus de si lourds brouillards
Qui donnent des frissons.
La mort l'a cueilli sans retard.
Fredonnons sa chanson.
La mer grave sur le rivage
Les noms des disparus.
Dans le ciel sculpté de nuages
On aperçoit les grues.
Sous une corde de guitare
L'homme vit sans raison.
La mort l'a cueilli sans retard
Au bout de sa chanson.