C'est au nom de RémiDeLille et au mien que je me présente à vous aujourd'hui.
En effet, dans le cadre du défi de l'été (écriture en duo) nous vous avons concocté cette petite nouvelle.
Comme indiqué dans le titre, elle est réservée à un public averti, alors tenez-vous-le pour dit.
Bonne lecture.
Les grincements du sommier résonnent d’hypocrisie. S’il pouvait parler, il soupirerait « Une fois de plus ! » Il est accompagné dans sa rythmique monotone par le son mat de cuisses velues claquant sur des fesses flasques. Le cœur n’y est pas. La levrette est commencée depuis plusieurs minutes, pourtant Henri procède à un monologue intérieur.
— Oh putain ! Y’a plus de pain pour demain matin ! Et puis, faudra que je speede : j’ai de la route, et je démarre à huit heures. La misère… Cambrai, c’est pas à côté ! Je demanderai à adapter mes horaires ! Ah, et puis j’aurais dû préparer mon café avant de monter !
Il se marre tout seul à l’idée de cette expression, « avant de monter ».
Soudain, il prend conscience de ses pensées parasites et culpabilise, ralentissant la cadence. Regarder le dos de sa compagne devrait l’enflammer, comme c’était encore le cas il y a quelques années. Du moins aimerait-il qu’un tel stimulus soit toujours efficace. Le sommier s’apaise un instant.
— Mais qu’est-ce que je fous ? C’est pas le moment de faire le menu du petit-déj’ ! Elle attend que je la ramone, que je la fasse crier, monter aux rideaux !
Conscient que son endurance n’est plus son point fort, il glisse ses mains le long des hanches de sa femme, à quatre pattes devant lui. Dans ses souvenirs, elle se tenait à genoux, le buste vertical. Maintenant, son arrière-train à elle ayant pris de l’embonpoint, et son appendice à lui ne s’étant pas allongé, s’il veut pouvoir rentrer en elle plutôt que juste se frotter entre ses fesses, elle doit se pencher jusqu’à plonger son visage dans la couverture. Il tend les bras pour lui caresser les seins. Il ondule lentement et se concentre sur ses gestes.
Pour se motiver, il se dit :
— Ça, je crois que ça lui plait.
Hélas, sa chique se ramollit au lieu de retrouver sa vigueur d’antan. Il ne sait s’il transpire plus de son effort que de son stress. Il va falloir trouver autre chose.
Le noir de la chambre serait complet sans un rai de lumière qui illumine le plafond. Nadine ne distingue que des formes en mouvement, mais c’en est déjà trop pour elle. Ce qu’elle préfère, c’est une obscurité totale pour ce genre d’intimité. Son cerveau garde heureusement ses remarques pour lui :
— Saleté de réverbère ! J’aurais dû vérifier les rideaux avant d’éteindre.
Elle s’enfouit la tête sous l’oreiller, et imagine, comme de plus en plus souvent, un Othello ténébreux aux muscles saillants qui la saisirait vigoureusement par le bassin. Un de ceux qu’elle a vus sur une vidéo que son amie Noémie lui a montrée la semaine passée sur l’ordinateur. Les trois étalons à la peau sombre arboraient des membres virils dépassant de loin leurs rêves les plus fous à toutes les deux. Chacun à leur tour, elles ont remis le petit film au début, prétextant n’avoir pas bien regardé, ou voulant être sûres qu’aucun détail ne leur avait échappé. La pauvre nymphette blanche du clip avait juste assez d’orifices, même si un œil profane aurait juré qu’ils étaient tous trop étroits.
— Ouch !
Sans aucun érotisme, Henri pose sa bedaine sur ses reins et elle ne peut en faire abstraction, son fantasme vole en éclat et vraisemblablement son futur orgasme par la même occasion. Elle doit agiter sa croupe pour réclamer plus d’ardeur, n’ayant que faire des caresses d’Henri. L’asticot qui se tortille en elle est à des années-lumière de lui procurer le moindre frisson de plaisir. Elle l’incite comme elle peut à un nouveau va-et-vient.
Il hésite, et se redresse enfin pour reprendre sa besogne de marathonien, persuadé d’avoir interprété un signe d’excitation.
Il se demande :
— Est-ce que j’ai mis mon réveil à la bonne heure ?
Elle fantasme de crier à l’inconnu d’ébène qui la chevauche :
— Prends-moi plus fort ! N’aie pas peur de me transpercer !
Henri minimise le bruit de sa respiration comme il peut. Il ne veut pas qu’elle l’entende s’essouffler, lui signifier que la cavalcade va s’achever. Elle s’achève pourtant.
*
* *
Au matin, tandis qu’il s’apprête à partir, le sac en bandoulière lui donnant une allure plus beauf qu’Apollon, elle descend l’escalier, encore somnolente.
Il s’approche et l’embrasse rapidement en lançant d’une manière très inhabituelle :
— Bonjour mon Amour !
Surprise bien que léthargique, elle se recule un peu, lentement, les sourcils froncés et le corps amorphe. Sa voix rocailleuse éructe son premier mot avec la même énergie :
— Bonjour.
— Je suis à la bourre, faut que je file.
Elle le retient en posant sa main sur son avant-bras. Il l’interroge du regard. En se forçant pour lui offrir son sourire le plus sincère, elle s’entend lui sortir :
— C’était formidable, hier soir. Merci.
L’esprit masculin réagit brutalement :
— Heu… T’es sûre ?
Il la scrute.
— Tant mieux… Je veux dire, merci, enfin, c’était bien pour moi aussi.
Il ne sait plus quoi ajouter.
Balayant ses hésitations d’un battement de paupières, elle lui tend un baiser, et lui caresse la joue en dissimulant maladroitement un bâillement avant qu’il ne passe la porte.
Alors qu’elle s’imagine tranquille, et qu’elle commence à verser du café dans une tasse prise sur l’égouttoir, le panneau de bois s’ouvre à nouveau :
— Au fait, ce soir on décolle avant dix-neuf heures si on veut arriver à temps pour le barbeuc’ !
Elle bâille encore, sans s’en cacher cette fois, en agitant la tête, pour signifier qu’elle a compris le message.
Henri, une fois dehors, gamberge à grande vitesse.
— Pourquoi elle m’a dit ça ? C’était pourtant aussi nul que d’habitude.
Il a en effet réussi à répandre sa semence sur tous les poils de sa toison. À force de barbouillages, pas étonnant qu’ils n’aient pas eu d’enfant. Et puis, encore une fois, il est persuadé qu’elle n’a pas joui. Ou pas autant qu’elle voudrait le faire croire. Cette situation le ronge de plus en plus.
Inspirant profondément, il se motive pour cette longue journée à serrer des vis et souder des tuyaux.
*
* *
Évidemment, ils sont les derniers à arriver à la fête.
Bien qu’Henri ait prévenu son patron qu’il devait partir tôt, surtout depuis qu’ils sont sur un chantier plus éloigné, celui-ci s’est pointé à la dernière minute pour lui confier une tâche « de la plus haute importance ». Il s’agissait seulement d’achever le raccordement d’un chiotte pour qu’il puisse y faire une grosse commission. De fait, il a quitté le boulot à la bourre, et son énervement n’a fait que croître à cause de tous les automobilistes qui s’étaient apparemment ligués contre lui dans l’unique but de le ralentir.
Comme de bien entendu, Nadine n’était pas encore prête quand il a déboulé dans la chambre et sa furie a atteint un point culminant.
— Je pensais que mon rappel de ce matin pour partir tôt t’aurait permis d’anticiper le siècle qu’il te faut pour t’arranger, mais non ! On pourrait croire que tu le fais exprès !
Le calme et l’assurance de la femme sont aux antipodes de l’attitude de son mari qui fulmine en faisant les cent pas.
— On a le temps ! De toute façon, qu’est-ce qu’on risque de rater dans les cinq premières minutes ? Un toast ? On aura une ou deux bières de retard sur les autres, mais t’inquiète pas, ils vont pas vider toutes les bouteilles comme ça !
Nadine claque des doigts pour illustrer sa dernière phrase, puis reprend l’œuvre picturale sur la peau de son visage, qu’elle observe minutieusement dans le miroir de la salle de bain.
Le taux de glycémie d’Henri continue de chuter, accentuant son irritabilité – le « coup de barre » de la fin d’après-midi selon ses propres termes. Il descend fumer une clope et pester seul dans le jardin.
Fred est un vieil ami d’Henri, par conséquent sa femme est devenue par obligation une amie de Nadine.
Quand ils entrent dans la propriété, leur humeur change du tout au tout, comme s’ils pénétraient dans une autre dimension où la colère et la ronchonnerie étaient bannies pour ne laisser la place qu’à la joie, le bonheur et l’ambiance d’anniversaire.
L’hôte est dans le fond du jardin, un peu à l’écart, à faire des trous avec une vieille fourchette à gigot dans des saucisses maladroitement alignées sur une grille gluante.
Le tableau est saisissant : format paysage, au centre à droite les morceaux de viande tordus suintent. Autour, le barbecue est splendide : de belles lignes, une couleur profonde avec des reflets d’or. À l’arrière-plan, très flou, au couteau, une haie et un arbre. Derrière, un toit ocre. Et l’indice pour le spectateur : une visière de casquette et une proéminence de bedaine à T-shirt qui dépassent sur le côté droit. Ce serait une fresque magnifique, mais encore faudrait-il prendre du recul pour le percevoir. Et avec les whiskys d’avance qu’il s’est enfilé par-dessus son tranquillisant, pas évident que Fred puisse prendre ce recul.
— Tout le monde est là ? demande-t-il.
Quelqu’un répond :
— Non, il manque Kader !
Une autre voix rétorque :
— Kader est arrivé, j’ai juste eu le temps de lui claquer une bise et il est reparti je sais pas où. Sûrement pisser un bol.
— Alors la fête peut commencer !
Une musique surgit de la vieille chaine hifi sortie pour l’occasion, et chacun lève son verre, qu’il soit plein ou déjà partiellement avalé.
Fred se demande ce qui a pu motiver tous ces cons à venir à son anniversaire. Non pas qu’il soit répugné de les voir, car ce sont après tout des connaissances avec lesquels il se sent à l’aise. Et s’ils n’ont rien de plus intéressant à faire, ça les regarde. Non, lui, il aurait aimé la passer en tête à tête avec sa poule tout juste sortie de l’école – niveau primaire pour le cerveau, mais université pour les formes, tout pour lui plaire en somme. Il traverse la fameuse crise de la cinquantaine depuis bientôt une dizaine d’années, alors qu’il fête, aujourd’hui justement, ses cinquante balais. En recherche d’une identité qui s’est noyée dans les limbes de son mariage, il s’est jeté corps et âme – enfin, surtout le corps – dans une succession de relations extraconjugales toutes plus éphémères les unes que les autres, testant tout ce qui bouge, et qui accepte de le faire contre lui, bien entendu.
Sa femme n’a jamais été dupe. Elle a très vite remarqué le changement de comportement et d’humeur et n’a pas tardé à deviner qu’il se passait quelque chose, ni quel endroit de son anatomie ça concernait. Quand votre époux se pomponne, fait plus attention à sa personne, cela ne peut échapper à un œil qui, à défaut d’éprouver encore des sentiments profonds, vit dans la même maison. Plutôt que lui faire des scènes, ou demander un divorce qui n’aurait arrangé ni l’un ni l’autre, elle a préféré garder le silence, et se dire que lui, au moins, profitait un peu de la vie.
L’idée d’en faire autant lui a traversé la tête, évidemment. Ses désirs, ses pulsions lui en intimaient l’ordre d’une façon si flagrante que même des années à se résoudre qu’elle n’aurait plus droit à rien n’ont pu le dissimuler. Sans parvenir à compenser son manque d’amour par des dépenses effrénées de leurs salaires relativement moyens, elle s’est finalement décidée. Aujourd’hui, elle peut s’enorgueillir d’avoir déjà essayé chacun des hommes présents en ce moment chez elle. Avec plus ou moins de réussite, d’ailleurs. Seule exception : Henri lui a résisté ! Elle se demande encore comment et pourquoi, car elle est nettement mieux conservée que Nadine. Lui ferait-elle des trucs dont elle n’a pas idée ? Elle n’a pas trouvé d’autre explication, hormis une impuissance caractérisée, ce qu’elle se refuse à croire.
Quand Kader revient dans le jardin en passant la porte-fenêtre de la cuisine, Noémie ne peut s’empêcher de jeter un regard vers Nadine avec des yeux à la fois exorbités et amusés. Son amie lui renvoie un regard coquin, tout juste si elle ne se lèche pas les babines. Kader est le fruit merveilleux de la rencontre d’une statue grecque au crâne rasé et d’un pot de peinture noire. Les muscles de son torse se dessinent sous son T-shirt moulant. Quelqu’un lance :
— Ah, quand même !
— Fallait pas m’attendre !
Emportée par une vivacité qu’elle ne se connaissait pas, Noémie s’entend dire :
— Sans toi, la fête ne serait pas pareille…
Il lui répond par un clin d’œil, mais sent une main se glisser dans la sienne, celle qui porte une alliance, et dont la propriétaire lui jette un regard froid en lui pinçant fortement la paume. Un murmure très sec parvient à ses oreilles :
— Tu fais quoi, là ? T’as besoin d’aide ?
Il réplique sur le même ton, un tantinet plus maîtrisé :
— Je suis sociable, mon amour. Rien de plus. Tu ne voudrais pas que je sois désagréable avec nos amis ?
— Tu te l’es faite, c’est ça ?
— Ne vois pas le mal partout. Non, je ne me la suis pas faite. D’ailleurs, d’après ce que je sais, elle est lesbos, donc pas de danger.
— Mouais, possible. Mais je t’ai à l’œil.
Amandine, petite blondinette pleine de prestance et d’allure, a réussi à mettre la bague au doigt de l’étalon il y a quelques mois seulement, mais le regrette déjà. Son passé de dragueur – et de dragué – ne cesse de le rattraper, ce qui exacerbe une jalousie innée qui ne demande qu’à s’enflammer.
Amandine ne devrait pas trop la ramener. Moins d’une semaine avant son mariage, elle se faisait culbuter sans ménagement par Franck, un type à la carrure imposante, mais au ventre proéminent. Ce soir, le Franck en question se tient juste à côté de Fred, lorgnant déjà les saucisses. Constatant qu’elles ne sont pas encore cuites, il décide de faire la razzia sur les amuse-gueules répartis sur la table en plastique blanc qui trône au milieu du jardin. Celle-là même autour de laquelle tous les autres invités sont maintenant agglutinés, qui pour picorer, qui pour picoler.
Noémie est l’unique femme célibataire du groupe. Ce statut est revendiqué haut et fort bien qu’elle ne se sente pas forcément la plus seule. D’ailleurs, elle fait partie de ceux qui mettent le plus d’ambiance et dynamisent les soirées les plus mornes. Les convives comptent principalement sur elle, la reléguant par là au rang exclusif d’amuseuse, ce qui l’énerve passablement. Mais à force de vannes et de pics lancés aux autres pour se défendre, elle aggrave son cas : ses sorties sont souvent très drôles. Un début de lassitude l’envahit quand certains la regardent dans les moments calmes. Pour l’instant, elle obéit à leurs ordres silencieux et trouve une bonne blague, un potin récent sur une connaissance commune, ou s’engage dans une gaffe improvisée. Bientôt, elle le sait, un jour arrivera où elle déclinera les invitations et se dégottera des « amis » plus sincères – elle se force à rester optimiste quant à la possibilité de leur existence. Pour l’heure, Sébastien frappe sur une bouteille avec une cuillère, elle va pouvoir souffler un peu. Il prend la parole à l’adresse des convives qui se retournent. Comme chaque soirée, Sébastien se fend d’un petit sketch pour amuser la galerie.
— Voilà. J’ai quelque chose à vous avouer. Ma vie a changé, il faut que je vous parle d’elle. Elle est restée à la maison, mais il m’est impossible de ne pas vous la présenter.
Il était hésitant. Après une inspiration, il se lance cette fois avec fougue.
— Je l’aime plus que tout, elle a trouvé un sens à ma vie. La douceur de ses courbes, son énergie et sa vivacité. J’aime me réfugier en elle, j’aime m’oublier en elle. Je la tripote sans arrêt, je rêve d’elle la nuit, et le jour aussi. Je donnerais tout pour elle, elle est toute ma vie. Je peux rester des heures à ne rien faire que la contempler, sous tous les angles.
Il reprend son souffle sous les yeux amusés de l’assistance déjà bien éméchée.
— J’aime le regard jaloux des hommes lorsque je me balade avec elle, mais ce que j’apprécie par-dessus tout, c’est d’être enfermé avec elle, le dimanche entier, à la caresser et la chouchouter. Souvent, je la lave, elle est magnifique sous la mousse et l’eau qui ruissèle.
Il s’arrête un court instant, pour ménager son effet et lance d’un ton enjoué :
— C’est décidé, demain je casse ma tirelire et je lui offre de nouvelles jantes alliages !
Le numéro de Sébastien a son petit succès et presque tous rient de bon cœur. Nadine fait remarquer à Henri :
— C’était pas mal, son truc.
— Ouais, pour une fois. Mais c’est toujours les mêmes grosses ficelles.
— En parlant de grosses ficelles, t’as vu la tronche de Franck ?
— Mais je sais pas si Sébastien a vu sa caisse en arrivant.
— Comment ne pas la voir ? C’est un concentré de tout ce qu’il y a de plus voyant !
Franck a effectivement peu goûté la petite fantaisie de Sébastien. Il fait remarquer à Kader :
— Depuis tout jeune, je suis passionné de mécanique.
— Ah oui ?
— Oui, j’ai toujours adoré les belles carrosseries.
Amandine intervient :
— Ça vaut mieux que de courir les minettes.
La femme de Franck est d’une finesse exquise. Kader en profite :
— Alors comme ça votre mari aime les belles voitures ?
— Exactement, il passe des heures dans son garage. N’est-ce pas Franck ?
L’interpelé ne répond pas tout de suite, marmonne entre ses dents puis s’éloigne vers les saucisses.
Il a flairé le piège tendu par Kader, mais ne souhaite pas lui faire le plaisir de cette conversation. Il laisse lâchement Nadine à son Dîner de cons et tente de se glisser entre deux convives de sexe féminin. Bien involontairement, il effleure l’arrière-train de l’une d’elles, qui se retourne, telle une furie, et lui assène un magistral soufflet qui claque, imposant un silence gênant à toute l’assemblée.
Resté sans voix, il ne cherche même pas à s’excuser ou à se disculper. Ses yeux sont fixés sur le visage de Nadine. Son cerveau carbure à un régime si élevé qu’il en oublie son estomac.
C’est elle qui ouvre le bal :
— Non, mais ! ça va aller oui ?
Devant le mutisme du fautif, Fred s’enquiert :
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Ce qui se passe ? Il vient de me mettre la main au cul ! Et sous les yeux de sa femme, en plus !
Cette dernière fusille Franck du regard, mais ne dit rien, elle non plus.
L’hôte affiche un sourire en poursuivant :
— Faut dire que c’est pas évident de l’éviter…
Nadine prend la mouche. Le ton monte.
— Tu insinues quoi, exactement, toi ?
— Rien, mais tu pourrais mette un signal sonore quand tu recules, dit-il en éclatant de rire.
Même lui ne saurait déterminer s’il s’est lâché par pure méchanceté, pour ramener un peu d’ambiance, ou si ça lui démangeait depuis belle lurette. Sûrement un mélange des trois.
— Mais je ne te permets pas de m’insulter !
Elle jette un œil sur Henri. Comme elle s’y attendait, il ne moufte pas.
— Et toi, bien sûr, tu laisses faire !
Pour seule réponse, il hausse nonchalamment les épaules.
— Ah, ben ils sont jolis, nos hommes !
Son mari secoue la tête en prononçant très bas, comme pour lui-même :
— Tu veux que je fasse quoi ?
La voix de Nadine, qui a parfaitement entendu, monte de plus en plus dans les aigus, frôlant les ultrasons.
— T’es jamais foutu de savoir quoi faire ! On dirait presque que tu prends plaisir à me voir humiliée. Vous êtes tous les mêmes : des malades !
Nadine les plante là et prend majestueusement la direction de la sortie, énervée au plus haut point, sous des regards ahuris. Dans un premier temps, Henri n’a eu aucune réaction. Cependant, elle ne le voit pas se faufiler à travers le groupe, s’approcher de Fred sans même avoir la moindre idée de ce qu’il va faire, l’observer une seconde, puis lui asséner un direct du droit qui l’étale dans l’herbe, à la fois par la surprise et la force du coup. Le vainqueur par KO prend ensuite la même direction que sa moitié, tandis que l’assistance réalise tout juste le combat extrêmement rapide qui vient de se jouer, et qu’elle encercle le vaincu qui recouvre à peine ses esprits.
*
* *
Un bon coup de poing dans la figure de ce malotru dépressif, cela vous réjouit ? Peut-être trouvez-vous cela consternant ou grotesque ? Est-ce bien crédible d’ailleurs que cette soirée se termine de la sorte ? Peu importe. Laissons Nadine et Henri rentrer chez eux, laissons Fred éponger son pauvre nez en miettes et réfléchissons un instant aux mots échangés entre tous ces protagonistes.
Les relations de couple et de groupe sont fascinantes. Fausseté de façade, politesse omniprésente et invisible, voilà ce qui forme le socle des conversations. La duplicité est plus sournoise lorsqu’elle est calculée. La flatterie qui attend une autre flatterie en retour semble tout autant trompeuse, mais réchauffe le cœur.
À bien y regarder, quelle différence entre mensonge, hypocrisie et mauvaise foi ? Le degré de conscience, pourrait-on répondre. Le mensonge est voulu, l’hypocrisie se confond souvent avec une lâcheté paresseuse alors que la mauvaise foi résulte d’un échec de l’approfondissement de la conscience. La conscience réflexive et l’introspection restent parfois impuissantes face à la mauvaise foi. Certains vous affirmeront d’ailleurs que cette dernière est par définition une incapacité à se dévoiler soi-même. Mais arrêtons là ces discussions de philosophe de comptoir pour revenir à la problématique des échanges dans le groupe.
Le faisceau confus des motivations qui nous orientent lors de nos prises de parole ne peut hélas pas être aisément démêlé. Chaque réplique de chaque dialogue pourrait être analysé à l’infini sous le microscope de la sincérité.
Et que dire de la vitesse ? Quelques secondes tout au plus séparent chaque phrase. Telles sont nos conversations, baignant dans un magma de pensées disparates et fugaces. Nous focalisons plus ou moins bien, plus ou moins vite pour réagir, et la communication non verbale nous incite à toujours plus de paresse. On ne dit pas ce que l’on pense puisque l’on pense peu, tout à notre jeu de caser une réponse adaptée : clairvoyante, cultivée, drôle, perspicace… Et lorsque l’alcool désinhibe et que les lieux communs se succèdent, il suffit de sortir des sentiers battus de l’hypocrisie quotidienne pour faire éclater les rires gras. Mais attention, dévoiler un non-dit peut avoir des conséquences fâcheuses. Pauvre Fred.
Avant de poursuivre notre histoire, ajoutons encore que mensonge et sincérité sont au cœur des modifications dans le langage des jeunes. Vous avez inévitablement déjà entendu l’utilisation actuelle d’expressions dont le sens paraît obscur pour des anciens. Si vous ne vivez pas en France ou si vous n’avez pas assisté à une conversation d’ados lors des dernières années – où étiez-vous donc ? – vous passez à côté de ces savoureuses évolutions de notre magnifique langue.
Régalons-nous de fruits délicieusement sucrés avec cet exemple d’une banalité cuisante :
— Quand j’étais petit, j’aimais pas les fraises.
— T’es mytho ! Tous les gamins aiment les fraises ! Tu trouves pas ça trop bon ?
— J’avoue ! Avec de la crème, c’est une tuerie.
Donc « t’es mytho » est utilisé au lieu de « tu mens », et « j’avoue » pour « d’accord ». Dans les deux cas, le processus de superficialité du langage semble être mis à nu. L’orateur se fait un devoir de révéler soit l’ignominie du mensonge, soit la sincérité absolue de l’acquiescement.
J’avoue : j’ai sondé au plus profond de moi et après un débat d’une rare violence, je concède en pleine conscience que je suis d’accord. Mon comportement relève de la pure justice, j’avoue.
T’es mytho : le mensonge que tu viens de proférer démontre sans ambiguïté que ta conscience est altérée et que tu n’es pas pleinement sincère, consciemment ou non. Ton comportement relève de la maladie, t’es mytho.
Mais bien sûr, ces expressions sont utilisées aujourd’hui dans des discussions volages et sans profondeur – sans ramener ma fraise, j’avoue, les framboises, ça déchire. Mais quels sont alors les mots disponibles pour rejeter le mensonge ou tenter d’exprimer sa sincérité puisque la plus petite exagération est taxée de folie et le moindre acquiescement déposé sur la balance de la justice ?
— J’avoue j’en ai bavé, pas vous, mon amour
— T’es mytho !
*
* *
Il est temps de rejoindre Nadine et Henri. La nuit est à peine avancée lorsqu’ils rentrent chez eux et se couchent sans un mot.
Ce n’est qu’après un long moment de réflexion, chacun de son côté, et d’interminables hésitations, qu’ils se retrouvent, une fois de plus, à minuit passé, à faire grincer leur vieux sommier. Malgré leur levrette habituelle, ils échangent cette fois leurs premières paroles pendant un coït.
— J’en reviens toujours pas d’avoir loupé ça. Et si je n’avais pas appelé Noémie, je t’avoue que j’aurais eu bien du mal à te croire.
— Ça n’a rien d’étonnant. Même moi je réalise pas comment j’ai pu le frapper. Mais je pense que ce qui m’a plu, dans l’histoire, c’est de les avoir laissés en plan, comme ça, au beau milieu de leur fête pourrie.
Henri se rend compte qu’aborder ce sujet aurait plutôt tendance à l’exciter, alors que d’habitude il se ramollit dès qu’il doit se concentrer sur la moindre conversation. Pauvre Henri, petit pantin.
Dans leur monde d’hypocrisie constante, de mensonge par omission ou pas, de non-dits, Henri et Nadine ne peuvent accepter certaines vannes. Une vanne est souvent une révélation peu flatteuse d’une vérité qui ne devrait pas être dévoilée. Le voici galvanisé par son courage de lâche. Ce soir, c’est la fierté d’avoir protégé leur vie hypocrite par un coup de poing salvateur qui durcit sa trique. Et Nadine jouit enfin, sans retenue, pénétrée par un athlète magnifique, un Carl Lewis en puissance. Son fantasme est voulu, maîtrisé. Elle sent les mains d’Henri qui la caressent, mais se regarde fantasmer dans ses bras. Lui ne pense pas à son réveil matin ou à son petit-déjeuner, mais à ce coup de poing magique qui rend leurs ébats si torrides. Nadine ne se retient plus de crier, personne ne peut les entendre, de toute façon, et aucun rai de lumière ne vient zébrer le plafond. Puis elle s’interroge sur le sens de cette révélation et enfin se demande pourquoi elle a de telles pensées alors que l’orgasme est à nouveau si proche.
Elle se laisse aller et hurle son plaisir retrouvé.