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27 Mai 2026 à 23:21:21
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Auteur Sujet: Psykhopompos  (Lu 845 fois)

Psykhopompos

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Psykhopompos
« le: 26 Mai 2014 à 16:31:43 »
[Chapitre 1 - La mort vous va si bien]

La nuit était fraîche, le ciel brumeux, les vagues s'acharnaient à se heurter le long de quelques rochers tentant de les briser en vain.

Il était la seul au milieu de sa barque à observer la houle, essayant de comprendre son fonctionnement, sa raison d'être, son pourquoi au delà de son comment.

Cela ne sert à rien, cela n'a aucun sens, c'est une perte de temps se dit-il.

Il jeta un coup d'œil au ciel grisâtre, contempla l'obscurité qui l'entourait, prit une respiration profonde. Sublime, pensa-t-il. La beauté des ténèbres.

L'espace d'un instant il fut en paix avec lui même.

Un cri aigu et perçant vint rompre sa quiétude.

Enfin, se dit-il, ce n'était pas trop tôt. Cela faisait des heures qu'il poireautait pour rien, et il commençait à en avoir marre. Il jeta un coup d'œil rapide en direction de la source de ce parasitage sonore, et il y vit une femme. Mais, sa vue n'était plus ce qu'elle était et il ne put en dire plus sur elle, et de toute façon cela ne l'intéressait pas. Il retourna à ses pérégrinations philosophiques entrant dans un débat intérieur dans lequel il se faisait un devoir de démontrer mathématiquement la supériorité de l'ombre face à la lumière.

Le noir est l'essence même de la puissance et de la profondeur, argua-t-il. La lumière ne sert à rien, elle n'a qu'un rôle esthétique, de divertissement même. Sans obscurité, la lumière n'est plus, car on ne saurait la distinguer, alors que l'obscurité se suffit à elle même.

Aspiré par ses pensées il avait perdu la notion du temps, lorsqu'il jeta un nouveau coup d'œil le long de la berge, ils étaient plusieurs, en fait il y avait une petite foule.

Enfin.

Cette partie du boulot, c'est ce qu'il détestait le plus : ennuyant à mourir.

Il esquissa un sourire face à l'ironie de cette conclusion.

Il commença à ramer en direction de ces individus encore non identifiés. Il ne les regardait pas vraiment, il cherchait juste un endroit où amarrer.

Arrivé à bon port, il enjamba son bateau, se dirigea vers un petit groupe de cinq personnes, et leur dit sèchement :

- Vous. Venez avec moi.

Aucun ne répondit, il faisait tous une tête d'enterrement, mais ils s'exécutèrent.

- J'aime bien cette ambiance inhospitalière.

La femme, celle qu'il avait aperçu en premier se mit alors à rire, un rire puissant et profond. Mais il n'y prêta aucune attention il leur avait déjà tourné le dos en direction de sa barque.

Il ne les aida pas à monter, il attendit, puis une fois qu'ils furent tous à bord il se mit à ramer vers le large.

"Clairement une très belle nuit pour mourir" pensa-t-il une dernière fois, avant de revenir à son monologue sans fin sur la supériorité de la noirceur qu'il avait laissé de côté.

...

Assis au bord d'une falaise, seul, observant la lune.

Il avait finalement réussi à se convaincre que la lumière ne servait réellement qu'à mettre en valeur l'absence de lumière.

Pourtant, il était là assis, entouré d'obscurité, et il ne faisait rien d'autre que fixer son regard sur cette lumière argentée de cette demi-lune.

Cette pensée le déstabilisa, et il partit de nouveau dans une argumentation sans fin.

Sa conclusion fut néanmoins sans appel. Le blanc, représentait la faiblesse. Le noir la puissance.

La blancheur était éphémère, fragile. La noirceur était tout l'inverse.

Une seule goutte d'ombre suffisait à contaminer la plus immaculée des lumières, alors que l'inverse était faux.

"Bref, j'ai la migraine", dit-il à haute voix.

Ce qui était vrai.

Il sortit de sa poche, une flasque d'un liquide doré dont il vida rapidement le contenu.

Il se pencha en arrière les bras écartés, une bouteille vide dans une main, une faucheuse dans l'autre, et ferma les yeux laissant son esprit vagabonder dans les méandres de l'irrationnel.

Qui est cet homme ? Ce n'est pas un homme à vrai dire. C'est un veilleur. Son rôle était de transporter les âmes d'un monde à l'autre en s'assurant qu'aucune ne reste perdue entre les deux ce qui arrivait quelque fois hélas.

Bizarrement, il avait l'apparence humaine. Et un passant qui l'eut aperçu en cet instant, s'il l'avait pu bien sur, n'y aurait rien vu d'autre qu'un vulgaire ivrogne.

Il semblait avoir la trentaine, voir un peu moins, un visage pas très imposant, En vérité, sans tout son attirail gothique on l'aurait peut-être prit pour un adolescent un peu usé.

Mais il y avait quelque chose dans son regard qui ne trompait pas, et que l'œil aiguisé repérait immédiatement. Un trou noir, qui aspirait toute gaieté et espoir de celui ou celle qui s'y approchait de trop prêt.

Cela faisait prêt de mille ans, qu'il arpentait ce monde, et l'entre-deux. Ce qu'il y avait ensuite, il n'en avait aucune idée, il avait essayé de le découvrir poussé par sa curiosité, mais sans succès jusque là.

A vrai dire, il ne savait même plus comment il s'était retrouvé là.

Pas d'enfance, d'adolescence, il avait toujours été là.

Pourtant, il vieillissait. En mille ans, et quelques millions de litres d'alcools, il avait prit un sacré coup de vieux.

Plus étonnant encore, il était mortel.

Il le savait. Mais les autres ne le savaient pas, et c'est ce qui lui donnait un avantage majeur.

Quels autres d'ailleurs ?

Outre les morts, qu'il conduisait vers l'au-delà, il ne croisait guère grand monde. Quelques autres veilleurs quelquefois. Il savait que certains se réunissaient en espèce d'assemblées, et pratiquaient toutes sortes de cérémonies bizarres, mais ça ne l'intéressait pas.

Il avait juste un ami, veilleur comme lui, qui se trouvait d'ailleurs être debout à côté de lui juste en cet instant.

- Espèce de connard dépressif, lève-toi.

Il sursauta et sa bouteille lui glissa des mains s'écrasant en bas de la falaise quelques secondes plus tard dans un bruit strident brisant le silence de la nuit.

Il agrippa sa faucheuse et se mit en garde avant de se rendre compte que l'individu n'était pas réellement une menace.

- Je suis mort de rire. Que me veux-tu ?

- De l'aide.

- Pourquoi ? Tu es bien meilleur que moi en tous les niveaux, je ne vois pas ce que je peux t'apporter.

- Moi si : courage, spontanéité, et audace.

- Je ne comprend pas qu'on t'ait choisi pour faire ça. Tu es insensible à la beauté de la mort et du désespoir. Tu devrais être un touriste et pas un veilleur.

- Possible. Mais en attendant je suis un veilleur. Tu comptes m'aider, ou on va devoir blablater toute la nuit ? Le temps presse.

- Okay, allons-y.

Il effleura sa cape, tout ce qui se trouvait autour d'eux se flouta. Ils se trouvaient désormais en pleine forêt tropical. Il faisait jour, et il faisait une chaleur étouffante, mais le pire à n'en pas douter c'étaient ces abominables moustiques qui par sadisme pur ne se contentent pas de vous piquer une seule fois.

Deux hommes se disputaient chaudement, échangeant des insultes dans la langue locale.

- aÿ koké manman'w !

- an tchou aw !

Bref, pas besoin d'être un expert en linguistique pour comprendre en substance la finalité de ces propos.

- Pourquoi, m'as-tu amené ici pour une vulgaire dispute, je ne crois pas qu'il se passera quoi que ce soit ici, en outre même si c'était le cas, tu aurais pu t'en occuper tout seul, c'est complètement absurde.

- Regarde dans les yeux du plus petit.

D'un coup dans seul, il la vit. Cette lueur, la lueur de celui qui est prêt à mourir, la lueur de celui qui est prêt à tuer.

- Effectivement, au temps pour moi. Je pense que l'un d'eux va mourir tu as tout à fait raison, mais j'insiste, en quoi ma présence est-elle justifiée ?

- Pas mal d'âmes on disparu dans le coin ces temps-ci.

- Disparu, c'est à dire ?

- Je ne sais pas encore, et c'est justement ce que j'essaie de découvrir.

- Certes, et je comprends tout à fait la justesse du raisonnement, ce qui est tout à ton honneur. Néanmoins, permet-moi encore d'insister une dernière fois : en quoi ma présence est-elle nécessaire ?

- Pour assurer ma sécurité.

- Toujours de l'humour, tu as raté ta vocation, tu devrais faire un one-man-show.

- Je suis très sérieux.

- Explique.

- Tu te rappelles de Jean-Emmanuel ?

- Comment pourrais-je oublier un type qui avale une bouteille de rhum pur cul sec. Il a toute mon estime. D'ailleurs, si je ne me trompe pas, je crois que nous sommes sur son territoire. C'est lui qui devrait s'occuper de cette affaire.

Un froid caressa simultanément leurs nuques. L'un des deux hommes était mort. Ils en étaient venus aux mains, le plus petit ayant été malmené, il avait cherché à s'enfuir, mais l'autre l'a poursuivi pour l'achever. Son cadavre gît désormais sur le sol couvert de sang.

- Cela ne vaut pas une faucheuse, mais c'est néanmoins sacrément efficace un coutelas. Je sais que Jean-Emmanuel avait une arme dans ce genre. Enfin bref, pour en revenir à ce que je disais, ce n'est pas à nous, et encore moins à moi de m'occuper de cela. S'il a décidé de profiter des saveurs du rhum, tant mieux pour lui.

- Il est mort.

Un veilleur mort. Il avait déjà entendu parler d'histoires de ce genre, mais n'y avait jamais été confronté lui même.

- Comment en es-tu sûr ?

- C'est moi qui l'ait conduit de l'autre côté.

- Le conducteur reconduit, c'est assez ironique il faut l'avouer.

Il esquissa un sourire, mais son œil était sombre, vif aux aguets.

- Qu'attends-tu ?

- Ce n'est pas la bonne question.

- Après l'humour, la philosophie, c'est de mieux en mieux.

- J'attends quelqu'un.

- Qui ?

- Je ne sais pas encore justement.

- Okay, je commence à comprendre. Tu as décidé de te la jouer Sherlock Holmes, sauf que tu flippes et tu as besoin de quelqu'un pour assurer tes arrières au cas où.

- Exact.

- Sauf que, tu peux te faire trucider, très sincèrement, cela ne m'empêchera pas de dormir, alors pourquoi t'aiderais-je ?

- Je ne sais pas, mais je sais que tu m'aidera.

C'était le genre de phrases qui l'énervaient au plus haut point et rendaient toutes suites à la discussion inutiles et futiles.

"Oui, mais non", cela pouvait se résumer ainsi.

Bref, il y avait du boulot à faire.

- Laisse, j'y vais.

Il s'approcha de l'homme qui gisait au sol couvert de sang, le visage mutilé.

Il se mit debout à quelques pas de lui, aussi droit qu'il put, les deux mains sur la faucheuse, cagoule baissée. On ne voyait rien en dessous. En vérité, sa cape semblait se tenir dans le vide.

L'homme se releva, pourtant son corps gisait encore sur le sol. Il était là debout à se regarder mort, sans comprendre.

De l'extérieur on voyait un être transparent, aux traits instables, qui semblait sur le point de disparaître.

L'homme se retourna et vit cet être lugubre qui était derrière lui. Prit de surprise, il sursauta, et tomba à terre sur son propre corps. Lorsqu'il se retrouva face à face avec son visage mutilé il sursauta de nouveau.

Trop d'émotions pour ce pauvre bougre qui était désormais prit de panique. Il s'adressa à celui qu'il voyait comme son bourreau.

- Diab la !!!

- Plait-il ?

- Pa tchoué mwen !

- Je ne comprends pas précisément votre dialecte, mais je devine que vous me demandez de ne point mettre fin à vos jours, c'est bien cela ?

- Quoi !? Oui, oui, c'est ça !

- Soyez donc sans crainte, car puisque vous êtes déjà morts il m'est impossible de vous tuer une nouvelle fois.

L'homme éclata en sanglots. Il repensa a sa petite fille, qu'il ne reverrait jamais plus, tout ça pour une dispute dont la source de la discorde était un désaccord sur les meilleurs pur-sang dans les paris de course.

Les sanglots, il y était habitué, et insensible. Les larmes glissaient sur lui comme des gouttes d'eau sur un rocher. L'homme parvint à lui adresser une nouvelle question la gorge toujours nouée.

- Que va-t-il m'arriver ?

- Je vais vous conduire à la frontière de ce monde.

- Et ensuite ?

- Je ne sais pas.

- Et si je refuse de quitter ma fille ?

- C'est votre droit.

- Mais que m'arrivera-t-il ?

- Vous errerez encore entre les deux mondes, bien longtemps après que toutes les personnes qui vous étaient chères n'en fassent plus partie.

L'homme hésita. A vrai dire, il n'avait pas vraiment envie d'aller où que ce soit avec cet être maléfique.

- Vous êtes le diable.

- Faux. Et je ne sais même pas si il existe.

- Vous mentez.

- Vous m'ennuyez.

- Alors, partez. Je reste avec ma fille.

- Comme vous voudrez.

Et il lui tourna le dos. Il partait réellement.

- Nooooooon ! Restez

- Ma patience a atteint ses limites, je m'en vais. Vous pouvez rester ici, ou venir avec nous.

- Vous ?? Diab la !!!

Son ami, le deuxième faucheur s'avança alors pour prendre le relais.

- Veuillez pardonner mon collègue, il n'est pas très sociable. N'ayez crainte, tout va aller pour le mieux. Votre âme est encore intacte autrement celle-ci aurait été dissoute et nous ne pourrions effectivement rien faire pour vous. Nous allons vous conduire vers une des portes de ce monde. De l'autre côté vous pourrez veiller sur votre fille.

L'homme éclata de nouveau en sanglots. Il imaginait le désarroi de sa petite fille lorsqu'elle apprendrait sa disparition. Lui savait que la mort n'était pas un fin, mais elle non. Ou alors peut-être que son esprit d'enfant comprendrait mieux ce genre de choses.

- Allons-y, je crains que vous soyez en danger. Il y a dans ce monde des êtres bien plus maléfiques que moi et mon ami et croyez-moi, il vaut mieux autant pour vous que pour nous que nous ne croisions pas leur chemin.

Cet argument était suffisamment convainquant pour sortir l'homme de son marasme.

- D'accord, mais je ne veux pas rester avec ce diable là.

- Ne faites pas attention aux mauvaises manières de mon collègue, des centaines d'années de solitude en sont la cause. Mais il ne vous fera aucun mal. Je dois y aller, hélas, alors je vous laisse entre ses mains.

- Je ne connais peut-être pas les bonnes manières, mais je sais néanmoins que ce n'est pas très poli de parler de quelqu'un à la troisième personne lorsque cette personne est présente. En outre, comme je l'ai indiqué précédemment, ceci n'est pas ma juridiction, je n'ai pas autorité en ce lieu, et je ne sais même pas où se trouve la porte la plus proche.

- Il y en a une pas loin d'ici, c'est une ancienne grotte qui servait autrefois aux esclaves en fuite, tu la trouveras facilement.

- Okay, comme tu voudras. Tchao.

- A bientôt mon frère.

- Ouais, ouais, bye.

Son ami disparut alors dans un éclat de lumière argenté.

"Vraiment pas un veilleur" pensa-t-il encore.

- Vous, attendez-ici.

Il n'attendit pas la réponse, et partit à la recherche de cette fameuse grotte volant à toute vitesse au dessus du sol. Il la trouva rapidement en effet, c'était une petite ouverture relativement bien cachée sous une falaise et masquée par un amas de rochers, qui rendait l'entrée impraticable pour le commun des mortels. Il revint vers l'homme.

- Allons-y.

- Est-ce que je peux avoir confiance en vous ?

- Certainement.

- Vous ne me ferez aucun mal ?

- Je le jure.

Il lui indiqua alors la direction à suivre, l'homme s'exécuta, et une fois qu'il eu le dos tourné, il lui asséna un coup de faucheuse dans le dos.

...

Il était assis dans la grotte dans un coin, les jambes recroquevillées. L'homme gisait encore inconscient sur le sol. Il y avait souvent pensé, mais comment était-ce possible. Il était déjà mort, et pourtant il pouvait encore le tuer. Enfin, il savait qu'il ne le tuerait pas de cette façon, mais il savait que certaines âmes se dissipaient et disparaissaient comme de la poussière.

On pouvait donc réellement disparaître, et ne plus jamais exister, faire partie ni de ce monde, ni d'aucun. Non, il ne pouvait y croire.

Techniquement, les lois physiques de l'entre deux monde lui échappaient complètement, la plupart des âmes avait un aspect fantomatique semblable à ce qu'elles étaient au moment de la mort. Mais ces nouveaux arrivant, ne maîtrisant pas encore leur nouvelle enveloppe étaient incapables d'interagir avec leur environnement. Avec des centaines d'années à son actif, il avait appris certaines choses, certaines inutiles, d'autres vitales. Comme réussir à saisir une bouteille de Whisky par exemple.

Cela lui avait pris des milliers et des milliers de tentatives avant de réussir pour la première fois. Au début sa main s'agitait simplement dans le vide comme si elle n'existait pas. Ensuite, il parvint à ressentir des fourmillements, il parvenait à toucher l'objet, c'était comme de l'eau, mais impossible de le saisir. Puis un jour, il réussit à l'arracher, comme on arrache des vies. Une bouteille avait une âme ainsi donc, c'était parfaitement logique.

L'homme reprit conscience. Il était fou de rage. Il se jeta sur lui, en lui assénant coups de pieds et coups de poing qui glissaient dans le vide.

- Nous vous fatiguez pas, cela ne sert à rien.

- AN BONDA MANMAN'W !

- J'ai une question à vous poser. Qu'avez-vous ressenti lorsque j'ai planté cette lame dans votre dos.

L'homme continua à déverser physiquement sa rage quelques instants puis il se calma.

- Rien, c'était juste comme si je m'endormais.

- Pas de douleur physique ?

- Non.

Il ne ressentait plus de douleur physique lui même, sa douleur était intérieur, plus spirituelle. Il était comme perdu dans une forêt glaciale d'où il ne pouvait trouver la sortie.

- Vous voyez dans le coin là bas, il y a une petite étincelle, dirigez-vous vers elle, au fur et à mesure que vous vous approcherez vous ressentirez de la chaleur, laissez là vous envahir, ne luttez pas où vous ne passerez pas. Adieu.

Il disparut n'attendant pas de savoir si l'homme parvint à passer ou non.

[psykhopompos.wordpress.com/2014/05/19/chapitre-1-la-mort-vous-va-si-bien/]

Psykhopompos

  • Invité
Re : Psykhopompos
« Réponse #1 le: 26 Mai 2014 à 16:32:12 »
[Chapitre 2 – Le joueur d’échecs.]

Debout au sommet d'une montagne, le ciel brumeux, des éclairs traversaient le ciel, et la pluie était balayée par un vent terrible.

Il ressentait les choses, il ressentait ce vent glacial, sans avoir froid, cette pluie battante, sans être mouillé, ce vent brutal alors que ses vêtements restaient impassibles à cette violence.

Ce monde cet entre-deux, il ne le comprenait pas, il l'arpentait depuis mille ans, mais il ne le comprenait pas.

Il y vivait tout simplement.

Paradoxe saisissant.

Il y avait un lac à quelques kilomètres de là, son reflet argenté attira son regard, et il y vit une petite silhouette sombre immobile.

Il se dirigea vers elle glissant au dessus du sol comme à son habitude, en quelque secondes il fut à sa hauteur.

Il y vit un jeune garçon, la vingtaine peut-être. Chétif, les cheveux blonds auxquels il accordait visiblement peu de soin. Il semblait profondément absorbé par une tache d'une grande importance.

Il avait un stylo et un carnet à la main dont il avait déjà rempli pas mal de pages.

Il s'approcha précautionneusement de lui, certaines personnes ressentaient parfois sa présence, mais ce ne fut pas le cas.

Il regarda par dessus son épaule, et y vit des dessins de coccinelles, accompagnés de formules mathématiques assez complexes.

Le garçon était effectivement en train d'observer l'une d'entre elles, notant méticuleusement chacune de ses actions semblait-t-il.

Il resta là à l'observer pendant plusieurs heures, lorsqu'enfin il se leva et se dirigea vers un petit sentier non loin. Il avait semble-t-il épuisé sa capacité de papier et était assez satisfait du résultat.

Il marcha pendant une bonne heure, avant d'atteindre une petite ville de banlieue.

Il faisait à peine attention à ce qui se passait autour de lui absorbé par ses pensées qu'il était.

Il composa le code d'un immeuble, et au lieu de prendre l'ascenseur grimpa les 4 étages qui le séparaient de son chez lui. Un petit studio modeste, dont le seul objet de valeur était un ordinateur portable visiblement dernier cri.

Il s'y installa, ouvrit son carnet et commença à y noter toutes ses observations. Cela lui prit une petite heure ses mains glissant sur le clavier comme celle d'un compositeur sur un piano.

Il avait remplacé les croquis de fortunes par des images en trois dimensions parfaitement fidèles à la réalité.

Le garçon était visiblement un génie, c'était évident.

Il semblait visiblement épuisé, les cernes marquées sur son visage en témoignant.

Il s'accorda quelques heures de repos, jusqu'à ce que le jour se lève. Il prit un petit déjeuner de fortune, ne prêta aucune attention aux vibrations incessantes de son téléphone portable, et s'assit devant un échiquier.

Il n'y avait pas de pièces, juste le plateau, et il semblait profondément absorbé par celui-ci. Il semblait étudier chaque case, ou alors peut-être qu'il songeait à la qualité du bois.

Il passa la journée entière ainsi, s'accordant quelques pauses pour avaler ce qui se trouvait dans son frigo, des barquettes surgelées principalement.

En fin de soirée, il prit un livre, plaça les pièces sur l'échiquier, et leur donna furieusement vie, les fracassant brutalement d'un coin à l'autre des 64 cases.

Il n'avait pas passé sa journée à rêvasser, en réalité il jouait ou rejouait des parties dans son esprit, les pièces en bois ne lui étant pas nécessaires.

Il termina sa soirée derrière son écran, troquant le bois contre le virtuel, mais toujours absorbé par ces batailles incessantes entre pions, cavaliers et bouffons.

...

Le veilleur avait délaissé ses éternelles considérations philosophiques sur le pourquoi du comment de l'existence pour observer le jeune homme.

En général, les gens l'ennuyaient et il ne leur accordait que peu d'importance. Mais celui-ci avait attisé sa curiosité.

Les semaines qui suivirent, il revint régulièrement pour l'observer et assista systématiquement au même manège.

Le blondinet sortait régulièrement avec un carnet d'une bonne centaine de pages, accompagné d'un stylo, et il rentrait lorsqu'il l'avait presque entièrement noirci.

Il sauvegardait ensuite tout cela sur sa machine, et se tournait vers son jeu favori.

Son téléphone vibrait régulièrement du matin au soir, et il daignait le décrocher de temps en temps, lorsque cela l'agaçait trop ce qui avait pour effet de réduire ces vibrement intensifs pendant quelques heures.

Pourtant il ne l'éteignait jamais.

Étrange manège. Mais il avait compris qu'essayer de comprendre la logique de ses actions était peine perdue, car visiblement il n'y en avait aucune.

Chacune de ses escapades, avait un thème précis. Thème qu'il étudiait intensément, avant de se lasser et de passer à un autre.

Seul son échiquier en bois semblait épargné de cet abandon programmé.

Un soir pas comme les autres, le jeune homme se mit sur son trente et un. Enfin, autant qu'il put, c'était assez maladroit, il mit du gel sur ses cheveux, tenta d'assortir ses vêtements, il passa une bonne heure dans la sale de bain à essayer différentes combinaisons jusqu'à trouver une qui lui plaise.

Il portait un petit béret gris, une veste en daim marron, et un pantalon noir assorti avec des chaussures en cuir.

Il sortit alors, et se dirigea vers une petite boite de nuit où il y avait visiblement foule pour entrer. Il fit la queue pendant une demi-heure, lorsqu'il arriva devant le videur qui se mit à pouffer de rire en le voyant. Il n'avait pas l'intention de le laisser rentrer, lorsque plusieurs demoiselles charmées par son innocence le prirent sous leur aile et prétendant le connaître.

Une fois à l'intérieur, il se dirigea vers le bar et prit la parole, il avait déjà prévu ce moment et savait précisément ce qu'il convenait de dire en telle circonstance :

- Tenancier. Un lait à la fraise s'il vous plaît.

La demoiselle derrière le comptoir se mit à rire au point d'en pleurer, il lui fallut quelques minutes pour reprendre ses esprits. Elle n'avait pas de lait à la fraise bien évidemment mais elle lui prépara avec soin un cocktail non alcoolisé, qu'elle lui offrit en plus d'un énorme sourire.

Il se plaça alors dans un coin tranquille, et sorti son carnet et commença comme à son habitude, à noter.

Il faisait des tableaux et des schémas.

Cette fois-ci le veilleur s'intéressa sérieusement à son travail, il voulait comprendre.

Le jeune homme étudiait ce qui se passait autour de lui.

Il remarqua une chose intéressante : lorsqu'un individu qui jouissait visiblement d'une certaine notoriété, une petite célébrité locale, entrait dans une discussion, la fréquence des rires qu'il provoquait était supérieure à celle d'un individu lambda.

C'est ce qu'il s'évertua à démontrer pour le reste de la soirée.

Une fois son carnet rempli, il termina son verre, et prit direction de la sortie, au grand désespoir de la barmaid qui avait les yeux rivés sur lui toute la soirée.

Il remercia le videur pour sa courtoisie, qui lui répondit d'un grognement qui ne sembla l'affecter, puis rentra chez lui, passa la première partie de soirée à faire des statistiques sur le lien de causalité entre la notoriété et l'humour.

Le veilleur était maintenant lui même absorbé par ses travaux, et n'en perdait pas une miette, il aurait voulu lui suggérer certaines idées, mais c'était impossible à son grand désarroi.

Il sortit pour contempler la beauté de la nuit, et accessoirement, goûter à un whisky qu'il avait glané lui même dans la discothèque.

Il glissa le long d'une rue, suivi du regard par un chat noir qui rodait dans le coin.

Cela arrivait parfois.

- J'en ai plein le cul de ces saloperies de chats qui passent leur temps à me suivre.

Cet élan de poésie lui avait asséché la gorge, qu'il s'empressa de réhydrater avec son breuvage acide.

Son cœur emplit de chaleur, il se dirigea une dernière fois vers la chambre de celui qui avait occupé son esprit pendant ses dernières semaines. Mais ce serait la dernière fois, cet élan de vie, le rendait triste en réalité bien qu'il refuse de se l'avouer.

Lorsqu'il revint, le garçon était au téléphone, tout en faisant glisser un cavalier sur le bois comme s'il vivait réellement.

- Oui. Oui. Oui, j'ai mis mes vêtements à la lingerie. Oui, j'ai pris un bain ce matin. Oui, j'ai fait ma déclaration d'impôts en ligne.

L'identité de l'interlocutrice au bout du fil ne faisait pas vraiment de doute. Sa mère visiblement, c'était la raison de ces vibrations, et surtout la raison pour qu'un garçon avec un sens pratique si limité parvienne à survivre. Comment il gagnait sa vie, ça c'était un mystère pour le veilleur.

Il jeta un dernier coup d'œil au jeune homme absorbé par sa conversation et son échiquier.

Malgré lui, il lui glissa un "Adieu". Il se sentit ridicule, et honteux. Pathétique, grotesque, minable. Une liste quasi exhaustive de synonymes servant le but ultime de l'auto flagellation, il se retourna s'en allant.

- Non, attendez, ne partez pas.

La surprise le frappa comme une flèche en plein cœur.

Le garçon avait mit son téléphone de côté, ainsi que son échiquier, et regardait droit dans sa direction.

[psykhopompos.wordpress.com/2014/05/19/chapitre-2-le-joueur-dechecs/]

Psykhopompos

  • Invité
Re : Psykhopompos
« Réponse #2 le: 26 Mai 2014 à 16:32:40 »
[Chapitre 3 – Mon jeune ami.]

Le veilleur reprit rapidement ses esprits, cela lui était déjà arrivé auparavant.

Certains êtres de ce monde avaient le pouvoir de voir un peu de l'autre. En faite, il avait longuement réfléchit à la question, et il en était venu à la conclusion que tout un chacun en était capable en vérité, mais certains avaient une acuité plus aiguë voilà tout.

- Vous êtes un sacré comédien, mes respects.
- Je m'appelle Lucas, mais tout le monde m'appelle Luc. Qu'entendez-vous par "comédien" ?
- Vous saviez que j'étais là depuis le début, n'est-ce-pas ?
- Oui
- Avec quelle acuité me voyez-vous ?
- Je vois quelques étincelles argentées parfois, et je vous entends, mais de très loin, une voix presque inaudible.
- Des étincelles argentées... Est-ce la première fois que cela vous arrive ?
- Cela m'est déjà arrivé quelques temps lorsque mon père est mort quand j'étais enfant. Il me parlait quelques fois, mais il a dû partir. Je croyais que c'était lui.
- Je vous garantie que ce n'est pas lui.
- Pourriez-vous rester avec moi encore quelques temps ?
- Pour quelle raison ?
- Pour vous étudier.

Il ne sut quoi répondre. Partagé entre l'étonnement, et l'amusement. Mais, cet enfant pouvait l'aider à mieux comprendre les rouages de la frontière entre les mondes.

- Étudiez ce que vous voulez, mais j'ai des affaires urgentes à régler, je dois vraiment vous laisser. Adieu

Et il disparut.

Sans le moindre trouble, le garçon se tourna alors vers son échiquier et se mit à déplacer les pièces avec délicatesse comme à son habitude.

Le veilleur était déjà parti, il ne reviendrait jamais. Il s'arrêta devant l'immeuble du jeune prodige, le contempla sans émotions puis se retourna une dernière fois. La porte d'entrée s'ouvrit, et il vit Lucas, se diriger dans sa direction, un carnet et un stylo à la main.

Il s'envola vers le sommet de l'immeuble pour échapper à son regard. Lucas balaya minutieusement du regard chaque recoin de la rue afin de le repérer.

Un homme marchait seul dans la rue, ne semblant avoir de but précis. Il prenait bien garde à rester dans la pénombre, évitant les zones de lumières.

Des comme lui il en avait vu des centaines de milliards.

C'était un rôdeur. Il arpentait les rues à la recherche d'une proie. C'est à cause de ce genre d'énergumènes que les ténèbres avaient si mauvaise presse.

Le jeune garçon, était condamné, son œil expert le remarqua aussitôt.
Puisqu'il était sur place, c'est lui qui le conduirait vers l'autre monde.
Il observa la scène, le jeune Lucas n'ayant même pas conscience du danger, il vit sa dernière heure

et ne le sait même pas. Mais il en est peut-être mieux ainsi. Le mieux qu'il puisse lui arriver est de mourir, la mort le délivra de cette vie absurde.

Mais peut-être que la mort le fuira ? Pendant ces siècles de errance entre l'espace et le temps, le veilleur avait vu bien des choses d'un sordide bien pire qu'une mort rapide et indolore.

Il n'y pouvait rien, il ne faisait pas partie de ce monde, il n'avait pas à intervenir.

L'homme était maintenant à quelques mètres. Il sortit un couteau de sa poche.

Tant mieux, c'était un simple assassin, rien de grave.

Le jeune Lucas était agenouillé au sol, persuadé d'avoir retrouvé la trace du veilleur, l'homme était derrière lui, le bras vers le haut, couteau vers le bas.

Plus que quelques secondes.

Le veilleur se jeta dans le vide, se dirigeant vers le sol avec rage.

Il était comme une ombre noire, mouvante et obscure. Il faisait peur à voir.

Il transperça le meurtrier qui frissonna et laissa tomber son couteau sur le sol.

Le garçon le vit, et ne laissa pas paraître la moindre surprise, encore moins de la peur.

L'homme était en train de reprendre ses esprits ne comprenant ce qui venait de lui arriver, au moment d'asséner le coup fatidique.

- Frappe de toutes tes forces dans ses testicules.

Le jeune Lucas, avec la méticulosité qui le caractérise s'exécuta.

L'homme s'écroula à terre se tordant de douleur et poussant des jurons.

Lucas, resta là debout immobile à l'observer.

- Ce n'est pas le moment d'étudier.

Il se dirigea vers chez lui, composa le code d'entrée, et se dirigea vers son humble demeure.

Il se mit alors à décrire avec précision la scène qui venait de se dérouler, comment son agresseur avait été transpercé par une lumière argentée, et qu'une voix lui avait dit comment l'achever.

Il parla à haute voix pour être sûr que le veilleur puisse l'entendre.

- Vraiment parfait tactiquement, vous devriez jouer aux échecs.

Le veilleur se demandait par quel miracle le jeune Lucas avait pu atteindre la majorité. Il était comme un enfant, certes brillant, mais il parcourait l'existence tel un agneau parmi les loups. Certes, il l'avait sauvé cette fois, mais il ne le referait pas, il n'avait fait que repoussé l'échéance.

- Je pars vraiment cette fois, et je ne serais pas là pour vous sauver si vous vous mettez encore en

danger de la sorte. Adieu mon jeune ami.

Ces derniers mots étaient sortis malgré lui, et il regrettait de les avoir prononcé au moment même où ils étaient sortis de sa bouche.

Il disparut l'instant d'après.
Le téléphone vibra.
- Oui. Oui. Oui. J'étudie les anges en ce moment.

[psykhopompos.wordpress.com/2014/05/19/chapitre-3-mon-jeune-ami/]

 


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