
Oui, je viens quémander vos humbles avis et ce le plus rapidement possible.
J'ai écrit une nouvelle (4 pages) que je dois envoyer au plus tard dimanche et j'aimerais d'abord avoir vos avis dessus. Mes dernières corrections seront faites dimanche matin, d'où le "URGENT" dans le titre.
Avant votre lecture, juste quelques infos. C'est en réponse à un concours de nouvelles dont le thème était "A l'écoute du concerto de la nature". J'espère qu'elle vous plaira.
Pour le titre, j'avais pensé aussi à
Terreur Onirique ou
Sur un air de Songeur ou de songesBonne lecture
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SUR UN AIR DE SONGE (ex: ONIRISME VENENEUX) V2
La rage crispait ses muscles. Jerko planta ses doigts moites dans le sol meuble et les cramponna dedans ; il étreignit la terre jusqu’à ce que ses grains glissent le long de ses phalanges. Il ignora la douleur qui lui transperçait la poitrine et essuya d’un revers de manche les larmes silencieuses qu’il sentait rouler sur ses joues. Il y avait aussi cette douleur dans sa nuque, insignifiante comparée à celle qui meurtrissait son abdomen.
Il se releva tant bien que mal et revint sur ses pas. Le corps d’Hecto gisait à ses pieds. Ses grands yeux bleus ternis par le sommeil éternel fixaient, ahuris, le ciel inaccessible ; des reflets rougeâtres parcouraient le dôme de verre qui protégeait la serre. Jerko s’accroupit auprès de lui, en essuyant une nouvelle larme. Il ne reconnaissait pas ce visage figé dans le marbre ; cette expression d’ahurissement était loin de la jovialité du vieil homme. Comme s’il s’était laissé surprendre par la soudaineté de sa mort, lui qui supportait le poids des années et des responsabilités depuis si longtemps. Jerko saisit la clé cuivrée qui reposait sur la poitrine d’Hecto et tira un coup sec pour détacher le collier qui la retenait au cou de son propriétaire. Il se pencha et souleva le cadavre ; une poupée de cire qui eût pu se briser dans ses bras. Jerko le déposa délicatement dans la fosse qu’il avait creusée des heures durant, aux pieds des Hauts-Arbres préférés du défunt. Il se redressa et contempla une dernière minute ce visage blanc et ces yeux hagards, espérant farouchement que cette image ne serait pas la seule qu’il garderait en mémoire. Et il jeta la première pelletée de terre sur son père d’adoption.
Jerko se réveilla en sursaut. Il sentait la sueur poisseuse coller sa tunique à sa peau, une respiration haletante soulevait de manière frénétique son buste. L’écho pâle du cri qu’il venait de poussé l’avait extirpé de son cauchemar. Il lui fallut de longues secondes pour s’acclimater à cette ambiance. Il descendit de son lit et posa les pieds sur le carrelage. La froideur de celui-ci lui procura une sensation de bien-être immédiat. Il jeta un regard en arrière vers les lits métalliques ; il n’avait toujours pas trouvé le courage d’enlever les draps d’Hecto, qui traînaient lamentablement sur le sol.
Ce silence était exécrable. Lui qui s’était souvent plaint de ne pouvoir se reposer convenablement à cause des ronflements et des bruits de gorge gutturaux d’Hecto, il devait bien convenir que l’absence de ceux-ci était plus asphyxiant encore. Il réalisa alors que ce silence était trop parfait. Il s’approcha de la haute fenêtre. Il n’entendait plus ce qu’Hecto appelait les Hurlements, des chants symphoniques produits par les Hauts Arbres, ces arbres de centaines de mètres de haut dont la cime venait chatouiller le sommet du dôme en verre. Hecto lui avait expliqué que ce chant engendrait des particules qui permettaient à la fois de constituer l’atmosphère d’Astène et d’atténuer la température élevée produite par l’astre rouge.
Jerko se précipita dans l’escalier en colimaçon qui descendait trois étages plus bas dans la salle des machines. Il ignora le bruit assourdissant de celles-ci et passa les portes coulissantes en verre qui donnaient sur l’intérieur de la serre. La chaleur étouffante qui s’y était accumulée le saisit, comme un souffle infernal. La température avait certainement grimpé d’une dizaine de degrés et ce n’était certainement qu’un début. Si les Hurlements ne reprenaient pas, cette canicule en deviendrait mortelle.
La végétation le surplombait. Elle s’enchevêtrait artistiquement : lianes, troncs et branches s’enlaçaient, offrant une palette de couleurs qui oscillait entre le noir, le vert et le bleu. Jerko attarda son regard sur le tronc épais des Hauts-Arbres, à l’écorce bleu pétrole striée d’étranges rainures, comme des estafilades aléatoires. Il remarqua que leur couleur avait terni, leur teinte vive virait au bleu pâle. Il s’approcha de celui qui se trouvait près de lui et passa sa main sur son écorce. Elle n’était plus humide, mais rêche. Un morceau s’en détacha sous la pression des doigts de Jerko, tomba sur le sol et se désagrégea. Il sentit une pulsation contre l’écorce, comme un battement de cœur lent et douloureux. Une voix stridente stria le silence. Une note effroyable, qui procura des frissons à Jerko ; bien différente de la lente mélodie des Hauts-Arbres. Il réalisa que ce cri provenait de l’intérieur de l’arbre qu’il venait de toucher. Le relief sur son écorce s’accentua. Lorsqu’il réalisa ce qu’il advenait, pris de panique, Jerko recula de plusieurs pas.
Un visage se dessinait dans l’écorce.
Il s’extirpait de l’arbre. Plus ses traits se dessinaient et plus son cri se faisait précis. Un craquement sinistre retentit ; l’écorce de l’arbre s’était brisée. Et le visage de son prisonnier apparut. Son corps suivit et jaillit hors du tronc, avant de s’effondrer sur le sol. Le souffle coupé, Jerko observa cette créature à la peau blanche nimbée de bleu. Elle était immense, certainement plus de deux mètres et ses membres, longs et fins, semblaient ne pouvoir se terminer. Une longue colonne de vertèbres proéminentes descendait de sa nuque vers son coccyx.
D’autres cris fusèrent. Et des craquements, par dizaines. Les yeux de Jerko comptèrent plus d’une trentaine de visages, d’autres créatures de la même espèce échappèrent à leur prison arboricole. Le premier être libéré se redressa doucement et Jerko revit à la hausse l’estimation de sa taille. Elle devait mesurer plus de trois mètres et se tint aussi droit qu’elle put, l’échine courbée. Elle amena ses immenses mains aux doigts filiformes vers son crâne, un nouveau cri strident résonnant à l’intérieur. Le visage aveugle se tourna vers Jerko. La créature se mit à glisser sur le sol et le dépassa ; il pensa qu’elle ne pouvait le voir. Elle s’éloigna vers l’ossature du dôme pour contempler l’extérieur : les terres arides rouge sang à perte de vue, les quelques monts rocheux qui se dressaient et le reflet d’un autre dôme à des dizaines de kilomètres de là, comme un mirage. Rassasiée par la vue, elle se retourna vers les Hauts-Arbres et leur lança un râle aigu, saccadé, comme une longue plainte agressive.
Elle fit glisser ses pas jusqu’à l’endroit où elle s’était écroulé, une minute plus tôt. Les autres créatures se relevaient déjà et s’adressaient ces mêmes cris. Tous s’agglutinèrent autour de la première créature réveillée, qui les dominait de quelques centimètres. Elles s’échangèrent des palabres perçantes, dont le sens échappait complètement à Jerko. Et le silence refit surface. La plus haute des créatures avança vers l’arbre duquel elle s’était échappée. Elle posa sa longue main sur le tronc. Un Hurlement s’éleva de l’arbre ; ce chant mélodieux composé de toutes les notes d’une partition. Cette partition qui eût pu être cacophonique mais qui éveillait une pléthore de sensations. Et des frissons aussi. Mais cette fois, ils n’étaient pas de la même nature. Jerko ressentait un effroi dérangeant à son écoute. D’autres Hauts-Arbres se mirent à hurler enlaçant leur chant dans une union symphonique mirifique. Les créatures se mirent à crier elles aussi, dans un chant d’une unicité qui répondait à la lente psalmodie des Hauts-Arbres. Jerko observa cet échange, ahuri.
Il y eut alors cette vibration. Une onde qui jaillit des racines du Haut-Arbre sur lequel la paume de la créature était posée. La secousse fut telle que l’être filiforme recula de deux pas, emporté. Jerko remarqua une marque dans l’écorce, à l’endroit où s’était trouvée la main l’instant précédent. Une plaie d’où coulait la sève bleutée du Haut-Arbre. Il saignait. Celui qu’il venait de libérer le blessait, le tuait peut-être même.
Partant à l’assaut de sa peur, Jerko avança vers ces étrangetés qui le dominaient.
— Arrêtez ! Vous allez…
Un membre longiligne frappa sa poitrine et lui coupa le souffle. Il n’aurait jamais pensé que ces muscles fins et translucides recelaient tant de force. L’impact le repoussa si violemment qu’il roula sur le sol terreux pendant plusieurs roulades, avant de s’immobiliser contre le tronc d’un autre Haut-Arbre. Sa tête heurta l’écorce et le choc manqua lui faire perdre conscience. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Jerko s’aperçut que les créatures s’étaient dispersées, chacune d’elle se tenant devant un arbre bleu, prêts à aspirer leur sève. Il réalisa que la première impression qui s’était invitée en lui quand il avait vu ces créatures était fausse : elles n’étaient pas des victimes, enfermées contre leur gré. Mais les agresseurs. Les tueurs. Et Jerko ne pouvait rien contre eux.
Jerko sentit quelque chose glisser le long de sa jambe. Une liane. Il eut envie de se relever, de la fuir, de fuir le dôme et ces créatures effrayantes. D’abandonner tout ce qu’Hecto avait toujours chéri, protégé. Mais cette seule idée le pétrifia ; il ne réussissait pas à maudire les souvenirs de cet homme. Il ne bougea pas, comme un réflexe instinctif, et laissa la liane glisser le long de son bras, de son épaule, de sa nuque. Il se contenta de se cambrer quand son extrémité pénétra sa peau, dans sa nuque et se glissa vers ses nerfs. Jerko visionna nettement les créatures, baignées dans l’atmosphère d’une vision éphémère. Elles marchaient sous la lumière de l’astre rouge.
Jerko cligna des yeux. La liane s’était retirée et ne lui avait abandonné que cette simple douleur, qui formait une barre sur le front. Il observa l’astre rouge, au travers du dôme.
Il se redressa et revint vers la salle des machines, derrière les portes vitrées coulissantes. Il avança jusqu’au mur du fond, pour s’arrêter devant la longue console, pigmentée d’une armada de boutons, leviers et autres étranges mécanismes tellement vieux, que certains avaient fini par rouiller. Hecto lui-même avait affirmé un jour qu’il ne connaissait pas la fonction de la majorité de ces boutons ; le dôme lui en apprenait tous les jours. Jerko sortit la clé en cuivre, dans sa poche.
« Ne l’utilise jamais sans mon accord »
Jerko éprouva un pincement au cœur. Il jeta un regard en arrière ; il entendait les chants douloureux des Hauts-Arbres, étouffés par la baie vitrée. C’était à lui de choisir. Il devait endosser toute la responsabilité qui avait ployée sur Hecto toute sa vie durant.
Il l’introduisit dans la fente centrale et la tourna. Le mécanisme résista, grinça, preuve qu’il n’avait pas fonctionné depuis des années, peut-être une centaine d’années. La clé racla et un cliquetis retentit. Jerko attendit de très longues secondes, qui muèrent bientôt en minute. Son cœur s’emballa, emporté par un tempo rapide. Il revint sur ses pas et observa le dôme au travers des portes vitrées. Jerko doutait : Hecto lui avait expliqué que cette clé avait été transmise à trois sentinelles, avant qu’on la lui confie et aucun d’entre eux ne l’avait utilisée. Le mécanisme n’avait peut-être même pas été entretenu. Et s’il ne fonctionnait plus ?
Un craquement ébranla le sol. Puis une secousse, plus violente encore ; Jerko manqua perdre l’équilibre. Il se précipita laborieusement, vers les portes vitrées et pénétra à nouveau à l’intérieur de la serre. Le bruit, ici, était assourdissant. Il remarqua que les créatures s’étaient immobilisées, leurs visages aveugles tournés vers le dôme. La chaleur s’y était engouffrée, là où il avait commencé à s’ouvrir. Les rayons de l’astre rouge entrèrent et frappèrent le sol, avant de glisser vers les premiers végétaux. Une vapeur diaphane s’en dégagea ; les rayons les calcinaient.
Une vision d’effroi s’offrit à Jerko : il discerna les créatures translucides fuirent les rayons, leurs pas malhabiles glissant sur le sol vers la moindre parcelle d’ombre. Mais leurs efforts étaient vains. Les Hauts-Arbres rétractaient leurs ramures, comme un escargot enfouit ses antennes. Leurs chants s’élevaient, plus terribles encore que les précédents, quand les rayons sang heurtaient leur écorce et la désagrégeaient. Alors que seulement la moitié du dôme s’était ouvert, les premiers rayons frappèrent les créatures ; ils transpercèrent leur peau comme s’il s’était agi de lumière, les perforèrent et les calcinèrent. Certains n’eurent même pas le temps de lancer un dernier cri saccadé.
La plus haute des créatures tourna la tête vers Jerko : elle avait compris. Elle avança d’un pas, mais les rayons rouges lui barrèrent le chemin. Jerko se crispa : allait-elle oser braver ce qui la tuerait sans difficultés ? Il vit ses frêles épaules s’abaisser, comme si elle acceptait la défaite. L’attitude suivante fut si gracieuse et si belle, que Jerko en oublia presque son caractère funeste : la créature leva la tête vers le dôme et accueillit la lumière rouge. Seules quelques secondes suffirent à la désagréger.
Un claquement retentissant fit trembler la structure de la serre : le dôme était complètement ouvert. Jerko contempla la scène désastreuse. Les dernières créatures disparaissaient, leurs cris s’évanouissant dans le néant. Les rayons de l’astre rouge auréolaient la végétation de son halo rougeâtre, des vapeurs oscillaient en volute un peu partout. Les plantes brûlaient.
Jerko revint en courant dans la salle des machines et tourna la clé dans l’autre sens. Il y eut un nouveau tremblement, lorsque le dôme commença à se refermer. Lorsqu’il ressortit, Jerko réalisa l’étendue des dégâts. Seuls les Hauts-Arbres avaient survécu à l’assaut de la lumière de l’astre, se dressant, agonisants, vers les hauteurs.
Jerko avança de quelques pas. La liane qui lui avait montré ce qu’il pouvait faire pour éliminer les créatures, glissait de nouveau vers lui. Il la laissa ramper le long de sa jambe et se prépara à la douleur, quand il la sentit frôler sa nuque. Une voix résonna dans sa tête, faite d’entrelacement de plusieurs notes. Il reconnut le hurlement des Hauts-Arbres, mais leur sens lui apparut. Il comprit leurs paroles ; elles résonnèrent dans sa tête. Elles étaient nimbées de tristesse.
— Merci.
Ils le remerciaient. Tous.
— Vous parlez ?
— Nous chantons. Ou plutôt, nous chantions.
— Pourquoi avez-vous arrêté ?
— Nous n’en avions plus la force. C’est pourquoi les Alistes sont sortis.
Les créatures.
— Pourquoi voulaient-ils vous tuer ?
— Ils se nourrissaient de notre sève. Jadis, les Alistes avaient été des Daenas, comme nous. Mais un jour, l’un d’entre eux a eu l’idée de goûter notre sève. Elle lui a permis de se défaire de ses racines et de rompre le lien qui l’unissait à Astène, notre mère. Dès lors, il a cessé d’être un Daena.
— Vous auriez dû les tuer.
— Tuer n’aurait pas fait de nous des êtres différents des Alistes.
Jerko ne put s’empêcher de penser qu’ils lui avaient pourtant indiqué clairement comment éliminer les Alistes.
— C’est votre chant qui les retenait ?
— Il les immobilisait, oui.
— Protégeait ?
— Nous nous éteignons. Les derniers d’entre nous seront morts d’ici peu.
— À cause de ce que ces créatures vous ont fait ?
— Oui. Leur soif nous a décimé. Ils ont fait d’Astène une terre aride condamnée. Nous sommes si peu nombreux, aujourd’hui. Nos forces se sont amenuisées avec le temps et nous n’en disposons plus assez pour protéger Astène. Elle meurt.
— Pourquoi ne pas planter d’autres arbres comme vous ?
Jerko comprit, un peu tard, qu’il avait peut-être été offensant en les qualifiant d’arbre. Ils semblaient être beaucoup plus, des êtres vivants à part entière.
— Nous ne sommes pas capables de nous reproduire, seule Astène nous donne naissance. Mais elle est déjà en train de mourir.
— Vous voulez dire que tout est fini ?
— La cupidité des Alistes nous a condamné il y a bien longtemps.
La vive lumière rouge l’éblouit. Jerko cligna des yeux, il mit plusieurs secondes à s’habituer à l’étincelante luminosité. Il roula sur le côté pour y échapper et aspira une grande bouffée d’air, aux fragrances d’herbe humide et de terre.
— Ne bougez pas.
Il s’immobilisa, pétrifié par cette voix chevrotante. Il ne la reconnaissait pas. Il brava l’interdiction et se retourna complètement ; un vieil homme habillé d’une longue toge ocre semblable à celle d’Hecto était à genoux à son côté. Il tenait une longue pipette transparente, à demi remplie d’un liquide ambré.
— Le venin n’est que paralysé. Votre métabolisme mettra longtemps à l’éliminer complètement.
Jerko fronça les sourcils.
— Mais, vous êtes qui ? Parvint-il à articuler d’une voix rocailleuse qui le surprit.
— Je pourrais vous poser la même question ; mais l’heure n’est pas aux réponses, ni aux questions d’ailleurs.
— Non, nous devons avertir la Cité…
— Nous n’avertirons personne. Vous allez vous allonger et vous reposer.
— Non, s’époumona Jerko. Les Daenas, les Hauts-Arbres, ils sont en train de mourir ! Astène va disparaître ! Il faut prévenir…
— Calmez-vous. C’est vraiment dans votre intérêt.
Le vieil homme ne comprenait pas. Il le prenait pour un fou.
— Non, je dois les prévenir…
Il se dégagea de la main du vieil homme et tenta de se relever. Mais un vertige eut raison de lui et le fit tomber à la renverse.
— Vous n’irez nulle part dans votre état. Votre taux d’adrénaline doit absolument redescendre, le venin s’en nourrit.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
Le vieil homme montra une fiole transparente, qu’il avait posée sur le sol. Elle contenait un gros insecte noir, aux longues antennes crochues qui bordaient sa carapace luisante. Chacune d’elles était imbibée de sang.
— J’ai retiré ceci de votre nuque.
— Qu’est-ce-que c’est ?
— Un Songeur. Un parasite qui se nourrit de l’adrénaline de ses victimes. Il se cramponne à elle et injecte son venin. Le taux d’adrénaline monte alors en flèche, jusqu’à terrasser la victime. Son venin a une incidence particulière sur les humains : ils les plongent dans un sommeil artificiel et leur donne des visions angoissantes. C’est ce qui est arrivé à Hecto. Je présume que vous savez qui est Hecto.
L’homme avait annihilé ses espoirs avant même qu’ils renaissent : Hecto était bel et bien mort. Son cauchemar n’avait commencé qu’après.
Jerko se redressa et regarda autour de lui. Les Hauts-Arbres avaient retrouvé leur teinte bleu pétrole et les calcinations des autres végétations n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Même leur chant résonnait à nouveau.
— Profitez de vos dernières heures dans votre couche.
Les Hurlements des Hauts-Arbres s’interrompirent. Un silence total s’en suivit. Et un craquement, comme une écorce qui se fissure. Et un cri, saccadé. Pour une rancœur qui s’éveille.
ONIRISME Vénéneux V1
« En dépit de tous les plans que nous concertons, les harmonies de la nature se font selon un mécanisme et une logique où nous ne pouvons influer.
Maurice Barrès, Le Jardin de Bérénice La rage crispait ses muscles. Jerko planta ses doigts moites dans la terre meuble et les cramponna dedans ; il étreignit la terre jusqu’à ce que ses grains glissent le long de ses phalanges. Il ignora la douleur qui lui transperçait la poitrine et essuya d’un revers de manche les larmes silencieuses qu’il sentait rouler sur ses joues. Il y avait aussi cette douleur dans nuque, insignifiante comparée à celle qui meurtrissait son abdomen.
Il se releva tant bien que mal et revint sur ses pas. Le corps d’Hecto était à ses pieds. Ses grands yeux bleus ternis par le sommeil éternel fixaient, ahuris, le ciel inaccessible ; des reflets rougeâtres parcouraient le dôme de verre qui protégeait la serre. Jerko s’accroupit auprès de lui, en essuyant une nouvelle larme. Il ne reconnaissait pas ce visage figé dans le marbre ; cette expression d’ahurissement était loin de la jovialité du vieil homme. Comme s’il s’était laissé surprendre par la soudaineté de sa mort, lui qui supportait le poids des années et des responsabilités depuis si longtemps. Jerko prit la clé cuivrée qui reposait sur la poitrine d’Hecto et tira un coup sec pour détacher le collier qui la retenait au cou de son propriétaire. Il se pencha et prit le cadavre d’Hecto ; une poupée de cire qui eût pu se briser dans ses bras. Jerko le déposa délicatement dans la fosse qu’il avait creusée des heures durant, aux pieds des Hauts-Arbres préférés d’Hecto. Il se redressa et contempla une dernière minute ce visage blanc et ces yeux hagards, espérant farouchement que cette image ne serait pas la seule qu’il garderait en mémoire. Et il jeta la première pelletée de terre sur son père d’adoption.
Jerko se réveilla en sursaut. Il sentait la sueur poisseuse coller sa tunique à sa peau, une respiration haletante soulevait de manière frénétique son buste. Il se passa la main dans les cheveux et tenta d’ignorer l’écho pâle du cri qu’il avait poussé en s’extirpant de ce cauchemar. Il lui fallut de longues secondes pour s’acclimater à cette ambiance. Il descendit de son lit et posa les pieds sur le sol en carrelage. La froideur de celui-ci lui procura une sensation de bien-être immédiat. Il jeta un regard en arrière vers les lits métalliques ; il n’avait toujours pas trouvé le courage d’enlever les draps d’Hecto, qui continuaient de traîner lamentablement sur le sol.
Ce silence était exécrable. Lui qui s’était souvent plaint de ne pouvoir se reposer convenablement à cause des ronflements et des bruits de gorge gutturaux d’Hecto, il devait bien convenir que l’absence de ceux-ci était plus asphyxiant encore. Il réalisa alors que ce silence était bien trop parfait. Il s’approcha de la haute fenêtre. Il n’entendait plus ce qu’Hecto appelait les Hurlements, des chants symphoniques produits par les Hauts Arbres, ces arbres de centaines de mètres de haut dont la cime venait chatouiller le sommet du dôme en verre. Hecto lui avait expliqué que ce chant produisait des particules qui permettaient à la fois de constituer l’atmosphère d’Astène et d’atténuer la température élevée produite par l’astre rouge.
Jerko se précipita dans l’escalier en colimaçon qui descendait trois étages plus bas dans la salle des machines. Il ignora le bruit assourdissant de celles-ci et passa les portes coulissantes en verre qui donnaient sur l’intérieur de la serre. La chaleur étouffante qui s’y était accumulée le saisit, comme un souffle infernal. La température avait certainement grimpé d’une dizaine de degrés et ce n’était certainement qu’un début. Si les Hurlements ne reprenaient pas, la chaleur en deviendrait mortelle.
La végétation surplombait Jerko. Elle s’enchevêtrait artistiquement : lianes, troncs et branches s’enlaçaient, offrant une palette de couleurs qui oscillait entre le noir, le vert et le bleu. Jerko attarda son regard sur le tronc épais des Hauts-Arbres, à l’écorce bleu pétrole striée d’étranges rainures, comme des estafilades aléatoires. Il remarqua que leur couleur avait terni, leur teinte vive virait au bleu pâle. Il s’approcha de celui qui se trouvait près de lui et passa sa main sur son écorce. Elle n’était plus humide, mais rêche. Un morceau s’en détacha sous la pression des doigts de Jerko, tomba sur le sol et se désagrégea. Il sentit une pulsation contre l’écorce, comme un battement de cœur lent et douloureux. Une voix stridente stria le silence. Une note effroyable, qui procura des frissons à Jerko ; bien différente de la lente mélodie des Hauts-Arbres. Il réalisa que ce cri provenait de l’intérieur de l’arbre qu’il venait de toucher. Le relief sur son écorce s’accentua. Lorsqu’il réalisa ce qui se passait, pris de panique, Jerko recula de plusieurs pas.
Un visage se dessinait dans l’écorce.
Il s’extirpait de l’arbre. Plus ses traits se dessinaient et plus son cri se faisait précis. Un craquement sinistre retentit ; l’écorce de l’arbre s’était brisée. Et le visage de son prisonnier apparut. Son corps suivit et jaillit hors du tronc, s’effondrer sur le sol. Le souffle coupé, Jerko observa cette créature à la peau blanche légèrement bleutée, comme constituée de reflets. Elle était immense, certainement plus de deux mètres et ses membres, longs et fins, semblaient ne pouvoir se terminer. Une longue colonne de vertèbres proéminentes descendait de sa nuque vers son coccyx. Elles réagissaient à la lumière de l’astre rouge ; elles s’en gorgeaient.
D’autres cris retentirent. Et des craquements, par dizaines. Les yeux de Jerko comptèrent plus d’une trentaine de visages, d’autres créatures de la même espèce échappèrent à leur prison arboricole. La première créature libérée se redressa doucement et Jerko revit à la hausse l’estimation de sa taille. Elle devait faire plus de trois mètres et se tint aussi droit qu’elle put, l’échine courbée. Elle amena ses immenses mains aux doigts filiformes vers son crâne, un nouveau cri strident résonna à l’intérieur de son crâne. Le visage aveugle se tourna vers Jerko. La créature se mit à glisser sur le sol et le dépassa ; il pensa qu’elle ne pouvait le voir. Elle s’éloigna vers l’ossature du dôme. Elle contempla l’extérieur : les terres arides rouge sang à perte de vue, les quelques monts rocheux qui se dressaient et le reflet d’un autre dôme à des dizaines de kilomètres de là, comme un mirage. Elle se retourna vers les Hauts-Arbres et leur lança un cri strident, saccadé, comme une longue plainte agressive.
Elle fit glisser ses pas jusqu’à l’endroit où elle s’était écroulé, une minute plus tôt. Les autres créatures se relevaient déjà et échangeaient ces cris mêmes stridents. Tous s’agglutinèrent autour de la première créature réveillée, qui les dominait de quelques centimètres. Elles échangèrent des palabres stridentes, dont le sens échappait complètement à Jerko. Et le silence reprit place. La plus haute des créatures avança vers l’arbre duquel elle s’était extirpée. Elle posa sa longue main sur le tronc. Un Hurlement s’éleva de l’arbre ; ce chant mélodieux composé de toutes les notes d’une partition. Cette composition qui eût pu être cacophonique mais qui éveillait une pléthore de sensations. Et des frissons aussi. Mais cette fois, ils n’étaient pas de la même nature. Jerko ressentait un effroi dérangeant à son écoute. D’autres Hauts-Arbres se mirent à hurler enlaçant leur chant dans une union symphonique parfaite. Les créatures se mirent à crier elles aussi, dans un chant d’une unicité parfaite qui répondait au hurlement lent des Hauts-Arbres. Jerko observa cet échange, ahuri.
Il y eut alors cette vibration. Une onde qui jaillit des racines du Haut-Arbre sur lequel la main de la créature était posée. La secousse fût telle que la créature filiforme recula de deux pas, emportée. Jerko remarqua alors une marque dans l’écorce, à l’endroit où s’était trouvée la main l’instant précédent. Une plaie d’où coulait la sève bleutée du Haut-Arbre. Il saignait. Cette créature le blessait, le tuait peut-être même.
Partant à l’assaut de sa peur, Jerko avança d’un pas vers ces créatures qui le dominaient.
— Arrêtez ! Vous allez…
Une main lui coupa le souffle : elle le frappa violemment à la poitrine. Il n’aurait jamais pensé que ces muscles fins et translucides pouvaient être aussi forts. L’impact le repoussa si violemment qu’il roula sur le sol terreux pendant plusieurs roulades, avant de s’immobiliser contre le tronc d’un autre Haut-Arbre. Sa tête heurta l’écorce et le choc manqua lui faire perdre conscience. Lorsqu’il rouvrit les yeux, Jerko remarqua que les créatures s’étaient dispersées, chacune d’elle se tenant devant un arbre bleu, prêts à aspirer leur sève. Jerko réalisa que la première impression qui s’était invitée en lui quand il avait vu ces créatures était fausse : elles n’étaient pas des victimes, enfermées contre leur gré. Mais les agresseurs. Les tueurs. Et Jerko ne pouvait rien contre eux.
Jerko sentit quelque chose glisser le long de sa jambe. Une liane. Il eut envie de se relever, de la fuir, de fuir le dôme et ces créatures effrayantes. D’abandonner tout ce qu’Hecto avait toujours chéri, protégé. Mais cette seule idée le pétrifia ; il ne pouvait pas maudire les souvenirs de cet homme. Il ne bougea pas, comme un réflexe instinctif, et laissa la liane glisser le long de son bras, de son épaule, de sa nuque. Il se contenta de se cambrer quand son extrémité pénétra sa peau, dans sa nuque et se glissa vers ses nerfs. Jerko visionna nettement les créatures, baignées dans l’atmosphère d’une vision éphémère. Elles marchaient sous la lumière de l’astre rouge.
Jerko cligna les yeux. La liane s’était retirée et lui avait laissé cette simple douleur, qui formait une barre au-dessus de ses yeux. Il les leva pour observer l’astre rouge, au travers du dôme.
Il se releva et revint vers la salle des machines, derrière les portes vitrées coulissantes. Il avança jusqu’au mur du fond, pour s’arrêter devant la longue console, pigmentée d’une armada de boutons, leviers et autres étranges mécanismes tellement vieux, que certains avaient fini par rouiller. Hecto lui-même avait affirmé un jour qu’il ne connaissait pas la fonction de la majorité de ces boutons ; le dôme lui en apprenait tous les jours. Jerko sortit la clé en cuivre, dans sa poche.
« Ne l’utilise jamais sans mon accord »
Jerko eut un pincement au cœur. Il jeta un regard en arrière ; il entendait les chants douloureux des Hauts-Arbres, étouffés par la baie vitrée. C’était à lui de choisir. Il devait endosser toute la responsabilité qui avait ployée sur Hecto toute sa vie durant.
Il l’introduisit dans la fente centrale et la tourna. Le mécanisme résista, grinça, preuve qu’il n’avait pas fonctionné depuis des années, peut-être une centaine d’années. La clé racla et un cliquetis retentit. Jerko attendit de très longues secondes, qui muèrent bientôt en minute. Son cœur s’emballa, emporté par un tempo rapide. Il revint sur ses pas et observa le dôme au travers des portes vitrées. Jerko doutait : Hecto lui avait expliqué que cette clé avait été transmise à trois sentinelles, avant qu’on la lui transmette et aucun d’entre eux ne l’avait utilisée. Le mécanisme n’avait peut-être même pas été entretenu. Et s’il ne fonctionnait plus ?
Il y eut un craquement si puissant qu’il fit trembler le sol. Puis une secousse, plus violente encore ; Jerko manqua perdre l’équilibre. Il se précipita, tant bien mal, vers les portes vitrées et revint à l’intérieur de la serre. Le bruit, ici, était assourdissant. Il remarqua que les créatures s’étaient immobilisées, leurs visages aveugles tournés vers le dôme. La chaleur s’y était engouffrée, là où il avait commencé à s’ouvrir. Les rayons de l’astre rouge entrèrent et frappèrent le sol, avant de glisser vers les premiers végétaux. Une vapeur diaphane s’en dégagea ; les rayons les calcinaient.
Une vision d’effroi s’offrit à Jerko : il vit les créatures translucides fuirent les rayons, leurs pas malhabiles glissant sur le sol vers la moindre parcelle d’ombre. Mais leurs efforts étaient vains. Les Hauts-Arbres rétractaient leurs ramures, comme un escargot enfouit ses antennes. Leurs chants s’élevaient, plus terribles encore que les précédents, quand les rayons sang heurtaient leur écorce et la désagrégeaient. Alors que seulement la moitié du dôme s’était ouvert, les premiers rayons frappèrent les créatures ; ils transpercèrent leur peau comme s’il s’était agi de lumière, les perfora et les calcina. Certains n’eurent même pas le temps de lancer un dernier cri saccadé.
La plus haute des créatures posa son regard sur Jerko : elle avait compris. Elle avança d’un pas, mais les rayons rouges lui barrèrent le chemin. Jerko se crispa : allait-elle oser braver ce qui la tuerait sans difficultés ? Il vit ses frêles épaules s’abaisser, comme si elle acceptait la défaite. L’attitude suivante fût si gracieuse et si belle, que Jerko en oublia presque son caractère funeste : la créature leva les yeux vers le dôme et accueillit la lumière rouge. Seules quelques secondes suffirent à la faire disparaitre.
Un claquement retentissant fit trembler la structure de la serre : le dôme était complètement ouvert. Jerko contempla la scène désastreuse. Les dernières créatures disparaissaient, leurs cris s’évanouissant dans le néant. Les rayons de l’astre rouge auréolaient la végétation de son halo rougeâtre, des vapeurs s’élevaient en volute d’un peu partout. Les plantes brûlaient.
Jerko revint en courant dans la salle des machines et tourna la clé dans l’autre sens. Il y eut un nouveau tremblement, lorsque le dôme commença à se refermer. Lorsqu’il ressortit, Jerko réalisa l’étendue des dégâts. Seuls les Hauts-Arbres avaient survécu à l’assaut de la lumière de l’astre, se dressant, agonisants, vers les hauteurs.
Jerko avança sur quelques pas. La liane qui lui avait montré ce qu’il pouvait faire pour éliminer les créatures, glissait à nouveau vers lui. Il la laissa ramper le long de sa jambe et se prépara à la douleur, quand il la sentit frôler sa nuque. Une voix résonna dans sa tête, faite d’entrelacement de plusieurs notes. Il reconnut le hurlement des Hauts-Arbres, mais leur sens lui apparut. Il comprit leurs paroles ; elles résonnèrent dans sa tête. Elles étaient nimbées de tristesse.
— Merci.
Ils le remerciaient. Tous.
— Vous parlez ?
— Nous chantons. Ou plutôt, nous chantions.
— Pourquoi avez-vous arrêté ?
— Nous n’en avions plus la force. C’est pourquoi les Alistes sont sortis.
Les créatures.
— Pourquoi voulaient-ils vous tuer ?
— Ils se nourrissaient de notre sève. Jadis, les Alistes avaient été des Daenas, comme nous. Mais un jour, l’un d’entre eux a eu l’idée de goûter notre sève. Elle lui a permis de se défaire de ses racines et de rompre le lien qui l’unissait à Astène, notre mère. Dès lors, il a cessé d’être un Daena.
— Vous auriez dû les tuer.
— Tuer n’aurait pas fait de nous des êtres différents des Alistes.
Jerko ne put s’empêcher de penser qu’ils lui avaient pourtant indiqué clairement comment éliminer les Alistes.
— C’est votre chant qui les retenait ?
— Il les immobilisait, oui.
— Protégeait ?
— Nous nous éteignons. Les derniers d’entre nous seront morts d’ici peu.
— A cause de ce que ces créatures vous ont fait ?
— Oui. Leur soif nous a décimés. Ils ont fait d’Astène une terre aride condamnée. Nous sommes si peu nombreux, aujourd’hui. Nos forces se sont amenuisées avec le temps et nous n’en disposons plus assez pour protéger Astène. Elle meurt.
— Pourquoi ne pas planter d’autres arbres comme vous ?
Jerko comprit, un peu tard, qu’il avait peut-être été offensant en les qualifiant d’arbre. Ils semblaient être beaucoup plus, des êtres vivants à part entière.
— Nous ne sommes pas capables de nous reproduire, seule Astène nous donne naissance. Mais elle est déjà en train de mourir.
— Vous voulez dire que tout est fini ?
— La cupidité des Alistes nous a condamné il y a bien longtemps.
La vive lumière rouge l’éblouit. Jerko cligna des yeux, il mit plusieurs secondes à s’habituer à l’étincelante luminosité. Il roula sur le côté pour y échapper et aspira une grande bouffée d’air, aux fragrances d’herbe humide et de terre.
— Ne bougez pas.
Il s’immobilisa, pétrifié par cette voix chevrotante. Il ne la reconnaissait pas. Il brava l’interdiction et se retourna complètement ; un vieil homme habillé d’une longue toge ocre semblable à celle d’Hecto était à genoux à son côté. Il tenait une longue pipette transparente, à demi remplie d’un liquide ambré.
— Le venin n’est que paralysé. Votre métabolisme mettra longtemps à l’éliminer complètement.
Jerko fronça les sourcils.
— Mais, vous êtes qui ? Parvint-il à articuler d’une voix rocailleuse qui le surprit.
— Je pourrais vous poser la même question ; mais l’heure n’est pas aux réponses, ni aux questions d’ailleurs.
— Non, nous devons avertir la Cité…
— Nous n’avertirons personne. Vous allez vous allonger et vous reposer.
— Non, s’époumona Jerko. Les Daenas, les Hauts-Arbres, ils sont en train de mourir ! Astène va disparaître ! Il faut prévenir…
— Calmez-vous. C’est vraiment dans votre intérêt.
Le vieil homme ne comprenait pas. Il le prenait pour un fou.
— Non, je dois les prévenir…
Il se dégagea de la main du vieil homme et tenta de se relever. Mais un vertige eut raison de lui et le fit tomber à la renverse.
— Vous n’irez nulle part dans votre état. Votre taux d’adrénaline doit absolument redescendre, le venin s’en nourrit.
— Qu’est-ce que vous racontez ?
Le vieil homme montra une fiole transparente, qu’il avait posée sur le sol. Elle contenait un gros insecte noir, aux longues antennes crochues qui bordaient sa carapace luisante. Chacune d’elles était imbibée de sang.
— J’ai retiré ceci de votre nuque.
— Qu’est-ce-que c’est ?
— Un Songeur. Un parasite qui se nourrit de l’adrénaline de ses victimes. Il se cramponne à elle et injecte son venin. Le taux d’adrénaline monte alors en flèche, jusqu’à terrasser la victime. Son venin a une incidence particulière sur les humains : ils les plongent dans un sommeil artificiel et leur donne des visions angoissantes. C’est ce qui est arrivé à Hecto. Je présume que vous savez qui est Hecto.
L’homme avait annihilé ses espoirs avant même qu’ils renaissent : Hecto était bel et bien mort. Son cauchemar n’avait commencé qu’après.
Jerko se redressa et regarda autour de lui. Les Hauts-Arbres avaient retrouvé leur teinte bleu pétrole et les calcinations des autres végétations n’étaient plus qu’un lointain souvenir. Même leur chant résonnait à nouveau.
— Profitez de vos dernières heures dans votre couche.
Les Hurlements des Hauts-Arbres s’interrompirent. Un silence total s’en suivit. Et un craquement, comme une écorce qui se fissure. Et un cri, saccadé. Pour une rancœur qui s’éveille.