Huitième arabica de la matinée. L’instant supplicier, où la caféine se transforme en café-out pour la spasmodique somme de trois fois rien, comprime l’estomac le temps d’une course vers la cuvette. La pupille dilatée agite l’œil de tics nerveux et constate la bile mélangée au bleu azur du canard WC au fond, tout au fond d’un réveil difficile en forme de trône.
Une odeur de farine brûlée s’esbigne du crame-pain. La confiture se mélange au beurre en cloquant de petites boursouflures ovales à la surface des deux croûtes carbonisées. Chacune des bulles reflète son visage tiraillé de fatigue comme si le matin, incapable d’imposer à la nuit la fin de son règne, n’attendait plus que la tartine se casse la gueule du mauvais côté.
8h.
Son réveil sonne. L’objet diabolique pourrait s’en tenir à cette insupportable mélodie métronomique mais ça ne lui suffit plus. Il tire sur la prise, quitte la table de chevet d’un mouvement de balancier et se cale au milieu du petit déjeuner. Là il commence à danser en hurlant « Debout connard, t’as une zombie-life à assumer !! » et se marre de son sourire digital.
8:31.
Le gars empoigne le couteau à pain et en bon toxicomane de fruit ninja, tranche dans la longueur le casse burne numérique. Le réveil a juste le temps de chuchoter « D’autres viendront te faire chier… » avant de rendre l’heure au temps qui passe, à ce moment précis, juste à côté de lui.
La mise en bouche à un goût de charbon dégueulasse. Il avale quand même sa géhenne carbonique en grimaçant à chaque déglutition. Il n’a pas d’autre combustible dans ses placards vides et sa matinée risque d’être bien remplie. Un peu moins longue heureusement grâce à cette baguette de pain, maintenant carburant de son estomac-cheminée.
Les lacets de ses chaussures s’entremêlent en fils de marionnettes. Quelqu’un va les agiter, il va se mettre à marcher pour une nouvelle séance de lobotomie sans vraiment savoir où il va, ce qu’il fait et pourquoi. Mais surtout sans en avoir envie.
Il se rase un soupçon de barbe, se décrotte les entre-dents au fil fluoré et tire la chasse. Le vomi tourbillonne, se mélange à ses idées. Il l’élimine en cérumen sur le coton moelleux d’une tige à portugaises et se faufile dans l’escalier. Quatre à quatre, les marches disparaissent dans le passé.
8 heures et 33 minutes.
Son ersatz de voiture a l’idée géniale de démarrer du premier coup…De latte dans le capot. Il n’a pas le temps de regagner sa place de conducteur qu’elle se barre toute seule jusqu’au bout du boulevard. Il la regarde, dépité, désœuvré, s’arrêter au stop et disparaître dans ce qui semble être un début de brouillard mais n’est en fait qu’une réminiscence allégée de cauchemar brumeux.
Huit:trente-neuf.
Il dépose sa monnaie dans la main du conducteur de bus qui lui tend un ticket. Il s’assoit au fond, tout au fond d’un réveil difficile en forme de déjà-vu. Par la fenêtre, il voit sa voiture glisser sur la route et lui faire un doigt. Pauvre conne. Elle finira bien par rentrer. Quand elle aura faim il l’entendra gémir à la porte et quémander sa ration d’essence. Il l’excusera une nouvelle fois.
Neuf heures moins dix
Ses collègues sont déjà là. Bertrand le grand con, Bernard le petit con, Rémy le gros con dégueulasse et ses blagues salaces, Josiane et sa bouche en forme d’avale-banane. Ils attendent devant la grille du bureau. Le grand con de chef ne va pas tarder, c’est lui qui a les clés. Le passe partout de cette journée pourrie dans laquelle, sans trop savoir pourquoi, il se jette quotidiennement depuis maintenant 10 ans. 10 ans aujourd’hui. 10 ans et un jour demain et que mort s’en suive, si possible dans pas trop longtemps.
Neuf heures dans deux minutes environ.
Il regarde sa montre, repense au chuchotement de son réveil. Son front perle la marque d’un stress nouveau, un début d’envie de quelque chose, enfin. Il ouvre la braguette de son pantalon de smoking et urine copieusement sur son porte-document. En forçant un peu sur sa vessie, il arrive à viser le gros Rémy en plein entre les yeux. Il allonge son beau fusil décalotté sur ce monde qu’il n’a pas eu le temps de découvrir. Il pisse sur les trois autres, tétanisés de surprise et de dégoût. Il pisse sur les bâtiments, sur les bagnoles trop pressées, sur les commerces et les banques. L’argent liquide s’écoule des murs financiers comme on perce un puits de pétrole au fond, tout au fond d’une terre épuisée jusqu’au néant.
Il pisse au-delà des nuages. Sur ce dieu pathétique aux allures de bienfaiteur l’urine trace des sillons d’ammoniaque. La barbe du prophète perd de sa superbe et rigole en divine comédie sur le paysage terrestre.
L’homme remonte sa braguette, satisfait.
Il rentre chez lui, ramasse le cadavre du réveille-matin et se sert un arabica. Demain, il ne se réveillera pas.