Le Sel d'Aral
Ce jour-là, je fis mes adieux à l'Ouzbékistan.
Je quittai mes parents à l'aube, laissant derrière moi mes jeunes frères. Ma fiancée, Muattar, vint me dire au revoir alors que j'attendais le bus au bord de la piste. Mon cœur se serra lorsque, une fois monté, je l'aperçus à travers la vitre. Seule, enveloppée dans un grand châle que soulevait le vent, elle paraissait tellement fragile. Je me promis, encore une fois, de venir la retrouver lorsque ma fortune serait faite.
Secoué au rythme des cahots de la route, je me laissais peu à peu gagner par une certaine excitation. Les récits de mon grand-père, qui avaient bercé mon enfance, me revenaient en mémoire. Ils me contaient sa jeunesse au Kazakhstan, dans le beau port de pêche d'Aralsk. Là-bas, j'en étais certain, la vie me sourirait bien plus qu'en Ouzbékistan.
Après trois jours de voyage, sept cent kilomètres de pistes et de routes et le pénible passage de la frontière, je posai le pied à Arlask sous un ciel d'un bleu lumineux, dans une petite rue bordée de maisonnettes de briques blanches. Ici, des fils électriques couraient sous les toits, un parfum de thé s'échappait des portes ouvertes des logis. Je me dis que j'étais arrivé au bon endroit, et je me hâtai vers la mer, qu'il me tardait de voir, enfin, pour de vrai.
A ma grande surprise, je découvris qu'au-delà des pontons ne s'étendait qu'une immense plaine, blanche de sel. Le vent chargé de poussière fouettait mon visage, mordait ma peau. Ce spectacle allait au-delà de tout ce que j'aurais pu imaginer. En proie à une soudaine angoisse, je me retournai vers la ville. Je réalisai que l'enthousiasme provoqué par mon arrivée, exalté par mes attentes, s'atténuait peu à peu. Non loin, des enfants jouaient dans des flaques de boue le long d'une piste sablonneuse. Seuls un chameau et quelques vélos circulaient entre les proches maisons. Mon regard s'arrêta sur un homme qui m'observait.
Ce dernier s'approcha, et me salua avec un fort accent. Il s'appelait Nazarbayev, comme le président.
« Tu es étranger ? » me demanda-t-il.
J'acquiesçai.
« Tu as l'air surpris. Pourtant, voilà longtemps que la mer d'Aral n'est plus une mer. Les bateaux que tu vois là sont morts, échoués pour l'éternité. »
Trop occupé à réprimer ma déception, je ne répondis rien. Mes rêves d'enfance s'envolaient.
« J'ai du travail, pour toi, me proposa-t-il spontanément. Et, si tu es dur à la tâche, tu en auras encore plus. »
Je me montrai surpris, mais acceptai sans tarder. Après tout, je venais là pour travailler. J'allais donc devenir videur de carcasse de bateau. Nazarbayev me résuma mon métier en peu de mots : je devais me glisser à fond de cale pour récupérer tout ce que je pouvais. Bien sûr, d'autres m'auraient précédé, il s'agissait donc de récupérer les pièces de fonderie, les métaux encore utilisables.
Le soir même, je rédigeai une lettre pour ma famille. Je leur annonçai avec enthousiasme mon embauche comme ouvrier. En revanche, je passai sous silence la question de la mer. Je voulais que les yeux de Muattar et de mes frères brillent d'admiration, pas de déception.
Dès le lendemain, je commençai le travail. J'œuvrais de pair avec un homme du nom de Dasha, fraîchement arrivé, lui aussi. De nature taciturne, il parlait peu, mais je réalisai vite qu'il en était mieux ainsi : même la bouche fermée, nous avalions, au cours de la journée, des quantités folles de sel. Nous travaillions au milieu du sel, le piétinions, en respirions la poussière. Il semblait pénétrer par les pores de ma peau. Le soir, en sortant, nous toussions encore.
Je dormais dans une couchette accrochée sous le plafond d'une maison familiale. Constituée d'une pièce unique, elle abritait tous les membres de famille et, chaque nuit, ma toux déclenchait un concert de « chut ! » agacés.
Des semaines, puis des mois passèrent ainsi. Je nourrissais la satisfaction d'envoyer régulièrement de l'argent à Muattar et aux membres de ma famille. Ces derniers, sous la plume de mon père, me témoignaient leur reconnaissance, et ne manquaient pas d'ajouter de petits cadeaux, comme ces piments de la mer Noire. Je pressentais l'envie de mes frères de suivre ma voie. Malgré ça, je n'osais pas leur révéler la dureté de ma condition. Quant à Muattar, les nouvelles que je recevais d'elle se raréfiaient, au point de devenir l'un de mes principaux sujets de préoccupation.
Dasha m'inquiétait aussi beaucoup, car sa santé se dégradait de plus en plus. Un beau jour, mon logeur, un brave homme qui ne voulait sûrement pas voir disparaître son locataire, me prévint qu'à travailler dans ces conditions, je finirais mal. « Combien de temps vit un homme qui boit de l'eau de mer ? » me demanda-t-il. Je répondis que je n'en savais rien, que je ne buvais pas d'eau de mer. Il haussa les épaules. « Moi non plus, je ne sais pas, me répondit-il. Mais, à ta place, je m'inquiéterais. Dans ces métiers-là, on ne reste pas en bonne santé longtemps. »
Dasha s'affaiblissait-il à cause du sel ? Je voulus en avoir le cœur net.
Le lendemain, à l'aube, je me hâtai dans une librairie. L'employé ne trouva pas de livre sur le sujet. En revanche, il me proposa de m'accompagner au bureau de Poste, l'un des deux endroits de la ville où se trouvait un accès gratuit à Internet.
Le libraire effectua une recherche sur l'ordinateur. Je découvris qu'avec un demi-litre d'eau de mer normale par jour, un homme meurt en moins d'un semaine. Combien de temps tient-il en buvant l'eau d'Aral, si salée qu'elle a tué ses propres poissons ? Et combien de temps, en inhalant la poussière de sel ?
J'en parlai à Dasha, qui m'interrompit en secouant la tête. « Non, me dit-il, je ne peux pas laisser ce travail. On ne me prendra nulle part ailleurs... » Je ne l'écoutais déjà plus. Du sang injectait ses yeux fatigués. Je savais que je n'obtiendrais pas gain de cause, aussi j'abdiquai, et nous nous mîmes au travail.
En début d'après-midi, tout bascula. Alors que je m'échinais à arracher une plaque de zinc, je m'aperçus soudain que je n'entendais plus le son du marteau de Dasha. Je lâchai aussitôt ma besogne pour me retourner. Prostré, il tremblait. Des mouvements convulsifs agitaient ses mains, qu'il tendait vers le plafond, comme frappé de cécité.
Je me précipitai vers lui. Comme il ne répondait pas, et ne semblait pas me voir davantage, je le soulevai dans mes bras. J'entrepris de le traîner à l'extérieur. Mes cris attirèrent de jeunes gars en short et sandales, qui rappliquèrent en courant. Quelqu'un finit par appeler une ambulance. Le temps qu'elle arrive, Dasha avait déjà perdu connaissance. Je souhaitais l'accompagner, et montai moi aussi dans la camionnette, qui prit le chemin de l'hôpital.
Là-bas, on me demanda de l'allonger sur un tapis, en attendant l'arrivée d'un infirmier. Je m'assis sur un canapé usé, à côté, pour patienter avec lui. Une heure plus tard, un homme fit irruption dans la pièce. Je crus qu'il s'agissait du docteur. En réalité, il venait me prévenir que des membres de l'organisation Médecins Sans Frontières arrivaient en ville : mon ami serait bien soigné.
*
J'effectuais au Kazakhstan ma première mission pour Médecin Sans Frontières. L'appréhension me gagnait, maintenant que j'approchais de ma destination, Aralsk.
J'aperçus enfin, à travers la vitre de la vieille Lada, les cahutes de briques blanches de la ville. Après cent cinquante kilomètres de piste à travers un no man's land différent de tout ce que je connaissais, retrouver la ville me rassurait. Peut-être mangerais-je autre chose que les pommes de terre, soupes de pâtes et raviolis aux herbes que j'avais pu acheter jusque là, lors des étapes dans de minuscules "cafés", le long des routes du Kazakhstan.
A peine arrivé, on me conduisit à l'hôpital local, que je visitai accompagné d'un infirmier de l'association. Les conditions de soin des patients me peinèrent. Je notais la rareté des médicaments, la saleté des paillasses... Je grimaçai lorsque je vis un médecin ouvrir un manuel pour effectuer une radiographie.
La direction me proposa de prendre mes fonctions dès à présent. Malgré l'agitation du voyage et le besoin de me reposer, je ne sus refuser.
Je rencontrai un patient qui présentait des signes graves d'intoxication au sel. A partir de l'apparition des atteintes neurologiques, on considère qu'on ne peut plus rien faire. J'en informai, en anglais, l'ami du malade. Un infirmier traduisit. L'homme me jeta un long regard, sans répondre. L'infirmer m'apprit qu'il s'appelait Otabek et venait d'Ouzbékistan. Depuis plus d'un an, le malade et lui travaillaient à l'intérieur des navires échoués.
Dans ces conditions, Otabek n'était-il pas, lui aussi, affecté par le sel ? Je le questionnai. Il m'apparut qu'il ne souffrait d'aucun signe physique d'empoisonnement. Certes, il toussait, comme tout ceux qui inhalent de la poussière, du charpentier au boulanger, mais je ne décelai aucune trace d'intoxication.
Sûrement affecté par le triste sort de son ami, mon homme menaçait de rentrer chez lui. Je pressentis que je ne le reverrais pas. Pourtant, il était hors-de-question que je débute ma mission ici sous le signe de l'échec : il fallait que je comprenne l'origine de sa résistance. J'oubliai donc les conventions, et lui proposai une poignée de pièces en échange de sa coopération. J'ignorais alors combien cette somme représentait pour lui...
Je me mis au travail sans attendre. Avec du matériel de fortune, je réalisai différents prélèvements. Otabek s'installa ensuite dans une chambre, tandis que j'étudiais les relevés.
Le plus curieux était que, globalement, son organisme présentait un taux de sel trop élevé. Aucun mammifère ne pouvait survivre à ça – et pourtant.
Je passai la soirée, penché sur mon microscope, à chercher l'anomalie.
A minuit, une sorte de ras-le-bol me gagna. Sur le point de baisser les bras, je remarquai alors quelque chose qui réveilla mon attention. Dans des cellules buccales saines, flottaient des bactéries qui n'auraient jamais dû se trouver là. Il est vrai que la respiration des tissus s'effectue grâce aux mitochondries, qui étaient, deux milliards d'années auparavant, des bactéries, incorporées lors d'une endosymbiose ancestrale. Mais, dans les cellules d'Otabek vivaient d'autres bactéries. J'identifiai halobacterium salinarium, un unicellulaire extraordinaire qui a besoin de sel en grande quantité pour sa croissance.
Otabek survivait, non pas parce qu'il avait été infesté, mais parce qu'il avait assimilé ces bactéries, qui stockaient le sel dans leur propre plasma... Je venais de découvrir la seconde fusion animal-procaryote. J'en tombai à la renverse.
En me relevant, mon premier réflexe fut de courir vers la chambre de mon patient.
Il avait disparu. Une occupante de la chambre, affairée à recoudre des robes, leva le nez vers moi. En russe, elle m'informa qu'Otabek était parti rejoindre sa fiancée. Sa bourse contenait une jolie somme. A son avis, il ne reviendrait pas.