Bonjour, voici le numéro 20 de mon recueil sur la maternité. Avec ses 3 700 caractères cela en fait un des plus longs.
Je vous le propose à la lecture et comme beaucoup d'entre vous sont odieusement jeunes j'espère qu'il aura des vertus pédagogiques (au moins)

Elle attend, dans la pénombre, assise sur son lit. L'oreiller est calé contre le mur glacé.
Elle attend dans la nuit, elle attend depuis de longues minutes.
Elle a dit « D'accord ».
Elle a dit « Oui, c'est les vacances. D'accord »
Elle n'a jamais pensé « D'accord ». Elle l' a dit parce qu'à, un moment, il n'y a plus que ça à dire : « D'accord ».
Elle a parlé de confiance. Elle a rappelé les limites.
Sa fille est sortie, belle, toute parée de ses seize ans, de sa grâce naturelle avec juste un peu de mascara et de gloss.
Depuis la fenêtre, elle l'a regardé relever ses cheveux, rire avec ses amis.
« C'est bien de son âge. »
« D'accord. »
L'heure est passée, le portable ne répond pas. Elle a beau savoir, la musique trop forte, le vacarme des rires, des cris et du désir.
Elle a beau savoir qu'elle a raison d'avoir confiance en son enfant.
Elle frémit, seule encore éveillée dans la maison.
Elle regarde les chiffres rouges du radio-réveil, comme elle le faisait, il y a seize ans, entre chaque contraction, seule éveillée dans la maison.
Elle fait des paris, comme ceux de l'enfance.
Si je ferme les yeux une minute pleine, elle va ouvrir la porte.
A la troisième voiture que j'entends passer dans la rue, elle sera là.
Je compte jusqu'à 120, très lentement, sans me tromper et elle sera là.
Rien n'y fait.
Des larmes amères coulent jusque dans son cou, sans bruit.
Soudain, elle se souvient.
C'était l'été, la fin du bac français.
Sa mère, à elle, avait dit « D'accord ».
Elle avait dit « Oui, c'est les vacances. D'accord »
Elle non plus n'avait jamais pensé « D'accord ». Elle l' avait dit parce qu'à, un moment, il n'y a plus que ça à dire : « D'accord ».
Elle aussi avait négocié. Elle avait parlé de confiance. Elle avait rappelé les limites.
Peut-être l'avait-elle regardé s'éloigner dans la rue, arranger ses cheveux ?
Qu'elle était maquillée à l'époque, qu'elle semblait excentrique !
Bien plus rebelle que sa fille, bien plus fragile aussi.
Puis ça avait été la boîte, son tumulte.
La musique trop forte, le vacarme des rires, des cris et du désir.
Elle avait oublié, simplement, oublié l'heure.
Elle n'y avait plus prêté attention : l'été de ses seize ans !
Elle était rentrée à l'aube. Elle n'avait rien fait de mal si ce n'est embrasser un garçon qui sentait la bière et la transpiration.
Elle avait juste oublié l'heure. Juste oublié l'heure.
Quand elle avait poussé le portail métallique, elle avait tout de suite vu le salon éclairé.
L'aube était encore si fragile.
Tout en haut de l'allée, elle avait vu, derrière la baie vitrée, sa mère, dans un vieux pyjama, les cheveux défaits. Elle fumait en passant l'aspirateur.
Elle avait l'air si concentrée, elle regardait intensément chaque fibre de la moquette blanche. Même de si loin, on voyait la rage qui l'animait, elle écrasait la poussière, les miettes et les poils du vieux labrador.
Elle avait dû dormir sur le canapé : un plaid écossais y était roulé.
Le téléphone tout à côté et son répertoire rouge était ouvert, près du combiné.
Elle avait soudain compris ce qu'elle avait fait.
Elle avait oublié l'heure.
Cela n'avait pas le même sens pour elles.
Toute la nuit sa mère était restée éveillée. L'oreiller calé contre le mur glacé.
N'y tenant plus, elle avait appelé la police, les hôpitaux. Elle avait sorti de leur sommeil tous les parents de ses amis.
Dans l'allée, dans cette aube fragile, la honte la saisit.
Cette nuit, seule éveillée dans la maison, elle est ses seize ans, elle est ses quarante.
Elle est cette femme, elle est cette fille.
Entre la honte et l'angoisse.
L'oreiller calé contre le mur glacé.
Elle entend, enfin, le bruit de la clé dans la serrure.