Armistice
4 heures 54, le réveil sonne. Depuis qu’elle est en âge de fixer une heure sur son réveil, Elise s’obstine à ce que celle-ci contienne le chiffre 4 et veille à ce que la somme de ses nombres n’excède jamais soixante. Et si elle a fait du droit de cultiver cet anecdotique toc l’une de ses plus ardentes revendications, c’est parce qu’il contient, à lui seul, le pouvoir de changer l’ordre de son monde.
Le corps nu et les yeux encore clos, elle contourne ses peurs pour défricher le terrain de ces six minutes de trêve. Le tout petit matin comme terre d’asile. Un armistice où l’intime se révèle, où le récit se dévoile. Le jour, lui, habite toujours l’autre.
Son regard se pose sur l’armoire, à droite de son lit. Un héritage familial en chêne massif qu’Elise a toujours jugé trop imposant, voire encombrant. Elle est néanmoins très attachée aux menus détails qui ornent ses portes et invitent à sculpter ses indispensables rêveries matinales. L’armoire comme extension d’elle-même, un monstre lissé par le temps, à l’abri des mots.
L’armoire guide ses pensées vers ses grands-parents. De sa grand-mère elle a hérité les yeux et se souvient surtout de cet aveuglant reflet dans le regard. Une réflexion double qui ne peut qu’imploser si ne perce aucune fêlure. Son grand-père elle ne l’a pas connu, ou alors qu’à demi-mots. Parce qu’Elise se souvient que de la bouche de sa grand-mère jamais ne s’échappait un mon, jamais un ma, jamais un moi ni quoique ce soit de cet ordre-là. Même bien après le décès de son mari, ce n’est qu’en nous qu’elle s’exprimait. Et quand elle disait nous, on ne savait jamais très bien de qui elle parlait. On racontait qu’elle avait perdu le je bien avant qu’elle ne perde la tête.
5 heures, le réveil sonne et rappelle un autre ordre. Elise ouvre les volets, l’obscurité s’éteint alors que dans le miroir familial les rayons du premier soleil se réfléchissent. Elle pense que ça fait bien longtemps qu’elle n’a pas vu sa grand-mère, bien longtemps qu’elle ne l’a pas même appelée. Prévoir une visite à celle qui ne voit plus, celle qui ne comprend plus. Lui lire ses plus récentes histoires et trouver, ensemble, un nouveau sens aux mots. Et ainsi peut-être - ne serait-ce que six minutes - lui accorder une dernière trêve.