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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le Passage

Auteur Sujet: Le Passage  (Lu 2070 fois)

Svetlana

  • Invité
Le Passage
« le: 12 Septembre 2009 à 18:12:58 »

Edit sur conseil de modo : ceci contient un passage légèrement explicite qui peut choquer un enfant ne possédant ni internet ni téléviseur, qui n'aurait jamais emprunté de passage de nuit et qui par conséquent ne connaîtrait pas la triste réalité du monde. Ses parents veilleront à le détourner de l'écran. Merci.



Le Passage


   Le passage était dangereux. Je l’empruntai tout de même. Cette nuit-là, j’étais un peu éméchée, mais pas suffisamment pour accepter qu’on me dépose en passant : je connaissais la méthode, elle conduit toujours au même endroit, c’est-à-dire au pieux, dans les bras d’une vieille connaissance, d’une connaissance de la veille, enfin d’un inconnu ; j’y plongeai justement, puisque je descendais dans le passage pour la première fois. Bien sûr, je l’utilisais régulièrement ; mais le passage ne devenait réellement le passage que la nuit, et cette nuit j’étais pas sage, alors je m’y engouffrai. Le passage constituait un condensé du drame humain sous ses formes les plus glauques. Il s’agissait d’un conduit étroit, creusé sous la nationale. L’accès figurait un coin de nature urbaine, avec ces haies plantées là pour agrémenter la vie, détériorées par le temps et le manque de soin ; des branches de sapins nains obscurcissaient l’ouverture, le gouffre béant, l’abîme du morbide, l’entrée du passage. Ces arbustes affligeaient par la décrépitude qui ruinait leurs couleurs, ils ne sentaient plus rien que les gaz d’échappement, ils pourrissaient là suite à l’imposture écologique, condamnés, déracinés, achevant sans repère ni lumière leur existence autotrophe. Cette misère écartée, je m’engageai dans les marches bétonnées, régulières comme une descente aux enfers ; le vortex m’aspirait, puissant, irrésistible, inexorable. J’abordai le passage avec l’inquiète claustrophobie qui me saisissait toujours en ces occasions-là : une petite voix me demandait si j’escomptais vraiment traverser, si j’avais la folle prétention de ressortir indemne de l’autre côté. Cependant le passage présentait l’attrait des catacombes ; en y pénétrant, on croyait résoudre un mystère, s’initier à l’au-delà, comprendre une aporie, ou simplement conjurer sa peur une bonne fois pour toutes. Lorsque je posai le pied sur le fond, je dessoûlai subitement, définitivement. Il n’était plus question pour moi de faire machine arrière. César sortit une jolie phrase en franchissant son Rubicon qui conviendrait aussi pour mon affaire ; mais je ne savais pas assez de latin pour raisonner dans cette langue, aussi me contentai-je d’un vas-y ma grande, la lumière est au bout du tunnel. L’expression rappelait d’ailleurs les expériences de mort imminente, où la vie ne tient qu’à un fil, si bien que l’esprit parcourt déjà l’antichambre de la mort. J’arpentais le passage en apnée, m’attendant à je ne sais quel surgissement sauvage.

   Des néons, dont beaucoup défaillaient, éclairaient d’une lueur diffuse le sol bourbeux, encombré de déchets, de rebuts, de débris, recouvert d’une épaisseur de poussière considérable que mes pas remuaient. Sur les parois s’étalaient des tags atroces, des inscriptions illisibles. Je repérais souvent des injures grossières qui envoyaient chier la police, des dessins de phallus dressés, des svastikas géométriques, des encouragements à faire profiter sa plus proche parente d’intromissions anales ; en plus petit s’étalaient des renseignements personnels, des numéros de téléphone, des mensurations féminines, des prénoms soviétiques, des ébauches de curriculums vitae garnies de sodomies violentes et de mazophallations.  De temps à autre, la lumière clignotant, je marchais dans une flaque bouilleuse, manquant de déraper sur mes talons, des Jimmy Choo probablement contrefaits en Orient, qui me comprimaient douloureusement les orteils. Réflexe de survie moderne, j’exhumai mon portable de mon sac à main. Batterie faible. Je progressai toujours dans le passage, où se jouait l’inaudible mélodie du prélude aux affres ; l’atmosphère m’oppressait, ma nervosité réclamait aux poumons de plus grands efforts, mais j’étais trop tourmentée pour m’apercevoir que ma poitrine souffrait de la raréfaction de cet oxygène vicié. De l’eau gouttait, quelque part. Le clapotis m’accompagnait, liquide, régulier, angoissant. Sur les murs couraient maintenant des gribouillis rouges, noirs, révolutionnaires. J’allais arriver au milieu, à l’endroit du renfoncement, qui servait peut-être à la maintenance, ou à l’évacuation, ou à rien, en tout cas il se terminait par une porte, une porte fermée, toujours fermée, mais j’aurais peut-être pu l’ouvrir, cette nuit-là, j’y pensais, peut-être que derrière c’était dehors, peut-être que je pouvais m’en tirer par là, oui, peut-être. Ma main vibra. Je tétanisai. Ou c’était le téléphone. Batterie faible. Au-dessus, un véhicule grondait de temps en temps. Il n’y avait personne sur la nationale. Je priai pour qu’il n’y ait personne en-dessous.

   L’ombre et la lumière claquaient la scène, avec des immondices partout qui puaient la mort, je sentais d’âcres relents d’urine, de sueur sous les aisselles, de vieilles baskets désarticulées, cette odeur de conteneur, de vomissures, de décomposition ; j’étais prise la gorge, je chancelai. Je me retournai plusieurs fois, éperdue, je découvrais derrière moi autant de distance qu’il m’en restait à parcourir, le tunnel rectiligne obliquait, se penchait, se contorsionnait, les courants d’air s’engouffraient à l’intérieur, sifflant contre les parois, glacés, terrifiants, suraigus ; le passage amplifiait ces stridences nocturnes, me renvoyant ma solitude à la face. Je longeai le mur, plaquant ma main contre la saleté et la hargne, implorant le secours de cet élément tangible, qui se déroba lui aussi. Des bras m’empêchèrent de tomber. En me sentant saisie je criai.
- Calme-toi !
On me secouait.
- Calme-toi j’te dis !
Je tremblai comme une épileptique. La pénombre masquait son visage, cependant je distinguai nettement les contours d’une bouche fine, cruelle, aux coins légèrement relevés.
- Quoi, t’as peur de moi ?
J’essayai frénétiquement de me libérer de son étreinte.
- Tu devrais pas. Les filles comme toi, j’m’en occupe bien…
Il parlait d’une voix rauque, haletante, inhabituelle, déformée ; terrorisante. Il me maintint contre lui et me fit reculer tout au fond du décrochement. Mon dos heurta le mur.
- Lâchez-moi ! articulai-je enfin.
J’avais voulu crier, mais seul un murmure quitta ma gorge. Il collait son bassin contre le mien et me regardait, comme si mes spasmes, comme si l’horreur qu’il lisait sur mon visage relevaient pour lui de l’onanisme mental. Mon sac était tombé quelque part hors de ma vue. Dans mon poing crispé, le portable lança son ultime vibration. Batterie épuisée. D’un revers de main il balaya l’appareil. La coque éclata.
- T’as personne à appeler… On est bien, là, tous les deux… non ? ahana-t-il à mon oreille.
- Laissez-moi !
Je me débattais en sanglotant, mes forces me trahissaient.
- Laissez-moi ! hurlai-je, avec toute la déchirante énergie qui me restait.
- Ta gueule !
Il m’écrasa violemment contre le béton.
- Y’a personne ici, tu piges ? Alors ta gueule. Lève les bras.
Je m’effondrai contre le mur. Il me saisit les poignets et les tira vers le haut, me forçant à me redresser. Le contact désagréable du sol sous mes pieds nus me frappa ; j’avais perdu mes talons. Il me prit à la gorge. Sa poigne m’obligeait à le regarder dans les yeux, tandis qu’il fouillait dans son dos. Il m’immobilisa de son corps et reprit mes poignets. Un éclat argenté refléta la lueur jaunâtre d’un néon défectueux. Les menottes étaient froides, elles aussi. La chaîne rencontrait une sorte de barre métallique, qui m’empêchait de rabattre mes bras devant moi. Je sentais ses mains, ses lèvres, sa langue, répugnantes, insensibles, dans mon cou, sur mes épaules, puis plus bas, toujours. Je sentais juste ces mains, qui me malaxaient odieusement, vulgairement, accompagnées d’un halètement féroce, détraqué, sans retenue, rempli de bestialité, ces mains qui s’affairaient sur mes cuisses, puis au-dedans, puis son désir sauvage, total, indompté, qui grossissait contre moi, en moi, et je criais des borborygmes étouffés par sa bouche abjecte qui expirait dans la mienne, je criais en pleurant, en avalant des goulées entières de sa fétidité, à chaque nouvelle violence, à chaque nouvel écartèlement, je me resserrais sur sa chaleur infâme, pulsionnelle, fermant les yeux pour ne plus voir le fol éclat libidineux qui éjaculait dans les siens, pour ne plus voir la souffrance, pour la diminuer, pour croire encore que je n’étais pas dans ce passage, que j’étais de passage, et qu’il passait, que tout passait, que tout s’effondrait, et que tout prenait fin.

   Je me souviens de coups, d’une chute, d’une lame, du froid aussi ; et puis cette chambre d’hôpital. C’est tout. Il va falloir me laisser maintenant, commissaire. Vous croyez que j’ai envie de vous parler, de vous raconter vos horreurs, toutes ces choses dégueulasses que vous connaissez déjà ? Les menottes, c’est de chez vous. La voix dissimulée, c’était la vôtre ; les souffles sont les mêmes, et croyez bien que je les connais, je les ai encore en bouche. Même vos yeux ont cet éclat lubrique. Non, je dis n’importe quoi, je suis fatiguée, laissez-moi ! Vous êtes tous des paillards, vous ou un autre, ça ne change rien. D’ailleurs si c’était vous c’est aussi bien, comme ça vous ne reviendrez pas m’emmerder pour les détails.

   
« Modifié: 13 Septembre 2009 à 17:05:02 par Svetlana »

Verasoie

  • Invité
Re : Le Passage
« Réponse #1 le: 15 Septembre 2009 à 13:40:35 »
Lol la chute. C'est cynique. XD

Dans l'ensemble je trouve ça bon, bien écrit. Pas le genre de texte qui m'émeut (je n'y trouve pas vraiment de "suspense", je ne suis pas non plus très attachée au personnage, enfin c'est ça que je veux dire), à part la chute dont j'aime bien le cynisme. Le reste, je sais pas trop quelle émotion tu voulais donner au lecteur, ou si justement tu voulais l'écrire de façon détachée..?

Ce que j'ai pas aimé, et qui a un peu ruiné le premier paragraphe pour moi, c'était la répétition de "passage". Au début pour planter le décor d'accord, ("pas sage", pas mal) mais après à chaque fois que je le lisais je le trouvais agaçant. Je pense que parler de lui à la troisième personne sans le nommer le rendrait plus angoissant, puisque j'imagine que c'était l'effet visé. Mais selon moi après "je m'y engouffrai" tous les "le passage" sont de trop.

D'ailleurs le fait qu'on arrête de lire "le passage" tout le temps accentue le "retour" du terme à la fin du viol ("tout passait" etc).

Voilà, c'est tout ! Donc en conclusion ce que j'ai bien aimé c'est la chute et le caractère du personnage.

Hors ligne ernya

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Re : Le Passage
« Réponse #2 le: 15 Septembre 2009 à 13:55:27 »
je plussoie Véra
voir répété presque à chaque ligne" le passage" au début devient un peu lassant à la longue, on a un peu l'impression que tu veux nous envoyer un message "ne prenez jamais le passage, jeunes filles", je plaisante.

Bref, donc peut-être quelques répétitions faciles à enlever, surtout qu'un simple "il", renforcerait l'idée, je trouve, le passage serait en quelque sorte personnifié, deviendrait la figure de l'homme.

Pour le passage du viol, je l'ai trouvé très bien écrit, ce qui n'est pas donné à tout le monde.

Quant à la fin cynique, elle est plaisante mais j'avoue que comme c'est, si je ne me trompe, ton troisième texte où la fin fait intervenir un commissaire, je trouve que ça perd de son effet. Dans ce texte-ci ça marche très bien cependant, mais voir le même mécanisme répété, ça nuit à l'originalité de chacune de tes productions, enfin ceci n'est que mon avis bien sûr. ^^
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

Hors ligne Kathya

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Re : Le Passage
« Réponse #3 le: 15 Septembre 2009 à 19:30:59 »
Ayant très mauvaise mémoire des noms, j'ai pas tilté avant la fin qu'allait encore surgir un commissaire...

L'attitude de la narratrice demeure plus que déraisonnable et on sent dès le départ que ça va mal finir. C'est néanmoins très bien écrit et décrit, bien qu'assez cru. J'espère quand même que c'est pas la même narratrice dans chacune de tes nouvelles avec un commissaire sinon elle a vraiment une existence détestable...
La chute est saisissante aussi et le caractère de la narratrice moins effacé que dans les autres où elle n'était que "spectatrice" du drame.

J'ai bien aimé l'écriture, mais les scènes de ce genre ne sont pas mes lectures favorites... ^^"
(Cela dit tu t'en es très bien débrouillée...)
"Je suis la serveuse du bar Chez Régis ! Ou un leprechaun maléfique barrant l'entrée d'un escalier imaginaire..."

Et puis la Nuit seule.
Et rien d'autre, et plus rien de plus.

Avant l'hiver, Léa Silhol

Svetlana

  • Invité
Re : Le Passage
« Réponse #4 le: 16 Septembre 2009 à 19:42:59 »
Le passage a pour moi un sens particulier depuis que j'ai vu le film Irréversible, avec la très longue scène de viol extraordinairement interprétée par Bellucci. Dans ma mémoire ça date un peu, mais je me rappelle qu'à un moment on distingue à l'arrière-plan, au fond du passage (un tunnel, un tube rouge au-dedans), un mec qui regarde et puis qui repart, sans intervenir. Pour moi, dire "le passage", c'est comme un nom, la personnification est déjà faite. J'ai essayé de retranscrire ça dans les deux premiers paragraphes. Enfin le viol en général, pour le rapporter sans sombrer dans le gratuit, c'est pas le plus commode. Sinon oui, encore le commissaire, j'avais prévenu ; mais il y a escalade, et à la fin... Entretemps il va revenir. Je veux que la chute transcende le texte, que tout le texte rende l'opération possible (la nouvelle ne sert que sa chute, dirait Baudelaire), et que la chute de la chute du dernier texte transcende encore le tout. Pour ça il me faut instaurer un certain "climat de final", qui va se précisant.

Merci d'avoir lu !

Hors ligne Fubuki

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  • Locked out of Hell
Re : Le Passage
« Réponse #5 le: 16 Septembre 2009 à 23:34:23 »
Citer
L'attitude de la narratrice demeure plus que déraisonnable et on sent dès le départ que ça va mal finir.

Je plussoie Kathya ... Il n'y pas de suspens sur le déroulement de l'histoire mais la chute est bien amenée !  ^^


La répétition du "paasage" au début m'a un peu gênée aussi ... Comme dit Enrya çà fait un peu panneau lumineux xD


Cela dit, le texte est bien écrit et la lecture plaisante  :)
Fire your Dragon up !

 


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