Le soleil s'est peu à peu immiscé dans la pièce et le noir de la nuit a laissé sa place à une lumière discrète. La chaleur se fait attendre, timide. Elle semble se cacher, et pourtant, la puissance des rayons lumineux qui frappent le rideau ne permet aucun doute sur sa naissance. Deux mois qu'elle étouffe nos journées, deux mois qu'elle nous a transformés en oiseaux de nuits. Je me suis assis dans le lit avant d'entamer la lecture du carnet que tu avais posé sur la table de chevet. Il a des allures de carnet intime, plus adulte que celui d'une adolescente malgré les dessins simplets et les citations naïves. Avec arrogance, j'ai décidé de me saisir du stylo bleu au capuchon mordillé afin de laisser une trace sur quelques pages. Avoir l'assurance d'imprégner ton carnet.
Toi, tu es à côté de moi, si proche que j'entends ton souffle. Ton visage endormi a quelque chose d'apaisant, il est un détail sublime de la scène silencieuse que j'observe depuis plusieurs minutes. Le drap d'un blanc éclatant recouvre ton corps jusqu'au dessus de tes seins, je n'aperçois que le haut de ta poitrine, le creux de ton cou, ta bouche entrouverte, tes paupières closes, ta blondeur qui profite de sa liberté matinale. Ton bronzage te confère un charme méditerranéen, ta peau dégage des effluves de vacances, de plage et de mer. Et si comme moi on la respire de plus près, on y sent la douceur sucrée du désir. A jamais, je pose ton nom sur ces sensations merveilleuses, sur ce souvenir déjà tenace, sur cette nuit mielleuse de fin d'été qui porte en elle déjà la nostalgie des mois passés. Sur ces quelques instants, Sarah.
Il est encore tôt, j'espère avoir le temps de m'en aller avant ton réveil. Le matin porte en lui la marque du quotidien plus que n'importe quel autre moment de la journée ; naissant, il est déjà inscrit dans la banalité des jours qui passent et qui se répètent. La stabilité de nos repères que la nuit a tant fatigués s'est de nouveau imposée comme un fardeau qui pèse lourd sur nos rêves de poésie, d'inattendu. Très souvent, on se réveille là où l'on s'est endormi, ne pas te réveiller dans mes bras sera le dernier vers du poème de notre nuit. Une balade n'est qu'une vulgaire promenade si sa fin ne suscite pas d'amertume.
Te souviendras-tu des mélodies, du fracas des vagues, de la sueur des corps, de l'irritabilité du sable ? Regretteras-tu les adieux perdus, l'éphémérité de nos promesses, l'odeur voilé de nos tendresses, et la musique qui s'est tue ? Je suis un garçon du voyage. C'est ce que les gens comme moi disent à ceux qu'ils aiment pour s'excuser de leurs dérives, de leur incapacité chronique à s'attacher sur la durée à un lieu, à une pensée, à un sentiment. J'ai une peau fragile qui se fissure facilement si je ne l'arrose pas d'alcool, de goudron et de calmants divers. J'ai le cœur déjà trop vieux, usé trop rapidement par l'été infini qui brûle sans cesse, monstre vorace jamais rassasié. L'atmosphère est déjà un peu plus lourde que cette nuit et le ciel sera bientôt trop bas.
Je ne mesure pas l'importance que tu accorderas à ces mots. Au fond, je prie pour qu'elle soit minime. Après tout, ce n'est qu'un carnet posé sur une table de chevet et mes mots ne sont que les remords à peine avoués d'un garçon qui tente d'être un homme grâce au mystère qu'il laisse derrière lui pour se rassurer de son passage. Je ne cherche qu'à me prouver que j'ai compté dans le paysage que j'ai parcouru, n'est-ce pas le but ultime de tout voyageur ? Un jour, plus tard, lorsque j'aurais jugé que le temps est assez long, j'écrirai notre nuit d'amour. J'écrirai la passion pour chercher un soulagement dans les superlatifs. La chaleur de ton corps sera alors plus forte que la canicule aoûtienne. C'est pour ça que je t'ai aimée cette nuit. Ce n'est que pour ça Sarah...