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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Il a pris ses mots

Auteur Sujet: Il a pris ses mots  (Lu 1040 fois)

Hors ligne Aliénor Oarystis

  • Plumelette
  • Messages: 13
Il a pris ses mots
« le: 20 Février 2016 à 20:27:55 »
Bonsoir,
Je soumets à vos critiques cette courte nouvelle, écrite il y a plusieurs années.
Merci à vous.



Il a pris ses mots. Tous, capturés, envolés.


Je la regarde avec tendresse. Elle ne le remarque pas. Je continue. Elle me sourit. Elle a ce sourire délicatement enfantin, bien que la commissure des lèvres ne remonte plus aussi haut qu’avant. Je l’observe -sûrement avec un peu trop d’insistance-. Elle me trouve étrange. Elle dit « Tu es étrange ». Et puis elle se tait. Elle s’excuse d’un haussement d’épaules. Je sais ce que cela veut dire « Ce sera tout pour aujourd’hui ». Comme toujours.

Rose a les yeux sombres d’une clarté perdue. Elle me prend dans ses bras. Je suis le seul à savoir que ce n’est pas par amour, ou pas seulement. C’est par peur. Peur d’avoir trop changé à mes yeux, que rien ne soit plus jamais comme avant. Je dis « Rien ne sera plus jamais pareil ». Je sens son soupir sur mon cou. Je sais que si je n’ajoute rien, elle pleurera. En silence, car c’est toujours ainsi que coulent ses larmes. Alors je lui murmure que pour moi, elle est toujours la même, la même avec ses mots qui manquent.

Rose aime s’allonger dans l’herbe le soir, alors que la fraicheur gagne le sol aride de nos terres. Elle y regarde les étoiles. Je trouve ça terriblement ridicule, cet amour d’un ciel si lointain, si vide de sens. Mais je m’allonge à ses côtés. Comment pourrais-je lui enlever le peu de joies qui lui reste ? Les herbes touffues nous recouvrent de leur ombre absente à cette heure de la nuit, nous enveloppent de leurs caresses fugaces qui font naître chez Rose un semblant d’éclat de rire. Les mots sont partis, presque tous, mais le rire est resté, un peu plus rauque peut-être ? Mon seul plaisir lors de ces instants est d’observer l’évolution de la courbe de la lune : vide, si fine qu’on s’imagine pouvoir la tordre, puis se remplissant lentement, jusqu’à évoquer la rondeur d’un visage que la vie aurait laissé en paix. Chaque renouveau de la lune est une nouvelle victoire pour moi : le temps passe et Rose est toujours là.

Il n’y a que moi qui puisse réellement la comprendre. Les autres s’étonnent, puis s’indignent lorsqu’ils la voient. « Cette enfant est perturbée, qu’est-ce qu’elle a ? ». Et la mère qui répond « Elle est un peu sotte, mais il ne faut pas lui en vouloir ». Moi je lui bouche les oreilles de mes mains, à chaque fois. Elle n’a pas besoin d’entendre ça. Je leur en veux, à eux, tous autant qu’ils sont, ils n’ont jamais rien compris. Elle ne parle pas, ou si peu, pensent-ils donc qu’elle ne comprend pas non plus ? Moi je sais la vérité. Je dis à Rose « Toi et moi, c’est pour la vie ». Rien que pour voir encore une fois son sourire l’illuminer. Nous communiquons à travers nos regards, plongés l’un dans l’autre, un peu perdus. Elle est absente de tout, non pas que les gestes du quotidien lui soient difficiles, mais elle les accomplit avec cette indifférence sans calcul, semblant dire à chaque objet que ses mains touchent qu’il n’est pour elle que le décor factice d'un monde sans couleurs. Sans couleurs, mais rempli de silences que ma volubilité habituelle peine à combler. Pourtant, le temps passé ensemble ne me pèse pas. « Je ne me lasserai jamais de t’avoir avec moi », il faut bien qu’elle le sache.

Le père dit de nous que nous sommes des gosses incompréhensibles. Il marmonne dans sa barbe « Qu’est-ce qu’on va faire de ces deux-là, hein ? ». La mère a un regard plus modéré, après tout, ce ne sont que des enfants, il faut être patients avec eux. Qu’y peut-elle, hein, la mère ? Elle a bien essayé pourtant de s’en occuper, de les séparer un peu aussi, cela paraissait nécessaire, mais sans grand résultat. Collés comme des mouches s’étant emmêlé les ailes, à trop tirer on finirait par les casser. Alors elle a abandonné, et ne plus intervenir est peut-être la plus sage décision que sa tête de pauvre femme ait prise.
Mais le père pense de plus en plus à m’envoyer de l’autre côté de la rivière. « Pour devenir un homme », dit-il. Non pas qu’on n’ait pas besoin de moi, ici, mais il faudrait que moi soit un autre, plus robuste, moins illuminé et surtout moins ensorcelé. C’est cette petite-là, avec son air de pas y toucher, elle le contrôle rien que par son regard ! Cela n’augure rien de bon.
Rose crie. Elle ne fait rien d’autres que crier, une plainte longue et violente. Alors je la prends dans mes bras, je cours, puis je pose mes lèvres sur sa bouche grande ouverte, et j’aspire son cri, autant que je le peux. Jusqu’à ce qu’elle s’arrête, épuisée. Je dis « Ne t’inquiète pas, je ne te quitterai jamais ». Elle s’endort, apaisée.

[de l’autre côté de la rivière puis, à nouveau, la terre aride]

C’est la fin d’après-midi. Rose a brillé toute la journée aujourd’hui. J’ai même aperçu un éclat dans ses yeux, un de ceux que je pensais perdus, depuis si longtemps. Je pense qu’elle est belle, et qu’elle se reconstruit. Mais cette fois-ci je ne le lui dirai pas. Et je ne peux m’empêcher de savoir ce que ça veut dire. Elle va me quitter.
Rose a les yeux clairs d’une ombre dissipée. Sans moi. La voilà qui rit à présent, la commissure de ses lèvres a retrouvé la courbure d’antan. Mais son rire ne m’est pas adressé. Le soir, je lui demande « M’as-tu oublié ». Elle retrouve peu à peu ses mots « Non, bien sûr que non ». Puis elle hésite « Mais… Tu es parti si longtemps, trop longtemps ». Alors je comprends qu’elle a été sauvée, par un autre.

C’est le matin. C’est leurs mains tendrement jointes alors qu’ils avancent sur la route poussiéreuse. C’est le soleil qui se reflète dans ses cheveux et son pas enjoué. Son pas qui me quitte et me laisse ici, seul. Elle me voit, à la fenêtre, me crie qu’ils vont me rapporter des fleurs, et qu’est-ce que je les trouverai belles ! Et puis elle l’embrasse.

Elle disparaît au bout de la route, toujours avec lui. Je me dis que jamais plus je ne la reverrai.

Je dis « Elle a pris mes mots. Tous, capturés, envolés ».
« Modifié: 21 Février 2016 à 15:59:35 par Aliénor Oarystis »

Hors ligne ernya

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Re : Il a pris ses mots
« Réponse #1 le: 21 Février 2016 à 11:57:47 »
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Je l’observe –sûrement avec un peu trop d’insistance-.
tu n'as pas mis les mêmes tirets

 
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Non pas qu’on n’ait pas besoin de moi, ici, mais il faudrait que moi soit un autre, plus robuste, moins illuminé et surtout moins ensorcelé.

pourquoi "moi" et pas "je" ?


Dans l'ensemble, j'ai bien aimé le texte, cette relation entre les deux personnages. Par contre, je trouve la rupture entre les deux temporalités un peu maladroite (je pense que tu peux trouver mieux que la phrase mise entre crochets).

J'ai hâte de relire ta plume quoi qu'il en soit  ^^
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

Hors ligne Aliénor Oarystis

  • Plumelette
  • Messages: 13
Re : Re : Il a pris ses mots
« Réponse #2 le: 21 Février 2016 à 16:06:12 »
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Je l’observe –sûrement avec un peu trop d’insistance-.
tu n'as pas mis les mêmes tirets

 
Citer
Non pas qu’on n’ait pas besoin de moi, ici, mais il faudrait que moi soit un autre, plus robuste, moins illuminé et surtout moins ensorcelé.

pourquoi "moi" et pas "je" ?


Dans l'ensemble, j'ai bien aimé le texte, cette relation entre les deux personnages. Par contre, je trouve la rupture entre les deux temporalités un peu maladroite (je pense que tu peux trouver mieux que la phrase mise entre crochets).

J'ai hâte de relire ta plume quoi qu'il en soit  ^^

Merci de ton commentaire Ernya.
J'ai corrigé pour les tirets, en revanche le "moi" est voulu, c'est une anaphore du pronom complément précédant, ce qui crée un effet de dédoublement du sujet : il parle de lui-même sans dire "je" (pronom personnel sujet usuel), mais en disant "moi" (pronom personnel complément puis sujet). La nuance est peut-être trop obscure.

Pour la rupture de temporalité, je m'étais initialement contentée de sauter des lignes, mais les lecteurs ne comprenaient pas qu'il y avait rupture dans ce cas-là. Je suis preneuse d'autres idées !

Merci pour le compliment en tout cas, et pour les remarques.

 


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