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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » [Défi] Une main coupable

Auteur Sujet: [Défi] Une main coupable  (Lu 1450 fois)

Hors ligne Maiju

  • Tabellion
  • Messages: 52
[Défi] Une main coupable
« le: 13 Mars 2013 à 16:38:50 »
J'ai été défiée par Mnemosyne d'écrire à partir de La Main juste. Le défi est d'écrire la version du mari qui décrirait sa femme névrosée et paranoïaque.
Ce n'est pas une tâche aisée, le thème étant assez délicat. Et puis partir en d'un autre texte est plutôt difficile. Je vous conseille de le lire avant de lire le mien. En plus il est particulièrement prenant  :)
J'espère avoir bien comblé tes attentes, et de ne pas avoir trop massacré ton texte.

Il pousse le portail, épuisé.  Il rentrerait, trouverait sa femme allongée dans le lit, faussement endormie, le corps en tension, luttant pour ne pas ouvrir les paupières, il ne veut plus de ça. Il essaie d'ouvrir la porte. Pas de lumière, la clé ne rentre pas. Ses mains tremblent. Le froid, la culpabilité. Des phares de voiture, un peu de lumière, la clé enfoncée, la porte poussée. Un premier pas sur le paillasson qui souhaite la bienvenue aux invités. A droite l'interrupteur, puis la cuisine, à gauche, le salon, la chambre de la petite. La porte de sa chambre est entrouverte, son regard glisse ans la pièce. Elle dort. Sa poitrine monte et s'abaisse, sereine, ses cheveux trop longs, tache brune sur l'oreiller. La couette est tombée, il regarde ses jambes repliées en chien de fusil. Il s'assied sur le matelas, inspire, l'air expiré sent la résignation. « Pardon, je te demande pardon de ne pas mieux nous comporter. » Puis il embrasse sa joue griffée de sa dernière chute en vélo. Il remet la couette sur ce corps inconscient et quitte la pièce veloutée.
 Au fond du couloir, la salle de bains, leur chambre, sa femme est là.
Elle fait chaque fois semblant de dormir. Il regarde son corps morne, mou. Il se penche sur elle, gisante, embrasse son front ridé, si sec sous ses lèvres humides, si gris. Il s'assied  sur le lit, les jambes à la perpendiculaire du sommier en pin. Il lui tourne le dos, ne bouge plus, la tête dans des mains qu'elle croit coupables. Il lève les yeux vers la chambre surannée. Vingt ans. Et toujours les abats jours marron et les murs beige, la moquette bouclée et les natures mortes encadrées. Rien ne bouge, le temps gluant, épais s'était emparé de la pièce comme un conquérant invisible, puis il s'était allongé sur sa femme et ne l'avait jamais quittée. Alors chair flasque, cheveux blancs, colorations.
Immobile, il inspecte chaque recoin de la pièce.
Il sue. Il veut lui dire, qu'il a lutté longtemps, qu'elle devrait l'en féliciter, le remercier même, d'être encore là.
« Je sais que tu ne dors pas, que toi aussi tu fais semblant, que parfois tu mens. Mais pas ce soir, ouvre tes yeux, s'il te plait.
- Je t'ai attendu toute la soirée comme hier comme la semaine dernière mais tu viens pas, quand tu rentres c'est un homme déjà fatigué par la jouissance que je retrouve, de la chair putride. Je t'ai attendu, je t'attends toujours. Hier après le repas, tu n'es pas venu, ce soir non plus, la semaine dernière, rentré à minuit. Moi dans la chambre. Je t'entends, je t'entends rentrer. La clé qui tourne dans la serrure, l'interrupteur qui bascule, tes pas sur le paillasson, sur le carrelage du couloir, je t'entends t'approcher de la chambre et à chaque fois je crois que tu vas pousser cette porte, t'allonger près de moi. Mais non, d'abord sa chambre, sa chambre à elle et je t'entends lui parler pendant qu'elle dort. Tu fais quoi dans la chambre de la petite ? Tu fais quoi, tu fais quoi, réponds à ma question, tu fais quoi ?
- Je regarde ma fille, je la borde. Je m'excuse et je la plains, d'avoir des parents comme nous. Tu veux entendre quoi hein ? Dis moi ce que tu veux entendre. Il sent son corps hurler, mais sa voix reste calme, monotone.
- Monstre ! C'est ma fille, mon sang, mon enfant, tu n'as pas le droit, elle est à moi. Je souffre pour elle, je l'aime, tu n'as pas le droit de l'aimer plus que moi, elle n'a pas le droit d'être aimée par l'homme que j'aime. C'est moi que vous devez regarder. Je ne veux plus que tu la regardes. Je ne veux pas que tu la touches.
 Elle ouvre enfin les yeux et se lève. Ses genoux s’enfoncent dans le matelas, son visage est à la  hauteur du sien. Deux visages qui se font face, deux guerres.
- Je sais que tu les aimes plus jeunes que moi, plus belles, plus fermes encore prêtes à accepter un pauvre con comme toi, à tout accepter. Je sais ça.
- Oui, mais...
- Je sais ça. Je vois tu sais, je sens ces choses là. Je vois, ton regard sur les copines de la petites qui viennent à la maison, sur les gamines, les après-midis à la piscine. Je vois avec quel bonheur, quelle jouissance à peine contenue tu l’emmènes à l'école. Tu n'es qu'un criminel, un pauvre chien incapable d'aimer une femme de ton âge, immature, abruti par les années.
- Mais de quoi tu parles ? Il découpe, segmente chaque mot dans l'air chaud, moite, chaque mot un objet de plus dans air saturé. Oui, je les aime plus jeunes, plus jeunes que toi, de vingt-trois ans ou vingt-quatre, trente parfois. Enfin, à quoi tu penses ? Qu'est ce que tu t'ai imaginé pauvre folle ?
- Alors je l'ai cherché tu sais, je l'ai cherché, de partout, la preuve. Il m'en fallait une, comme dans les films, une vraie preuve, qu'on ne me dise pas que je suis folle, que l'épicière ne dise pas à tous que « vraiment elle est devenue folle madame B. » Non, ça il ne faut pas, il faut qu'ils voient, que tout le monde voit enfin la vérité. Alors j'ai cherché, dans les placards, dans le bureau. Rien. Sous le matelas, au fond des étagères. Encore rien. Mais je ne me suis pas découragée, non, je ne me décourage pas, alors je continue et je cherche quand tu n'es pas là. Tu n'es jamais là, alors j'ai du temps. Et tout à l'heure,  il y a deux heures, après le repas, après le coucher de la petite, j'ai trouvé, il était là, dans une boîte à chaussures, celles que tu as achetées le mois dernier, les marrons, les pointues, il y était. L'album photos. Des photos de la petite déguisée en sirène, à la plage, en train de cuisiner, souriante et innocente. Tu les regardes quand ces photos hein, quand ? Elle vocifère, la bouche tordue, les cheveux collés sur le front par la sueur, elle halète bruyamment, la haine et la folie demandent de l'effort.
- Je crois que tu es folle. Ces photos, c'était une  surprise, la fête des mères dans deux mois. Comment as tu pu penser que... Comment penser ça ? De ton propre mari, de ta propre fille ? Tu es folle ? Comment as tu pu interpréter ça ? Qu'est ce qu'il t'a pris ? Tes cachets ? La télé que tu regardes toute la journée en attendant le soir ? Comment oses tu imaginer tout ça, toi qui ne t'occupe de rien d'autre que des feuilletons ? Je ne dormirai pas contre toi ce soir. Demain non plus, je prends la petite avec moi, on va quelques jours à la campagne, toi, tu vas te faire aider, on ne reviendra pas avant que tu te sois calmée.
- Si tu fais ça, je te tue. Et tous acclameront la mère que j'aie été. Je te tuerai.
Pas de réponse. Seul son cœur, frappait l'intérieur de ses côtes, comme un ennemi farouche. Il attend que quelque chose se passe, qu'elle lui dise « Pardon, je suis malade, pardonne moi, je t'en supplie », que les pleurs remplacent la sueur sur ses joues, alors il lui pardonnerait peut être. Mais elle ne bouge pas, ses yeux restent grand ouverts, ses dents en avant et son souffle régulier rythme le silence.
- Fais ce que tu veux. Je suis épuisé. »
Ses épaules s'abaissent, plus de forces, ses membres sont cotonneux. Il pousse la porte, va regarder sa fille et la serre une dernière fois.
Dans le salon, le canapé en cuir molletonné offre un lit d'appoint parfait. Il ne se déshabille pas, attrape un plaid sur un fauteuil, s'allonge, la tête sur un accoudoir.Au plafond, le lustre en verre dépoli offre une lumière vaporeuse, des taches jaunâtres forment des auréoles aux contours floues, il ne les avait jamais regardés. Il ne comprend pas, il ne pense même plus, n'entend plus rien. Ses yeux se ferment.
Une présence au dessus de lui, ses paupières s'agitent. Une ombre masque la lumière du lustre, il ouvre les yeux et ne voit plus qu'elle, les deux mains sur un couteau de cuisine. Il dit « non ». Il dit « ne fais pas ça ». Il dit « Je t'aime chérie ». Il ne peut pas bouger, ses membres sont raides. Il hait son corps. Elle plante le couteau et il voit du sang jaillir, il la voit, une dernière fois, effondrée sur sa cage thoracique, autour du couteau vertical, de ce couteau totem. Sang sur son crâne, sang sur son front, sang sur ses mains.

Hors ligne Pisse tache

  • Tabellion
  • Messages: 26
Re : [Défi] Une main coupable
« Réponse #1 le: 14 Mars 2013 à 12:42:09 »
Coucou (j'ai toujours pas trouvé d'intro plus appropriée que "coucou" en commençant mes commentaires, c'est lamentable...).

C'est drôle, j'ai lu le texte de mnemosyne juste avant le tien pour comprendre de quoi ça parle, et je me suis dit qu'au début, tu recopiais même son style, on retrouvait le même ton, les mêmes enchaînements de petites phrases voire de phrases nominales. Alors c'était drôle dans le contexte du défi, tu poussais le bouchon jusqu'au bout. Mais bon, chassez le naturel il revient au galop, comme on dit, le style se délie par la suite, je trouve pas ça plus mal.

Dans le texte de mnemosyne j'avais l'impression que, dans les souvenirs de la femme, elle l'avait poignardé sans un mot, et elle n'évoque pas du tout le fait qu'il voulait partir avec sa fille, et elle pensait plutôt qu'il violait d'autres enfants et pas leur fille, qu'elle l'a poignardé justement pour éviter qu'il le fasse car elle sentait que ça allait arriver. C'est drôle que la vérité de l'homme soit différente, à la lecture de ce texte on se dit que l'esprit malade de sa femme a altéré sa réalité, qu'elle croit avoir vécu quelque chose qu'elle a en fait à moitié inventé, comme si elle se trompait en vivant. Ça me plaît plutôt. Surtout quand on pense que cette erreur permanente a coûté la vie à un pauvre type qui ne semble pas plus coupable que n'importe qui, c'est une mort absurde, terrible.

J'ai relevé des coquilles à la lecture, je balance ça peut servir :
Citer
Je vois, ton regard sur les copines de la petites
Erreur d'inattention, je ne vais pas te faire l'offense de t'indiquer le "s" en trop à petite je crois que tu l'as vu :-)
Et puis ces deux-là c'est peut-être aussi de l'inattention mais c'est ciblé autour du subjonctif à chaque fois, alors les relever c'est peut-être plus utile si c'est une erreur que tu fais fréquemment :
Citer
que tout le monde voit enfin la vérité.
Citer
Et tous acclameront la mère que j'aie été.
C'est "voie", un subjonctif et pas un présent de l'indicatif, puis "j'ai été", un passé simple, l'auxiliaire ne peut pas être au subjonctif.

Et c'est tout ce que j'ai à dire je crois, à la prochaine :)

Hors ligne Mnemosyne

  • Prophète
  • Messages: 784
Re : [Défi] Une main coupable
« Réponse #2 le: 14 Mars 2013 à 15:00:22 »
Je pense également que  tu es allée loin dans le défi en essayant de reconstituer mon style d'écriture au début, ce que j'ai aimé, car je ne l'avais pas exigé. Ce qui m'a le plus plu, c'est quand ton style a repris le dessus, exactement au bon moment, lorsque l'épouse a commencé à parler, à exprimer ses reproches, on a l'impression qu'elle délire un peu. Donc oui, tu as réussi le défi, on pourrait facilement croire que finalement c'est une épouse possessive qui ne tolère pas qu'il y ait une autre personne dans le coeur du mari, même pas sa propre fille.

Une femme avertie en vaut deux.

"Toute l'écriture est de la cochonnerie (...) Toute la gente littéraire est cochonne", Artaud.

Hors ligne Loïc

  • Vortex Intertextuel
  • Messages: 8 764
  • Prout
Re : [Défi] Une main coupable
« Réponse #3 le: 28 Mars 2013 à 23:40:28 »
Alors je n'ai pas (encore, je vais le faire après) lu le texte de Mnemo mais j'ai beaucoup aimé le tien. Je ne sais pas trop ce qu'il y avait, mais ça m'a captivé du début à la fin. Ca confirme donc que j'aime beaucoup ce que tu fais =)

Merci et au plaisir!

(Oublie pas de référencer tes textes dans l'index!)
"We think you're dumb and we hate you too"
Alestorm

"Les Grandes Histoires sont celles que l'on a déjà entendues et que l'on n'aspire qu'à réentendre.
Celles dans lesquelles on peut entrer à tout moment et s'installer à son aise."
Arundhati Roy

 


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