Le Monde de L'Écriture – Forum d'entraide littéraire

13 Mai 2026 à 00:57:57
Bienvenue, Invité. Merci de vous connecter ou de vous inscrire.


Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les Morts Inutiles

Auteur Sujet: Les Morts Inutiles  (Lu 1534 fois)

Hors ligne EveFuture

  • Tabellion
  • Messages: 57
Les Morts Inutiles
« le: 23 Décembre 2011 à 18:48:52 »
Bonjour à tous, voilà un petit texte que j'ai écrit sur un coup de texte. J'étais ronchon, en plus il pleuvait: l'ambiance s'en ressent. Le titre ( qui ne vient pas de moi ) me trottait dans la tête depuis un petit moment. Merci d'avance pour vos commentaires et bonnes fêtes à tous.

                                                                                           Les Morts Inutiles


Il avait plu comme ça pendant trois jours. Trois jours d’un crachin vous bruinant la trogne, vous glaçant le dos et les épaules, soulevant une toux caverneuse annonciatrice de mal mort. Les puits de potasse avaient été inondés et les trous de souris s’étaient transformés en d’étroits caveaux aux parois de glaise, inondés d’une argile sirupeuse dont on ne s’extrayait que dans un horrible bruit de succion.  Tuchien, dit Caboche, humble trouffion du 47ème de ligne, s’était échiné à étancher son abris à l’aide de planches de cercueil plantées à coups de pelle. Du bon sapin ciré comme il faut, imperméable et tout. Lui et son camarade de gamelle étaient occupés un soir à piocher un bout de terre et avaient crevé le ventre d’un Prussien de l’année passée, enterré comme tant d’autres sous des torrents de boue après une bataille quelconque. Sa giberne contenait un beau briquet à huile et le portrait de sa bourgeoise peint dans un joli médaillon que Tuchien avait vendu à un intendant pour cinq sous. En creusant encore un peu, ils avaient découvert une large fosse : les soldats enveloppés par paquets de douze dans un gros drap, les sous-offs emmitouflés dans leurs capotes, les gradés enfin, dans de jolies petites boites faites sur mesure par un charpentier terrorisé du coin et qu’on avait réquisitionné de force.
Le cercueil qu’ils avaient démonté et scié en petites planchettes appartenait à un gros colonel à eux, ça se voyait à ses épaulettes. Il y avait eu une minute de silence, pour le souvenir, qu’avait dit son camarade, puis on l’avait fait glisser hors du cercueil et il s’était retrouvé au fond de la fosse. Avec le bois qui restait, on avait fait un feu et réchauffé un fond de soupe : elle avait un goût de paradis. Le sergent avait gueulé pour la forme, comme quoi la lumière pouvait dévoiler leur position à l’ennemi ou un quelque chose du genre. Mais dès qu’on lui avait proposé une place autour du bivouac, il s’était subitement attendri et on avait même chanté pendant la nuit. Un peu partout, des « ta gueule » avaient fusé et Tuchien avait répliqué en faisant des précisions inutiles sur la condition de leurs mères.
Le lendemain, le capitaine les avaient tous mis en rang et leur avaient expliqué le pourquoi du comment du bien-fondé de la guerre. Ce fut un beau discours : on parla d’agression en pleine paix, du roi qui était décidément bien bon, d’une rivière à défendre, de canassons que sais-je encore. Tuchien n’y comprit rien du tout. Puis l’officier clama qu’on venait soutenir un peuple allié agressé par les odieux coalisés. Donc pas de pillages, pas de meurtres, pas d’incendie, pas de viols… Bon d’accord pour les viols avait rajouté le capitaine quand il vit que ça grognait sec, mais que ce soit discret. Puis on avait regagné ses gourbis, une attaque se préparait qu’on disait. Chacun vérifiait ses gibernes, ses pierres à fusil, essuyait ses armes, vérifiait du doigt le tranchant des baïonnettes. On fit également une petite prière, ça mange pas de pain.
Au loin on entendit des roulements de tambours puis les déflagrations des canons. Quelques boulets sifflèrent au-dessus de leurs têtes, d’autres s’écrasèrent dans la plaine spongieuse, en arrosant certains de boue mais ne faisant pas grand mal. Enfin si, le porte-étendard, un jeune blanc-bec  s’était levé et avait crié « Vive le Roi ». Il y croyait vraiment ce con. Un tirailleur embusqué de l’autre côté l’avait fait taire. Un joli tir, y a pas à dire. Beau flingue aussi : canon long et rayé, de fabrication anglaise sans doute. Le sergent désigna laconiquement un autre porte-étendard.
Enfin les rangs ennemis apparurent quand la brume se dissipa. Bien ordonnés les enflures. A regarder de plus près, ils devaient être aussi épuisés et débraillés qu’eux, les joues mangées par une barbe de plusieurs jours, la chemise noire de totos, la veste déchirée et sans boutons. Mais à deux cents mètres, on ne distinguait qu’une masse indistincte de bleu de Prusse et de blanc sale, bien disciplinée, marchant en cadence sous le rythme des fifres et des trompettes. Chacun épaula son mousquet, on tremblait un peu. En face, ils étaient bien quatre cents et eux n’étaient qu’une demi- formation amoindrie. Le capitaine leva le bras. Il avait jeté au loin son tricorne et on pouvait voir ses cheveux graisseux attachés à l’arrière par une petite lanière de flanelle. Comme nous, pensa Tuchien, c’est beau l’égalité.  A cent mètres, criait l’officier, quand ils dépasseront le petit bosquet de pruneliers. Y devait avoir un nerveux dans le groupe car quelqu’un tira avant les autres, le sergent le tança copieusement en remontant jusqu’à son arrière grand-mère.
« Feu », beugla l’officier la bouche tordue dans un hurlement sans fin. La fumée de la décharge de mousqueterie avait un goût acre, piquait les yeux. Bientôt, une brise légère la dissipa et elle alla rejoindre, déchirée en de fins volutes, le ciel crayeux chargé de gros nuages lourds. On avait tiré comme ça, au jugé, à hauteur de poitrine, sans réfléchir. En face, de nombreuses silhouettes s’effondrèrent, leurs gémissements couverts par la musique militaire qui décidément, remplissait bien son office. Beaucoup rampaient, touchés au bide, afin de s’abriter derrière un talus ou dans un fossé pour y mourir seuls. Les autres continuaient d’avancer, ne s’arrêtaient pas, ne se retournaient même pas. Et plus les suppliques des mourants laissés sur place devenaient injures, plus les joueurs de fifres s’époumonaient afin de faire oublier aux soldats encore debout leur lâcheté. Un seul s’agenouilla, jeta son fusil à terre et mis un camarade blessé sur ses épaules pour l’emmener au loin. « Un type bien, se dit Tuchien, personne devrait avoir à crever seul. En plus, il va pouvoir échapper à la tuerie, pas fou. Il cause pas not’ langue mais j’espère qu’il s’en sortira. »
Mais les autres continuaient de s’approcher. Pas  le temps de recharger. « Baïonnettes au canon ! », crièrent de concert le capitaine et le sergent en mettant les mains devant leurs bouches. On s’exécuta puis on se fit le plus petit possible dans son trou de souris dans l’attente de la salve ennemi. De longues secondes s’écoulèrent et les pas s’abattant en cadence dans les flaques de boue se faisaient de plus en plus assourdissants. Mais aucun coup de feu ne retentit : ces fumiers allaient charger directement, sans préambule. Alors quelque chose d’impensable se produisit. Le capitaine se releva et attrapa au col le jeune tambour à ses côtés : pas à plus d’un mètre de moi, lui ordonna-t-il. Et le gosse, qui avait retroussé ses manches trop longues, se mit à battre le rappel. Doucement d’abord, puis de plus en plus vite. La caisse résonnait en un rythme barbare, une mélopée fiévreuse rappelant la Saint Jean. Bientôt, ce ne fut plus de la musique, mais du délire. « A enfants de putain, enfants de putain », entonnait le capitaine entre ses dents. On se laissait enivrer par le tam-tam, ils seraient sur nous dans quelques secondes. Pendant un instant, chacun ressentit une impression d’invincibilité. On allait voir ce qu’on allait voir ! On allait entrer dans leur ligne comme dans du beurre ! En cinq minutes, ce serait réglé ! Et l’autre qui continuait à tambouriner comme un forcené, suant à grosses gouttes…
« Suivez-moi », s’égosilla l’officier en levant bien haut son briquet. Suivez-moi… Jamais on n’avait entendu ça. C’était pas convenable, d’habitude, on avait droit à un « Chargez » ou « En avant »… Mais là… le « suivez-moi » avait quelque chose de magique, il introduisait un genre de lien, un truc indéfinissable. Le capitaine prenait trente ans dans la gueule, on l’imaginait avec une belle moustache et les tempes argentées… Il devenait le paternel, le berger qui conduisait son troupeau non pas à l’abattoir mais au-delà. Et tous les soldats qui se seraient volontiers crachés au visage la veille formaient désormais une grouillante fratrie. Une fratrie de deux cents hommes… « Suivez-moi », répéta le capitaine. Et tous le suivirent dans une course éperdue, les chargés devenant chargeurs. Cours, petit soldat ! Ah, qu’il est superbe celui qui meure pour sa patrie et son roi ! Bats-toi sur ce beau champ qu’on appelle le champ d’honneur. Et si tombes, sache que tout le village pleurera ta mort, curé en tête. Et que l’on portera avec émotion, dans une ultime procession, le cercueil de celui qui subit le sacrifice du sang. Bats-toi, bats- toi et tombe sur cette bonne terre à betteraves… mais où il ne poussera que des croix.
Le choc fut terrible, les deux formations hérissées de baïonnettes s’entrechoquèrent dans un fracas indescriptible. Tuchien se retrouva nez à nez avec un adjudant prussien qui se servait de son pistolet comme d’une matraque, frappant ses ennemis de sa crosse pommelée pour ensuite les larder de coups de sabre. Le trouffion lui entailla la joue, le sang coula à flots. L’adjudant beugla et fonça sur lui tel un taureau pour le renverser. Le soldat le reçut d’un coup de crosse dans le ventre, l’autre se plia en deux, le souffle coupé. L’occasion était trop belle : Tuchien appliqua à la perfection ce que l’on avait appris. Coup de crosse à la mâchoire pour désorienter, demi-pirouette, coup de crosse dans le dos pour le faire tomber et une fois qu’il est à terre, lui planter la baïonnette entre les deux omoplates… Curieusement, cela lui rappela ce que lui avait chanté le sergent lors de la veillée : un air viril, accompagné à la fin de l’inévitable chapelet  de rires gras d’un auditoire conquis...
« Plante lui la baïonnette dans les reins / Fais lui pisser le raisin / Faut qu’ça pique ou faut qu’ça pète… ».
A quelques mètres de là, le capitaine se battait comme un lion, faisant de grands moulinets avec son arme pour tenir en respect ceux qui le menaçaient, lui et le jeune tambour qui continuait de jouer. De temps en temps, le jeunot jetait un œil apeuré aux alentours et criait : » Monsieur, gardez-vous à droite, gardez-vous à gauche ! » Alors l’officier ramenait l’adolescent vers lui et, l’enveloppant d’un bras ferme, il pointait son arme vers un tel ou un tel qui s’approchait de trop près.
Mais derrière eux, un Prussien les avaient mis en joue, armé le chien et se préparait à tirer. Tuchien, l’ayant remarqué, courut vers lui et le fit tomber de tout son poids, avant de le suriner à l’aide d’un petit couteau dont il se servait pour se raser. Les hurlements de douleur firent retourner le capitaine qui regardait la scène, stupéfait. Il venait de lui sauver la vie. Il l’aida à se relever et le trio nouvellement formé se mit dos à dos : l’officier avec son sabre ;  Tuchien avec un fusil dans une main, son poignard dans l’autre ; le gosse avec son tambour, toujours intact.
A quelques mètres de là, le sergent avait rassemblé ce qui restait de sa section et forma un carré de fortune. Faisant fi de leurs camarades qui tombaient tout autour d'eux, certains avaient mis genou terre, déchirant les cartouches de papier de leurs dents, introduisant la poudre dans un canon encore chaud et bourrant le tout à l'aide de leur baguette. Puis ils se relevèrent prestement: ne prenant même pas le temps d'épauler leur fusil, ils tiraient à bout portant, l'arme à la hanche, griffant de leurs balles les groupes d'ennemis qui les assaillaient. Et ce manège dura, dura... Le champ de bataille n'était plus qu'océan, océan de sang et de boue d'où émergeaient ici et là des îlots de résistance: des cratères de volcans crachant leur feu ardent sur les nuées de lames argentées qui les entouraient, tentant vainement de les percer et de les réduire un par un. Le sergent, la veste déboutonnée, s'était emparé de l'étendard de la compagnie, tous les soldats qu'il avait désigné pour le porter ayant été méthodiquement fusillés par les tirailleurs désireux d'abattre leur moral. Il l'agitait dans tous les sens, braillait on ne sait quoi mais ça donnait du coeur au ventre. Et l'on tenait, tenait... comme on avait tenu quatre fois ces trois derniers jours, passant de quatre cents hommes à à peine cent cinquante.
Bientôt les Prussiens se débandèrent puis se regroupèrent au son de leurs clairons postés sur la crête avant de regagner, épuisés et démoralisés, leur bivouac. Sur le champ récemment labouré gisaient bien deux cents cadavres. Ainsi se termina un glorieux combat d’arrière-garde qui, bien sûr, ne fut mentionné dans aucun livre d’Histoire. Le soldat Gaspard Tuchien, dit Caboche, reçut, pour son comportement héroïque durant la bataille, deux louis d’or.

« Modifié: 27 Décembre 2011 à 13:39:27 par EveFuture »
"Je crois en la Fortune de l'Humanité, à l'avenir du cyanure..." Cioran

Hors ligne ernya

  • Vortex Intertextuel
  • Messages: 7 683
  • Ex-dragonne
    • Page perso
Re : Les Morts Inutiles
« Réponse #1 le: 23 Décembre 2011 à 23:46:49 »

Citer
Trois jours d’un putain de crachin vous bruinant la trogne, vous glaçant le dos et les épaules, soulevant une toux caverneuse annonciatrice de mal mort
mal mort ? ???
je trouve que "putain" va pas trop avec le reste de la phrase. Enfin, c'est moins le "putain" que la fin de ta phrase qui me gêne en fait

Citer
Lui et son camarade de gamelle étaient occupés un soir un piocher un bout de terre et avaient crevé le ventre d’un prussien de l’année passée, enterré comme tant d’autres sous des torrents de boue après une bataille quelconque.
un piocher ?

Citer
Un joli tir, y’a pas à dire.

y a

Citer
Cours petit soldat !
Cours, petit soldat

Citer
Ah, qu’il est superbe celui qui meure pour sa patrie et son roi !
meurt

Citer
Le trouffion lui entailla la joue, le sang coula à flots.
troufion

Je trouve ça très bien écrit mais j'ai été un peu déçue par la fin. Disons que t'as bien planté ton décor, je trouve, j'ai eu un peu de mal à rentrer dedans au début et une fois que tu m'as séduite et ben bim c'était déjà la fin. Du coup je suis assez frustrée, xD. Enfin, voilà, je trouve ça dommage d'avoir planté aussi minutieusement un décor pour faire une fin en deux phrases comme ça, ça rend pas du tout hommage à ton début. Moi, je serais d'avis que tu reprennes le clavier et que tu continues pour aller jusqu'au bout de ton combat, nan mais !
"Je crois qu'il est de mon devoir de laisser les gens en meilleur état que je ne les ai trouvés"
Kennit, Les Aventuriers de la Mer, Robin Hobb.

Hors ligne Milora

  • Trou Noir d'Encre
  • Messages: 10 986
  • Championne de fautes de frappe
Re : Les Morts Inutiles
« Réponse #2 le: 24 Décembre 2011 à 11:55:21 »
C'est vraiment bien écrit. Le ton amer est pile comme il faut, les images sont bien trouvées, c'est sobre et clair.
J'ai trouvé la fin un peu rapide : quoi, le capitaine, Caboche et le gamin sont les trois seuls survivants ? ça arrive un peu vite, et en plus, comme on les donnait pour perdus depuis les 2 tiers du texte, on arrive difficilement à y croire, vu que c'est raconté très vite.
A mon avis, en reprenant un poil la fin, ce sera un très bon texte.  Classique, mais bien mené et bien écrit. :)


Citer
occupés un soir un piocher un bout
à piocher

Citer
Tuchien avait répliqué en faisant des précisions inutiles sur la condition de leurs mères.
^^

Citer
ou un truc du genre.
Je trouve que c'est une expression un peu trop moderne par rapport au ton du texte ("sa bourgeoise", tout ça, ça sonne un peu d'époque)

Citer
Au loin on n’entendit
on entendit

Citer
d’autres s’écrasèrent dans la plaine spongieuse
la plaine spongieuse, je trouve que c'est vachement bien trouvé. En un seul mot, on visualise, on entend, on s'y sent...

Citer
on pouvait ses cheveux graisseux
mot en fuite

Citer
celui qui meure pour sa patrie
meurt

Citer
un prussien les avaient mis en joue
Un Prussien, et avait

Citer
Bientôt les prussiens
les Prussiens
Il ne faut jamais remettre à demain ce que tu peux faire après-demain.

Hors ligne EveFuture

  • Tabellion
  • Messages: 57
Re : Les Morts Inutiles
« Réponse #3 le: 27 Décembre 2011 à 13:47:44 »
Ernya: "mal mort" désignait à l'origine la peste au moyen-âge, puis par extension toutes les maladies qui faisaient peur.
J'ai corrigé les fautes que vous avez relevé ( j'espère n'en avoir oublié aucune) et rajouté un petit paragraphe pour donner plus de "liant" en espérant que cela contentera les futurs lecteurs. N'hésitez pas à commenter ou re-commenter pour que je puisse l'améliorer davantage.
Merci à tous.
"Je crois en la Fortune de l'Humanité, à l'avenir du cyanure..." Cioran

 


Écrivez-nous :
Ou retrouvez-nous sur les réseaux sociaux :
Les textes postés sur le forum sont publiés sous licence Creative Commons BY-NC-ND. Merci de la respecter :)

SMF 2.0.19 | SMF © 2017, Simple Machines | Terms and Policies
Manuscript © Blocweb

Page générée en 0.014 secondes avec 16 requêtes.