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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » La Chute

Auteur Sujet: La Chute  (Lu 1324 fois)

Hors ligne Le Rouge

  • Buvard
  • Messages: 5
La Chute
« le: 26 Février 2025 à 16:37:00 »
La Chute

La seconde s’étire, dilatée par la gravité, distordue par la honte. Clara tombe. Un gadin ramassé sans élégance et figé dans un fragment de temps.

La pointe de l’escarpin glisse, vacille, bascule. Elle ne sait pas encore qu’elle chute, pas tout à fait. Son corps s’en est probablement rendu compte avant elle et amorce un ballet grotesque. Le vide l’appelle, et dans cet appel, tout se dévoile.

Clara. 34 ans. Directrice adjointe d’un service qu’elle méprise, d’une entreprise qu’elle méprise davantage. Mais ce soir, elle n’est plus directrice. Ce soir, elle est une femme qui tombe.

Sa cheville ploie. Ce n’est pas la première fois qu’elle flanche sous le poids de ce monde. Elle a commencé à plier très jeune, lorsque son père, un gars silencieux et particulièrement dur, lui disait qu’elle n’arriverait jamais à rien si elle ne se « tenait pas droit ». Elle avait appris à marcher comme on apprend à survivre : la tête haute, le dos raide, le ventre contracté, les talons fermement ancrés dans un sol qu’il fallait conquérir. Mais aujourd’hui, le sol la trahit.

Le bord du trottoir est une frontière. Elle l’a franchie mille fois sans le voir. Cette fois, il se venge de son arrogance. Son escarpin glisse et, avec lui, tout son être bascule. Ses bras s’élancent dans une tentative désespérée de rétablir l’équilibre. Elle sait que c’est inutile. Depuis des années, elle compense, ajuste, jongle. Les réunions qui s’éternisent, les collègues qui lui parlent comme à une enfant, les rendez-vous manqués chez sa mère qui vieillit toute seule... Toujours, elle s’est raccrochée à l’idée qu’elle pouvait tout porter. Mais là, dans ce moment suspendu, elle sent que ce “tout” lui échappe.

Elle tombe.

L’air s’empare d’elle, brutal, intransigeant. Elle chute avec une lenteur déconcertante, comme si l’univers voulait qu’elle ressente chaque milliseconde de cet échec. Son corps se tord dans un sens, puis dans l’autre pour retrouver un semblant de contrôle. Sa jupe crayon, ajustée avec soin ce matin, remonte légèrement sur ses cuisses. Elle avait choisi cette tenue pour impressionner. Un tissu noir, austère mais élégant, qui disait : « Regardez-moi. Je suis inébranlable ! » Et pourtant, la voilà. Vulnérable, exposée, ridicule.

Elle pense à sa mère. Une femme aussi droite qu’elle, mais pour d’autres raisons. Non pas par ambition, mais par peur. Peur de ce que les autres diraient si elle fléchissait.
 
« Toujours paraître forte, Clara. Les gens s’emparent des faibles. Les gens dévorent les faibles ! »

Clara avait suivi ce conseil à la lettre, jusqu’à s’oublier elle-même. Pourtant, tandis que son genou s’approche inéluctablement du pavé, elle se demande si sa mère avait raison. Peut-être que fléchir était la seule issue ?

Le genou heurte le sol. Une douleur sourde et incandescente éclate dans son corps. Elle n’a pas le temps de crier. Ses mains, tendues vers l’avant, cherchent un appui. Mais il n’y a rien. Rien que ce vide, cette chute, ce moment où tout se déconstruit, comme un château de LEGO victime d’un coup de pied capricieux.

Elle voit son sac. Ce sac qu’elle a choisi avec tant de soin, comme tout le reste. Cuir véritable, couleur taupe. Pas trop flashy, pas trop fade. Des objets soigneusement sélectionnés, tous chargés d’un symbolisme cruel, se préparent à se répandre sur le ciment si souvent ignoré. Un Iphone avec le dernier numéro en vigueur, une pochette de maquillage, utile pour masquer ses cernes après les nuits trop courtes, et un badge : « Clara B. – Directrice adjointe. » Elle le déteste, ce badge. Elle a pensé à le jeter des dizaines de fois, mais elle ne l’a jamais fait. Parce qu’elle a peur de ce qui se passerait si elle n’était plus Clara B., la Directrice adjointe. Alors elle le garde. Sous peu, le sac en cuir le vomira, comme une vérité qui éclate. Ou une insulte...
Ses mains touchent enfin le pavé. Le contact est froid, brutal. Elle sent les os de ses poignets protester. Elle a envie de pleurer, mais elle ne peut pas. Pleurer, c’est pour plus tard. Pour l’instant, il faut continuer à tomber.

Elle pense à Paul. Paul, qui l’attendait au début, avec ses sourires et ses projets de vie pour deux. Paul, qui n’a jamais vraiment compris pourquoi elle travaillait autant, pourquoi elle rentrait si tard, pourquoi elle avait toujours l’air ailleurs. Il était parti un soir, comme on claque une porte. Sans préavis, ni explication.

« Tu te bats contre quoi, Clara ? » lui avait-il demandé avant de prendre la tangente.

Elle n’avait pas su répondre. Désormais, en chutant, elle croit comprendre : elle ne se battait pas contre quelque chose. Elle se battait contre absolument tout.

Le pavé est plus proche encore. Sa tête suit le mouvement. Elle sait qu’elle va heurter le sol. Une partie d’elle veut encore résister, mais une autre, plus sombre, plus profonde, accepte l’inévitable. Elle s’abandonne à la chute, et dans cet abandon, elle trouve une vérité qu’elle s’était toujours refusée de voir, celle que Paul avait tenté de lui révéler deux années durant :

Elle n’est pas invincible.

Son épaule heurte le sol. Le choc résonne dans tout son corps. La douleur explose, mais ce n’est pas ce qui l’effraie. Ce qui l’effraie, c’est le silence. Le silence autour d’elle, le silence en elle. Tout s’arrête. Comme si quelqu’un avait appuyé sur un gigantesque bouton “Pause”. Le monde, le mouvement, la gamelle disgracieuse... Et de ce silence émerge la certitude qu’elle ne sera plus jamais la même.

Elle reste là, immobile, étalée sur le trottoir, les quatre fers en l’air. Elle sent le froid du pavé contre sa joue, l’humidité qui s’infiltre dans ses vêtements, la chaleur électrisante de sa plaie au genou, lui signifiant qu’elle devra se passer quelques temps de jupes crayon. Elle entend les pas des passants, le bruit lointain d’un klaxon, une rumeur de vie qui continue autour d’elle.

Qui continue sans elle.

Personne ne s’arrête. Elle ne s’attendait pas à ce que quelqu’un lui tende une main secoureuse, mais elle pensait, peut-être, qu’il y aurait un regard. Le seul qu’elle semble mériter est celui d’un sans-abri, yeux fixes et poing repose-menton. Il lui adresse un sourire sous ses traits fatigués, vivant avec elle cette brève égalité dans l’échec. Elle respire. Un souffle court, tremblant. Elle n’a pas la force de se relever. Pas encore. Elle sait qu’elle le fera mais pas tout de suite et, surtout, pas comme avant.

Pour l’instant, elle reste là. Une femme qui chute. Une femme qui, enfin, s’autorise à tomber.

Hors ligne tentacule_du48

  • Calligraphe
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  • I didn't meet my witch in a karate club
Re : La Chute
« Réponse #1 le: 26 Février 2025 à 20:19:47 »
Alors Clara Clara, je comprends, je te comprends, 
Mais, dis-moi, n’aurait-il pas été plus logique genre qu’elle sente la douleur avant de comprendre la chute ?
Un genou qui crie avant qu’un cerveau n’analyse ?
Après tout, le corps est souvent plus rapide que l’âme, non ? oui ?

Et genre au lieu de s’abandonner à la chute, elle se laissait surprendre par l’impact avant même d’accepter son sort ?
uUne manière plus brutale, mais aussi plus vraie, de dire qu’on tombe toujours un peu avant de comprendre pourquoi.

J’ai adoré lire ton texte. Mais là, entre l’émotion, la gravité et mon cerveau en fin de service, j’ai l’impression d’être moi-même en train de tomber. Je vais le relire demain.

D’ailleurs, dis-moi… est-ce que Clara, c’est un peu toi ? 👀

Merci

Comment sacrifier un organe pour que mon écriture soit mature ?

Hors ligne Le Rouge

  • Buvard
  • Messages: 5
Re : La Chute
« Réponse #2 le: 28 Février 2025 à 01:06:16 »
Boooonjour !!!

Merci pour ta lecture, déjà, et pour ton commentaire.

Citer
Mais, dis-moi, n’aurait-il pas été plus logique genre qu’elle sente la douleur avant de comprendre la chute ?

Vu comme elle s'agitait avant de se ramasser, elle a eu le temps de comprendre  :D :mrgreen:

Même avec ton cerveau en stand-by, tes remarques sont pertinentes.

Clara...
Et bien non. Clara est une femme que je connais qui s'est toujours imposé une certaine droiture. C'est un peu son histoire. Un peu...

Hors ligne LOF

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 179
  • Frappé par le vent
Re : La Chute
« Réponse #3 le: 28 Février 2025 à 11:29:56 »

 Texte très fort.
 J'aime bien la métaphore (assumée et organique) de la chute.
 Dans une chute la conscience probablement s'intensifie.
 Les causes soudain s'éclairent.
 La chute est un grand thème littéraire (Camus etc),
 Il est intéressant aussi de lier le corps à l'esprit.
 Clara chute dans l'indifférence, à part le plus bas qu'elle qui l'accueille avec un sourire.
 Clara est une femme "invincible" qui s'autorise à tomber, voilà sûrement sa véritable force ;
 accepter sa fragilité sans que la phallocratie s'en empare trop contente...
 Très belle écriture.
 Merci.   
Lof

Hors ligne Béatrice M

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 079
    • beatricepassionnementpoesies.
Re : La Chute
« Réponse #4 le: 28 Février 2025 à 13:59:29 »
Bonjour Le Rouge,  je rejoints Lof. C'est un texte intéressant, Un femme qui méprise son travail en gardant la tête haute et rester forte c'est plus moi une sorte de faiblesse en restant dans cette boite qu'elle déteste et à la fois une force en restant dans l'affront. La chute démontrerai peut-être un changement à venir ou la force et le courage de changer de vie? j'ai aimé ma lecture, douce journée

Hors ligne Le Rouge

  • Buvard
  • Messages: 5
Re : La Chute
« Réponse #5 le: 28 Février 2025 à 20:21:06 »
Bonjour à tous,

Vos commentaires me touchent énormément, et je vous en remercie.

J'étais en train de relire "Matin Brun", de Pavloff, quand je me suis dit : « En fait, un récit n'a pas besoin d'être long ! »

Je me suis donc mis à écrire La Chute, comme un défi pavlovien personnel, dans le but de pondre quelque chose de court et de puissant. J'ai été inspiré par une amie et ancienne collègue, dont le menton pointe constamment vers le haut, non pas par caractère, mais par peur des autres.

Merci encore !

Hors ligne Esmée

  • Calligraphe
  • Messages: 130
    • Les Lettres d'Élise
Re : La Chute
« Réponse #6 le: 12 Mars 2025 à 09:23:55 »
Bonjour Le Rouge,

Je viens de lire ton texte que j'ai beaucoup apprécié. Cette chute s'étire juste le temps qu'il faut, pour dresser un portrait juste de cette Clara.

Le mélange de sentiments qui traverse Clara, la honte, la peur, l'abandon, est vraiment bien décrit.

A l'inverse de Tentacule_du48, je conçois assez bien qu'elle comprenne sa chute, même très brève, avant de sentir la douleur. C'est un moment puissant de sa vie, qui l'a fait basculer dans tous les sens du terme. Elle repasse toutes ces pensées qu'elle doit avoir depuis un moment sans se l'avouer peut-être, comme on dit qu'on voit toute sa vie dans les secondes avant de mourir.... Ici, pour mieux renaitre ?

L'écriture est aussi très belle, avec de jolies trouvailles :
Citer
Pleurer, c’est pour plus tard. Pour l’instant, il faut continuer à tomber.
:coeur: :coeur:


Merci pour ce texte !


Hors ligne HELLIAN

  • Grand Encrier Cosmique
  • Messages: 1 242
Re : La Chute
« Réponse #7 le: 12 Mars 2025 à 11:26:17 »
Belle lecture d'un texte fort où le temps se déploie de manière fractale et relativiste dans une écriture parfaitement maîtrisée qui fait de la chute un événement haletant. Bravo !
cent fois sur le métier...

 


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