Jorge Luis Borges est écrivain argentin né à la toute fin du XIXe siècle. Il est mort à Genève en 1986, presque centenaire, c'est pas mal, n’est-ce pas ?
Chez lui, on parlait aussi bien l’espagnol que l’anglais, donc depuis tout petit il est bilingue.
Adulte, il s’engage dans de multiples activités culturelles : il fonde des revues, traduit notamment Kafka et Faulkner, publie des poèmes et des essais. À la fin des années 30, il commence à écrire des contes et des nouvelles. Il publie aussi des poèmes et une quantité considérable de critiques littéraires. Bref, Borges, c’est pas du tout un romancier, son truc, c’est la brièveté (du coup le fait de le mettre dans cette section est assez comique).
Il devient directeur de la bibliothèque nationale et professeur à la faculté de lettres de Buenos Aires.
Il devient peu à peu aveugle et cela aura une forte influence sur ses écrits. A la fin, il dictait ses textes.
Outre ces éléments biographiques, le monsieur est aussi connu pour son grand humour et son goût pour l’imposture. Il a par exemple écrit un conte fantastique "Pierre Ménard, auteur du Quijote", un texte court qui décrit brièvement la vie et l'œuvre publiée de l'écrivain imaginaire Pierre Ménard avant de détailler son invraisemblable projet secret : la réécriture du premier livre de Don Quichotte, à l'identique (et donc dans l'espagnol archaïque de Cervantes). Le livre obtenu à la fin, identique à l’original, serait pourtant meilleur parce que là où Cervantes n’a fait qu’écrire une œuvre avec le langage de son époque, Pierre Ménard se livre à une recréation linguistique. Bref, voilà un exemple de ce que fait Borges. C’est aussi le genre de gars qui aime bien inventer des citations ou inventer des choses qu’il n’a jamais dites.
Bien, maintenant que vous cernez un peu mieux le personnage, parlons plus abondamment de ce qu’il a écrit, ce phénomène.
Le livre de sable (el Libro de arena). C’est un recueil de nouvelles, la plupart sont très courtes. J’ai été attirée par le titre, je le trouvais assez poétique. Mais j’ai rapidement déchanté à la lecture. La toute première nouvelle est pas forcément mauvaise, elle évoque la rencontre qu’a fait le jeune Borges avec un autre lui-même vieux et aveugle, mais j’ai déjà lu ce genre de dédoublements sous la plume de Borges et à force ça devient un peu lassant, je trouve. A part la nouvelle avec Ulrica (qui est pourtant une histoire d’amour) et celle de « la nuit des dons » qui parle d’Indiens, de maison close et d’un meurtre, je les ai trouvées assez fades. Disons que j’arrivais souvent à la fin de la nouvelle sans trop savoir de quoi ça avait parlé. Peut-être que les lire dans le métro ne m’a pas non plus aidé à rentrer dedans. Bref, moi, ça m’a pas trop emballée. La plupart du temps, je les trouve trop courtes, y a peu d’événements, tout va très vite, du coup je trouve qu’on n’a pas le temps de s’attacher à ce qu’on lit. Si vous lisez l’espagnol, ça rend mieux en espagnol et c’est plus ou moins accessible (enfin en VO le plus accessible, ça reste ses poèmes, je pense).
Evaristo Carriego. En gros, c’est une sorte de biographie de Borges sur Evaristo Carriego, un poète argentin. Je dis « sorte de biographie » parce que parfois y a des chapitres assez étranges, par exemple, les derniers chapitres parlent de l’histoire du tango et donc moins d’Evaristo. Bref, les premières pages sont assez intéressantes, y a aussi de jolies citations de poèmes de Ruben Dario mais c’est vraiment le hasard qui m’a fait prendre ce bouquin (faudra que j’apprenne à mieux lire les 4e de couv’, moi).
Fictions. C’est un recueil de nouvelles. Dedans on trouve celle sur la Bibliothèque de Babel que vous connaissez peut-être (c’est une
bibliothèque infinie) ainsi que cette fameuse nouvelle « Pierre Ménard, auteur du Quijote ». Les histoires sont assez courtes mais complexes (l’identité des personnages est souvent assez floue et l’écriture tire assez souvent sur le registre fantastique). On y retrouve la plupart des thèmes chers à Borges : l’infini, lieux imaginaires, réflexion sur ce qu’est une œuvre littéraire, les miroirs, les échecs…
Ma préférée est sans conteste « Les ruines circulaires ». Je l’ai trouvé très poétique, j’ai beaucoup aimé l’écriture :
« Nul ne le vit débarquer dans la nuit unanime, nul ne vit le canot de bambou s’enfoncer dans la fange sacrée, mais, quelques jours plus tard, nul n’ignorait que l’homme taciturne venait du Sud et qu’il avait pour patrie un des villages infinis qui sont en amont, sur le flanc violent de la montagne, où la langue zende n’est pas contaminée par le grec et où la lèpre est rare. Ce qu’il y a de certain c’est que l’homme gris baisa la fange, monta sur la rive sans écarter (probablement sans sentir) les roseaux qui lui lacéraient la peau et se traîna, étourdi et ensanglanté, jusqu’à l’enceinte circulaire surmontée d’un tigre ou d’un cheval de pierre, autrefois couleur de feu et maintenant couleur de cendre. Cette enceinte est un temple dévoré par les incendies anciens et profanés par la forêt paludéenne, dont le dieu ne reçoit pas les honneurs des hommes. » Dans l’ensemble, ça m’a fait un peu le même effet que pour l’autre recueil de nouvelles, je trouve qu’on a du mal à s’attacher au texte. En tout cas, moi, j’ai souvent eu du mal à rentrer dedans et en refermant le recueil, j’aurais bien été en peine de dire de quoi ça parlait.
Niveau poésie, je connais surtout ce que j’ai étudié en cours (c'est-à-dire une douzaine de poèmes). Parfois, je trouve qu’il s’éloigne pas vraiment de ce qui a déjà été fait, qu’il reprend exactement les mêmes thématiques (le fleuve, le temps, la mémoire) et niveau versification, faire rimer « agua » avec « agua », on fait mieux quand même. Ceci dit, certains poèmes sont très sympas, plutôt rythmés et avec de jolies images. Je vous mets ceux que j’ai préférés en version originale et avec mon humble traduction pour ceux qui ne parlent pas espagnol.
Ajedrez Le jeu d'échecI En su grave rincón, los jugadores
Dans leur grave recoin, les joueursrigen las lentas piezas. El tablero
Dirigent les lentes pièces. L'échiquierlos demora hasta el alba en su severo
Les retarde jusqu'à l'aube dans sa sévèreámbito en que se odian dos colores.
Enceinte où deux couleurs se détestent.Adentro irradian mágicos rigores
A l’intérieur irradient de magiques rigueurslas formas: torre homérica, ligero
Les formes : tour homérique, légercaballo, armada reina, rey postrero,
Cheval, reine aimée, roi dernier,oblicuo alfil y peones agresores.
Fou oblique et pions agressifs.Cuando los jugadores se hayan ido,
Lorsque les joueurs seront partis,cuando el tiempo los haya consumido,
Lorsque le temps les aura consumésciertamente no habrá cesado el rito.
Le rite n'aura certainement pas cessé.En el Oriente se encendió esta guerra
Dans l’Orient éclata cette guerrecuyo anfiteatro es hoy toda la tierra.
Dont l’amphithéâtre est toute la terre.Como el otro, este juego es infinito.
Comme l’autre, ce jeu est infini.II Tenue rey, sesgo alfil, encarnizada
Faible roi, fou biaisé, reinereina, torre directa y peón ladino
Acharnée, tour directe et pion malin, sobre lo negro y blanco del camino
Sur le noir et le blanc du cheminbuscan y libran su batalla armada.
Ils cherchent et livrent une bataille armée.No saben que la mano señalada
Ils ne savent pas qu’une main signaléedel jugador gobierna su destino,
Du joueur gouverne leur destin,no saben que un rigor adamantino
Ils ne savent pas qu’une rigueur adamantinesujeta su albedrío y su jornada.
Assujettit leur libre arbitre et leur voyage.También el jugador es prisionero
Le joueur aussi est prisonnier(la sentencia es de Omar) de otro tablero
(la sentence est d'Omar) d'un autre échiquierde negras noches y blancos días.
De nuits noires et de jours blancs.Dios mueve al jugador, y éste, la pieza.
Dieu dirige le joueur, et ce dernier, la pièce.¿Qué Dios detrás de Dios la trama empieza
Quel dieu derrière Dieu commence l’histoirede polvo y tiempo y sueño y agonías?
De poussière et de temps et de rêve et d’agonies ?La lluvia La pluieBruscamente la tarde se ha aclarado
Brusquement la soirée s’éclairePorque ya cae la lluvia minuciosa.
Parce que tombe déjà la pluie minutieuse.Cae o cayó. La lluvia es una cosa
Tombe ou est tombée. La pluie est une choseQue sin duda sucede en el pasado.
Qui sans doute a lieu dans le passé.
Quien la oye caer ha recobrado
Celui qui l’entend tomber a retrouvéEl tiempo en que la suerte venturosa
Le temps où le sort heureuxLe reveló una flor llamada rosa
Lui révéla une fleur nommée roseY el curioso color del colorado.
Et la curieuse couleur du rouge.Esta lluvia que ciega los cristales
Cette pluie qui aveugle les vitresAlegrará en perdidos arrabales
Réjouira dans les faubourgs perdusLas negras uvas de una parra en cierto
Les raisins noirs de la treille dans une certainePatio que ya no existe. La mojada
Cour qui n’existe plus. La soiréeTarde me trae la voz, la voz deseada,
Mouillée m’apporte la voix, la voix désiréeDe mi padre que vuelve y que no ha muerto.
De mon père qui revient et qui n’est pas mort.Brefouille, moi, j’ai quand même un peu de mal à accrocher à Borges, quand on l’étudie, on prend plus le temps de regarder dans le texte et du coup c’est intéressant mais à lire, comme ça, je trouve pas ça transcendant. Je crois que je vais me limiter à lire sa poésie et trouver
El Hacedor.
Et vous ? Qu’en avez-vous pensé ?