La caméra est posée sur son socle, le fond de champ est posé. Il est dans les tons roses, mais bon, c'est la prod qui choisit, hein.
Le premier candidat s'avance :
- Nan mais c'est moi qui vais gagner, hein. Le problème des votes ne vient pas de moi...
- Mh, merci colonel, répond la voix.
Le second candidat entre dans le champ.
- Vous feriez mieux de ne pas me toucher...
- Ah bon ? Mais, pourquouaaaaaaaahhhhhhhhh !
*La production vous demande un instant, le temps de trouver une voix de rechange*
Place au troisième candidat :
- Dites... Vous êtes disponible ? Et surtout : vous voulez des enfants ?
- Mh, non, mais merci... C'est ma femme qui va être contente !
Et enfin, voici le dernier :
- Alors, jeune homme, que pouvez-vous nous dire ? demande la voix.
- Eh bien, je heu... je suis assez triste en ce moment.
- T'es un enfant et t'es triste ? Allô, quoi !
Mesdames, messieurs, suite à la présentation de vos candidats, il est temps de prendre votre téléphone et envoyer vos votes au 3637 !
Le colonel Stépanovitch : Oeuvre : Les genoux, de E112 / Trompette sournoise.
Description :
Le colonel est le personnage typique que l'on adore détester... On ne connait pas son vrai nom, mais c'est un homme normal, bien dans sa vie ordonnée (Mercredi jogging, lundi sexe, invariablement sauf jours fériés). Jusqu'au jour où ô malheur, elle lui envoi un tableau excel de son cycle de menstruation, et fini pour la faire tomber enceinte. Ce qu'il n'avait pas prévu, c'était la déformation physique qui allait de pair... Adieu les lundi soirs, bonjour les films soviétiques pour adultes. Ils vont alors faire appel à une sexologue, qui leur proposera des solutions pour relancer leurs vie de couple. Ses aventures vont le mener à incarner le Colonel Stépanovitch, pour le bien de la naissance de son fils!
Une facon de pensée detestable qui camoufle un amour de sa femme, bidonchons et confrontation au déni et la fuite, il l'avoue lui même, ses raccourcis mentaux laissent souvent perplexes ses contemporains.
Extraits :
— Vous allez écrire quelques lignes, tous les jours, pour Madame. Rien de terrible. Certainement pas un roman. Simplement, lui exprimer à travers quelques mots ce que vous inspire son corps, quels sont vos fantasmes, les endroits où vous aimeriez la toucher.
— Et vous les lui lirez, ces mots, chaque soir, au lit. Vous ne vous toucherez pas. Pas au début en tout cas. Vous laisserez votre texte la caresser à votre place.
[...]
Je m’étais armé d’un dictionnaire des synonymes, du Bescherelle, du Larousse Médical illustré et d’une carte topographique de la Russie soviétique. Je m’étais remis à fumer, pour l’occasion. Le cendrier débordait sur les feuillets que je rédigeais comme la foudre, en écoutant de la musique classique, au milieu de l’espace que je m’étais aménagé dans le garage. J’y passais le plus clair de mon temps. Le huitième jour, j’étais déjà en relation avec un éditeur belge et je négociais une adaptation au théâtre, quand Fanny refit son apparition dans ma vie, ordonnant la suspension immédiate de ma production littéraire, sous peine de suicide au gaz.
Je me couchais près d’elle ce soir-là, avec mon manuscrit sous le bras. « La barbe te va bien » dit-elle. Et je lui lus le premier chapitre d’Orgie au goulag, une trilogie romanesque traversant le vingtième siècle.
[...]
Fanny s’est mise à chialer comme une madeleine. Une madeleine d’un mètre cinquante-six. Le cauchemar de Proust. Mais ce n’était pas ma prose qui la bouleversait ; bien que l’histoire comportât quelques passages assez poignants (Stépanovtich fuyant Kiev à bord d’une charrette à bras, en particulier). Non. Fanny s’attendait probablement à autre chose. Elle manquait tout simplement d’honnêteté intellectuelle, et refusait de saisir les paraboles disséminées tout au long de mon œuvre. Nous avons annulé les rendez-vous suivants avec Madame la Sexologue. Visiblement, le problème ne venait pas de moi.
Fiche par Ben G
Heure :Œuvre :Elle s'appellait Heure, de Anlor
Description :Heure est une pendule. Qui marche, qui vit, qui respire, qui ressent. Mais c'est une pendule. Heure, c'est le temps qui passe. Alors normal, elle est haïe par tous. Enfin tous. Y a bien Anton et Xabi, le grand et son petit frère qui l'ont recueillie envers et surtout contre tous. Et là peut être, dans cet endroit où le temps s'arrête, il y a un espoir de bonheur. Ou pas.
Extrait : « Mais pourquoi tu mets toujours des gants ? C’est pour pas te salir ? »
Couchée dans l’herbe, ses cheveux blonds se mêlant à ceux du petit garçon, Heure se redresse, cueille une pâquerette et enlève son gant droit. Curieux, Xabi s’assoit à son tour et observe les mains de la jeune fille. A peine la fleur s’est-elle retrouvée entre les doigts nus qu’elle devient sombre et se flétrit. Sa tête jaune se penche et les pétales tombent. Tout s’effrite, tout s’écroule, tout meurt. Xabi garde la bouche ouverte de surprise.
C’est des mains qui font vieillir.
Fiche par Baptiste
Valentin :Oeuvre : As de coeur, de Spes
Description :Dans un autre monde, on choisit son conjoint ou sa conjointe lors d’une Cérémonie. Au bout du troisième échec, on part pour les travaux les plus difficiles. Seule condition : quel que soit le couple, il faire des enfants.
Le narrateur d’As de cœur et c’est sa troisième cérémonie. Heureusement, au moment où il laisse tomber, il rencontre Valentin.
Valentin — qui est aveugle — va vers le narrateur au moment où celui-ci se résout à aller à la mine et lui propose de former un couple ensemble. Il travaille pour une radio, cuisine, va faire les courses. Problème : le narrateur est asexuel et Valentin se demande s’il l’aime vraiment.
Extrait : Le dos d'une main effleure mon coude, me tirant de ma torpeur. L'homme est aveugle. Il me dit :
– C'est ta troisième, non ? Moi aussi. Je t'ai écouté parler avec Michel.
Mon regard est bloqué sur ses yeux trop fixes et trop clairs.
– On va y passer, ce coup-ci, continue-t-il. On n'a qu'à se choisir, tous les deux. Foncer.
Sur le coup, je réfléchis très égoïstement. Je me dis qu'il est handicapé, et qu'en plus il ne sait presque rien de moi. Pire : il me propose de devenir mon partenaire de vie, sans même s'être présenté ? Et puis, je me suis fait à l'idée de travailler dans les souterrains ou bien le nez dans les vapeurs chimiques. Je me convainquais même que peut-être, avec de la chance, je trouverai des pierre. J'aimerais bien me mettre à sculpter, mais ce qu'on trouve à la surface ne me convient pas. Il ajoute, dévoilant des appréhensions similaires aux miennes :
– Je ne te connais pas, je ne sais pas à quoi tu ressembles. Peut-être que tu te colles les cheveux en arrière à la gomme, et que tu es un de ces faibles qui votent pour le parti du quartier nord.
Il essaie de rire, et des mèches jaunes glissent devant ses yeux. Il ne les replace pas. Il me paraît désespéré, vulnérable même.
– Entendu, je réponds.
*
Je suis assis par terre sur le plancher, sous la fenêtre, silencieux. Valentin cuisine. Son habileté à manier le couteau sans rien voir force mon admiration. Il me donne l'impression de découper des formes dans la pâte. Je me lève pour être sûr. Mes genoux craquent un peu. Sous les doigts de Valentin, la lame a dessiné des étoiles.
*
Nous vivons ensemble depuis six semaines. J'ai l'impression de commencer à peine à le connaître. Il travaille pour la radio et ne sort presque jamais. Quand je rentre du chantier, le soir, je le trouve souvent avec un casque audio sur la tête, en train de parler. Il a déménagé tout son matériel chez moi. Même s'il est en plein enregistrement, il me dit toujours bonsoir. Valentin a de réelles qualités d'orateur. Ce soir, j'aurais aimé l'écouter mais, à mon arrivée, il coupe le micro et enlève son casque. Il me sourit, et j'ai envie de le prendre dans mes bras. Je n'ose pas. Nous ne nous sommes encore jamais touchés.
Fiche par Loïc
Gin :Oeuvre : Du baume au cœur, de Say
Description :Gin est un garçon à la frontière entre l'enfance et le monde des adultes. Il entre à la pharmacie des Idées Noires pour chercher un remède, mais pas n'importe lequel : Gin a l'esprit trop encombré des vérités du monde, a lu trop de livres philosophiques, et tient à oublier tout ça.
Gin est un garçon poignant par son innocence et la souffrance qu'il éprouve, dans un monde que pourtant il devrait à peine commencer à découvrir.
Extrait : Le vendeur se retourna, jaugeant ce petit garçon comme s' il lui demandait la lune. Il plissa les yeux imperceptiblement, et retourna à ses rayons . Il s'affaira, s’arrêta près d'un produit, jeta un œil à Gin, le reposa, en saisit un autre, le reposa à nouveau, et réitéra le manège plusieurs fois.
Il finit par prendre l'échelle, et grimper les barreaux quatre à quatre. Il grimpa haut, très haut, si haut que Gin le perdit de vue. Il finit par redescendre, un tube blanc sans étiquette à la main.
« Monsieur, ceci est un baume pour le cœur. Je doute qu'il soit possible de trouver plus efficace à l'heure actuelle. »
Gin sembla convaincu. Cela sonnait bien.
« Il vous faudra en appliquer doucement sur votre cœur, tous les soirs, pendant une semaine. Après cela, vous serez guéri, Monsieur. Je peux vous le garantir. »
« Sur mon cœur ? Vous voulez dire sur ma poitrine ? »
« Non, Monsieur. Sur votre cœur. »
« Mais comment suis je supposé passer de la pommade sur mon cœur ? »
« En le faisant sortir de votre poitrine, Monsieur. »
« Mais comment le faire sortir ? »
« Comme il y est entré, je suppose. »
Fiche par Kerena