Bonsoir,
Le texte présenté ici est le second d'une série de trois (quel titre original du coup... tout pourri je sais, vous pouvez le lapider à coup de bouses d'éléphant sauce arrabiata).
Si vous n'avez pas lu le premier, l'histoire risque d'être quelque peu difficile à comprendre, je vous conseille de vous rendre d'abord sur ce sujet : [
Partie I]
Encore une fois, je ne demande aucune indulgence, même pour raison d'inexpérience. Je tiens à remercier Kath qui a déjà relu la toute première version du texte, et qui me recommande de placer cet indicateur ici :
Voilà, ces mises en gardes faites, bonne lecture :
Un triptyque du haras - Partie II - ElleMi casa es tu casa
Tatiana faisait l’inventaire de ce que je m’apprêtais à emmener de la chambre de clinique où j’étais resté en observation quelques heures quand son père fit irruption dans la pièce. Comme à son habitude, il ne s’annonça pas, ne prit même pas la peine de frapper, mais nous savions qu’il pouvait de toute façon surgir à tout moment, tel un diable de sa boîte, alors que nous baissions notre garde.
Après mon accident de cheval, redite de celui qui avait plongé dans le coma l’adolescent que j’avais été, Alexis s’était tout d’abord montré furieux, blessant, aussi désagréable qu’il pouvait l’être, en m’accusant d’avoir maltraité l’une de ses plus belles juments. Le garçon d’écurie, Didier Sirjac, semblait m’en vouloir pour les mêmes raisons, et seule Tatiana avait montré un peu de compassion envers moi. Elle au moins avait pris un peu de temps pour me laisser m’expliquer, mais même si son père en avait fait autant, il m’aurait été difficile de l’accuser d’avoir tenté une fois de plus de me mettre en fâcheuse position.
Et quand je dis « tenter », il avait plutôt bien réussi.
Cependant après une bonne demi-journée, il sembla qu’il n’était plus question de mon inconséquence, preuve que Tatiana n’avait pas attendu pour aller le trouver, et lui parler.
« Il semblerait qu’on vous ait donné une canne, Horace, remarqua Alexis avec un demi-sourire, rassurez-vous notre belle jument Sirocco n’en aura pas besoin : elle est en pleine forme.
— Merci de me rassurer Alexis, répondis-je en m’appuyant sur mon support de misère en aluminium, j’ai hâte d’aller lui présenter mes excuses. J’ai bêtement oublié ce que m’avait dit Didier à son sujet, qu’il fallait la guider avec douceur. Encore désolé.
— Ahhh ne vous en faites pas, me dit-il en agitant la main droite, j’ai dit des choses sous l’effet de la colère et de la peur, mais c’est oublié puisque personne n’a rien eu de grave.
— Papa, je vais reconduire Horace à son hôtel si tu veux bien, suggéra Tatiana, et demain…
— Il mange avec nous, l’interrompit son père, et il dormira à la maison. C’est la moindre des choses. »
La jeune femme et moi nous regardâmes, ébaubis. Même enfant, je n’avais jamais eu droit à l’hospitalité de la famille Corranovsk, et après le grain que nous avions essuyé le matin-même, c’était on ne peut plus inattendu.
« Allez, ne discutez pas, reprit l’industriel quinquagénaire, je vais rentrer, et Tatiana, tu conduiras Horace chez nous une fois ses affaires en ordre ici. Comme ça quand vous arriverez, on pourra tout prendre en charge. Je vais faire envoyer Dominique à votre hôtel, Horace, il ramènera vos bagages.
— Euh… hé bien merci de tout cœur Alexis, j’apprécie votre attention. Surtout faire envoyer votre précieux maître d’hôtel ainsi, ça me touche beaucoup.
— Nous appellerons vos parents aussi, pour leur dire que vous allez bien.
— Oh je ne leur ai rien dit pour la chute de cheval, la dernière fois ma mère l’a ... hum ...
vraiment mal vécue, je leur raconterai quand tout ira mieux.
— Bien, puisque nous sommes d’accord, alors à tout à l’heure. »
Les mocassins de cuir d’Alexis Corranovsk couinèrent sur le revêtement du sol de la clinique à mesure qu’il s’en allait. Tatiana jeta un dernier coup d’œil dans le couloir, ferma la porte et jeta ma valise sur le lit avec un large sourire.
« Tu vois ? S’il accepte que tu viennes à la maison, alors je t’aurai tout à moi !»
Elle s'approcha et je la serrai contre moi du bras qui ne tenait pas la canne.
« Tu crois ? repris-je légèrement incrédule, je me dis que ça peut être l’occasion pour lui de nous surveiller d’un peu plus près. Didier, Dominique, Hortense, et Salim : ils travaillent tous pour lui.
— Peu importe, ce sera aussi plus facile de lui parler ensemble, ce soir au dîner, ajouta Tatiana en se libérant de mon étreinte pour prendre mes bagages, ce sera le bon moment. »
Elle rouvrit la porte de la chambre, me lança mon blouson qui trouva une place de choix sur mon épaule, et nous entreprîmes de quitter les effluves de teinture d’iode et les revêtements anti-dérapant.
Dès que nous eûmes passé les portes-tambours réservées aux visiteurs, l’éclat rouge orangé du soleil qui se retirait vint nous aveugler, et c’est à moitié éblouis qu’il fallut retrouver la Mazda de l’unique héritière du haras Corranovsk.
Rapidement, le soleil disparut derrière l’horizon, et une désagréable langue de fraîcheur vint se mêler au petit vent de fin de journée. Ayant musardé devant ce spectacle, nous retrouvâmes finalement la voiture : Les portières claquèrent, le bruit artificiel du moteur électrique se fit entendre, et l’auto-radio commença à annoncer les titres du journal.
Un instant, nous restâmes assis en silence, Tatiana au volant, et moi sur le siège passager que j’avais dû reculer d’une bonne coudée, écoutant les mésaventures d’un jeune homme qui avait tenté de se rendre en France en voyageant sur le train d’atterrissage d’un avion. En Corse, les incendies de forêt avaient provoqué la mort d’un randonneur. En Cisjordanie, le conflit s’intensifiait pour un morceau de terre. Ni la jeune femme, ni moi ne prononçâmes un mot, mais d’un simple regard, nous avions partagé nos vingt secondes d’empathie avec le reste du monde. J’allais arrêter l’appareil quand la main pâle de mon amie se posa sur la mienne. Son enthousiasme dont j’avais été le témoin dans la chambre s’était quelque peu paré d’hésitation, mais mon amie d’enfance était de retour : nous nous étions retrouvés juste elle et moi, sans les paillettes qui nous aveuglaient autrefois.
Un instant, me traversa l’esprit l’idée de l’embrasser à nouveau, mais ma ceinture de sécurité m’empêchait toute contorsion incluant l’idée de franchir la limite du levier de vitesse. Au lieu de cela, je la laissai simplement me conduire chez elle, chez son père.
« Tu dois repartir quand, exactement ? » me demanda Tatiana, en quittant le parking de la clinique.
Devine qui vient dîner ?
Elle coupa le contact à côté de la Lotus Seven de son père. L'extérieur de la villa révélait en Alexis un homme de cheval amateur de belles automobiles ; toutefois les parterres de fleurs fuchsia vomissant leurs couleurs sur l'allée de gravier me laissaient quelques peu dubitatif au sujet du reste de la personnalité du maître de maison. Je ne pus en connaître le parfum, mes narines étant encore saturées d'effluves de teinture d'iode et du cuir des sièges d'où je me relevai, titubant sur ma canne.
Déjà Tatiana avait fait le tour de la Mazda pour me soutenir pendant que je me mettais debout. Elle me tendit la valise.
« Allez, sourit-elle, il n’y a que quelques mètres, et après Hortense prendra le relais.
— Merci pour tout ce que tu as fait, tu crois qu’on devrait attendre le dîner pour parler à ton père ?
— Oui, oui, le temps de mettre la voiture au garage, on se décrasse un peu, et à mon avis il sera l’heure de manger. À tout de suite. »
Elle se dressa sur la pointe des pieds pour m’offrir un baiser du bout des lèvres, et se glissa au volant de son « bolide ». Je la regardais s’éloigner puis disparaître, avant de prendre mon courage à deux mains, mais ma valise d’une seule, et d’aller sonner à la porte.
Comme si elle m’attendait derrière son huis, Hortense, l’ancienne cheffe de rang devenue responsable des cuisines de la demeure Corranovsk, ouvrit la porte, et hocha la tête avec un regard dur. Elle baissa les yeux sur ma jambe, secoua la tête en arborant une désapprobation feinte, puis s’empara de mon bagage avant de l'emporter. Après trois pas, elle tourna la tête vers moi et desserra enfin les dents :
« Viens Horace. Tu savais très bien que ça ne pouvait pas bien se passer, dit-elle en faisant référence à mon retour au haras, mais tu feras l’effort de me suivre comme si de rien n’était.
— Oui madame Hortense, mais je vous rappelle à toutes fins utiles que je n’ai jamais été, et ne suis toujours pas mon oncle. »
Elle s’immobilisa, reposant son fardeau sur le sol de la villa, fait de carrelages aux tons chauds, et m’adressa un regard féroce que je pensais ne jamais plus revoir.
« Encore heureux que tu ne sois pas ton oncle ! Sinon crois-moi, tu n’aurais jamais foutu les pieds ici, ami de la petite ou pas. J’aurais mis ma place en jeu. Ton oncle était un vieux dégueulasse, et j’espère vraiment que tu ne lui ressembleras jamais. Il savait se faire obéir par les chevaux comme personne, et tu pouvais lui faire confiance pour que tout se passe toujours parfaitement lors des galas équestre. Mais ce qu’il m’a fait, Oscar, crois-moi, je ne lui pardonnerai jamais. »
Elle tremblait. Hortense qui d’habitude avait une contenance impeccable, qui avait plus de vingt ans de service dans cette famille et trois décennie dans l’hôtellerie-restauration, n’avait pas mis cinq minutes à déchirer son image en ma présence. J’en étais sûr : nous étions seuls dans la maison, elle ne se serait jamais livrée à de telles démonstrations dans le cas contraire. Posant ma canne contre le mur, je me baissai pour prendre ma valise, et pris le bras d’Hortense qui fuyait mon regard.
« Madame Hortense, je sais ce qu’il vous a fait, et croyez-moi je ne l’ai jamais défendu pour ça. Je ne sais pas s’il était sincère quand il vous a présenté ses excuses le jour où il a démissionné, mais en tout cas, ce dont je suis certain, c’est que je ne suis pas comme lui. Je vous le promets.
— Mpf… tous pareils, des baratineurs. Allez, évite de te casser plus que tu n’es déjà en morceaux et donne-moi ça, m’ordonna-t-elle en tendant le bras vers ma valise, si Tatiana me voit à ton bras, tu vas lui briser le cœur aussi. Hop, hop, hop, du nerf !
— J’aurais raison d’être jalouse, Hortense, s’invita la voix de Tatiana qui venait de nous rejoindre dans le couloir, je rêve déjà d’être aussi en forme que toi.
— C’est le travail qui nous conserve, répondit l’ancienne cheffe de rang en recomposant aussitôt son personnage, vous n’avez qu’à pas négliger le vôtre et tout ira bien. »
Un silence pesant nous servit d’escorte jusqu’à la chambre qui m’avait été réservée. Je me retrouvai bientôt seul dans cette petite pièce mansardée, avec un lit d’un autre âge, un fauteuil, un petit lavabo, et une grande fenêtre ouverte vers le ciel qui me laissait une belle vue sur la cime des arbres du haras. Il aurait fallu que je me penche à l’extérieur pour voir autre chose, mais inutile de s’esquinter une deuxième jambe, n’est-ce pas ?
Les lieux sentaient bon les produits d’entretien, mais à mieux y réfléchir, il y avait le spectre d’une poussière familière en filigrane. On avait certainement nettoyé les lieux à grande hâte, avant de faire le lit et de placer des napperons. Rien de visible à l’œil cependant, Hortense maîtrisait parfaitement son métier. Je m’allongeais sur le lit pour quelques minutes. Le bruit sourd d’un ressort du matelas sous les couvertures me rappela que l’installation n’était pas d’hier, mais je n’en avais cure. Les yeux fermés, je me pris à paresser, préparant mentalement les échanges qui allaient avoir lieu avec Alexis.
Mes relations avec Tatiana n’avaient jamais réellement été claires à ses yeux, et il s’imaginait sans doute que tout s’était arrêté il y a dix ans. De son fait, puisque cela était à présent limpide dans mon esprit. J’avais quitté la région pour aller faire des études, un internat, puis une classe préparatoire, une école d’ingénieur, quelques stages, et enfin j’étais de retour. Entre temps nous étions tous passés à autre chose. Enfin, c’est ce que tout le monde pensait.
En réalité, il y avait bien eu une période où nous nous étions éloignés, ma tendre amie d’enfance et moi, il y avait mes études bien sûr, puis il y eut Sandrine qui me quitta parce que j’avais oublié un de nos rendez-vous, il y eut Élise bien plus tard, avec qui je me disputais sans arrêt, et enfin Gladys, qui en définitive lorgnait plus sur mon futur diplôme d’ingénieur qu’autre chose. Je savais que Tatiana non plus n’était pas restée seule pendant tout ce temps, mais elle avait plus de raisons de se méfier des coureurs d’héritage que moi. Cela l’avait en quelque sorte laissée sur ses gardes. Nous savions cela tous les deux, et avions repris contact il y a quatre ans, tout simplement parce que nous avions compris, chacun de notre côté, que nous ne pouvions nous passer l’un de l’autre.
Inutile de dire que ce genre de relation à distance n’est pas sans poser certains problèmes, surtout quand on vous propose de sortir entre étudiants, chacun avec sa moitié, et que vous déclinez poliment l’invitation de l’autre célibataire du groupe parce que vous êtes déjà en couple avec une personne que les autres ne voient jamais. Vous avez aussi ces accros du défi qui se disent qu’elles vous feront casser avec votre télé-relation, en agitant quelque chose de plus charnel sous votre nez. Mais nous avons patienté, patienté, et lorsque je vins enfin la retrouver, il fallut que je remonte en selle à titre d’épreuve finale.
À aucun moment, en revanche, je n’avais envisagé qu’Alexis …
« Horace, tu n’es pas prêt ? On passe à table, vite ! »
Le visage de Tatiana, dans l’entrebâillement de la porte, arborait une expression alarmante : le couperet de la colère d’Hortense aller tomber sur moi si je manquais l’heure du service. Un rapide regard au réveil m’apprit que si j’avais rêvassé, j’avais bien dû aussi m’assoupir pendant une bonne demi-heure. Je me redressai d’un bond.
« J’arrive Tiane, désolé, ce doit être les calmants. »
Elle me regarde, pas réellement convaincue, et hoche la tête en posant une paire de pantoufles à l’entrée de la chambre.
« Si tu le dis… dépêche-toi, me dit-elle l’air un peu inquiet, je ne sais pas dans quel état d’esprit est papa. Il semble qu’ils aient pu ramener tes bagages de l’hôtel, mais ils ont dû beaucoup insister. Dominique n’avait pas l’air content.
— Alors on ne va pas les faire attendre, répondis-je en me lavant les mains rapidement, j’enfile tes pantoufles et on descend.
— Tu te sens un peu mieux au moins ? Tu as moins mal ?
— Oui, ça m’a fait du bien. Si tu es prête, on a plein de chose à dire à ton père. »
Hypocras à la Russe
Je me surpris à regarder la Lune par le vasistas de la chambre, tapotant du pied le montant du lit comme pour finir de passer mes nerfs. Le repas avait été à la fois à la hauteur de mes espérances, mais aussi teinté d’une certaine déception.
Je me retrouvais à réfléchir, vêtu d’un simple caleçon E=mc² et d’un vieux t-shirt usé jusqu’à la fibre, à la marge de manœuvre que nous avions à présent, Tatiana et moi. Quoi que je décide de toute façon, il était certain que j'aurai besoin de somnifères pour dormir. J'étais sur le point de m'envoyer mon sommeil en gellules lorsqu’on gratta à ma porte.
Me campant sur ma jambe valide, je sautillai jusqu’au chambranle pour aller ouvrir. Tatiana se tenait dans l’entrebâillement : elle avait visiblement pris le temps de passer une chemise de nuit et de se brosser les cheveux. Elle s’était démaquillée, ce qui la rajeunissait quelque peu mais accentuait aussi l’impression de fatigue accumulée dans la journée. Elle leva vers moi un regard interrogateur.
« On peut parler ? Tu sais, sans papa et les autres. Je sais que ça n’a pas été facile de rester calme, tu veux peut-être laisser sortir un peu ce que tu avais sur le cœur ?
— Ah, répondis-je, entre alors, tu préfères t’asseoir sur le lit ou le fauteuil ?
— Comme tu veux, c’est toi le grand malade, argumenta-t-elle avec un sourire qui eut le don d’illuminer une soirée qui se terminait mal. Dominique et Papa me croient endormis, Hortense est rentrée chez elle, personne ne viendra se plaindre que nous dérogeons aux convenances.
— Alors je prends le fauteuil. Avec la canne et les pantoufles ça complète ma panoplie de petit vieux.
— On te donnera des biscottes et du jus de fruit demain matin, ajouta-t-elle en étouffant un rire de la main, tu veux peut être une bouillotte pour la nuit ? »
Je me contentai de sourire, sans doute un peu fatigué, en m’installant dans la bergère qui était visiblement passée il y a peu entre les mains d’un tapissier. Je fixai Tatiana le temps qu’elle s’installe, assise en tailleur sur mon lit, puis finis par prendre la parole.
« Tu as raison sur plusieurs points. Déjà je n’ai pas dit tout ce que j’avais prévu de dire à ton père ce soir. Quand nous nous sommes installés à table, il y avait ce bouquet entre nous qui nous empêchait de nous voir, je suis quasiment certain qu’il était là à dessein.
— Possible, mais c’est Salim qui a fait ces bouquets, je doute qu’il ait pensé à mal.
— Le jardin est son territoire, mais la maison celui d’Hortense et Dominique. Et si ton père leur dit de placer des bouquets quelque part, ils obéiront, tu le sais bien.
— C’est vrai. Ensuite, ajouta-t-elle en se tapotant le nez, l’air songeur, il s’est mis à te tutoyer, alors qu’il ne l’avait jamais fait.
— “Prends place, mon petit, j’espère que tu es bien installé. Est-ce que tu veux qu’on te donne un coussin pour ton dos ?”
— Hé pas la peine d’essayer d’imiter la voix de papa ! En plus tu le fais mal.
— Très bien très bien, hé hé, mais dans ce cas tu arrêteras de me tirer la langue.
— Grmpf …
— Et puis c’est ton père qui a commencé à m’infantiliser. Je ne crois pas que ce soit volontaire, mais il a voulu feindre une trop grande proximité, de façon trop soudaine. Je le connais pourtant depuis longtemps, il sait en général masquer ses émotions. Tu te rappelles combien il semblait sincère lors de la lecture qu’il a faite à l’enterrement de ta grand-mère ?
— C’est vrai, pourtant aucun des deux ne pouvait encadrer l’autre. Mais là c’était un enterrement, la situation était particulière. Je me demande s’il ne voulait pas que tu saches qu’il se forçait.
— C’est là que je veux en venir, ajoutai-je en levant l’index, je crois qu’il a deviné que je m’étais souvenu de mon premier accident de cheval.
— Ce que tu m’as dit à la clinique ? Qu’il avait provoqué l’accident autrefois ? Je… j’ai toujours du mal à y croire.
— Moi aussi, et pourtant j’ai peur. Ces regards qu’il me lançait, furieux ce matin, mais tout miel ce soir, ce silence pesant pendant que nous profitions des melons au porto d’Hortense, ce vide auditif entrecoupé de questions de principe sur mes études. Ton père est doué pour les relations humaines, je pense qu’il voulait que je sois mal à l’aise.
— Possible. Mais dans quel but ? me questionna Tatiana, affichant une mine peu convaincue.
— Je vais y venir. Rappelle-toi ensuite, quand ils ont servi le poisson.
— Turbo sauce piquante à la matelote, soupira la jeune femme, Hortense tient la recette d’un héritage familial à ce qu’elle raconte. À ce moment, papa n’a plus trouvé quoi dire pour meubler, et c’est là que je lui ai dit qu’il fallait qu’on lui parle.
— Il n’a pas vraiment eu l’air surpris dans un premier temps. Certes ils s’est montré souriant, certes il a montré de la curiosité, mais je pense qu’il s’y attendait… oh Tiane, tu peux me donner la bouteille d’eau à côté de la table de nuit ? »
Elle se leva, traînant avec elle le dessus de lit qu’elle roula en boule sous son bras, puis elle me tendit la bouteille avant de laisser tomber la boule de chiffon à côté du fauteuil, et elle-même sur la froissade de couvre-lit coton à la façon de Tatiana Corranovsk. Elle posa la tête sur mes genoux, en évitant soigneusement de me faire mal, puis se serra contre moi.
« Peut-être. Il me connaît bien, tu sais. Toutes ces années où tu as été parti, il s’est montré très présent, compte-tenu de tout le travail qu’il avait. Il a dû sentir que je trépignais d’impatience de lui parler.
— Que
nous devions lui parler en fait. Et j’avoue que tu n’as pas ménagé la surprise.
— Tu voulais que je dise quoi à part qu’on était de nouveau ensemble, et qu’on songeait à s’installer tous les deux ? Je dois tenir ça de maman, c’est surtout papa qui ménage ses effets.
— Et Alex…ton père n’a pas su quoi répondre pour une fois. Il a fallu que j’ajoute qu’on n’était pas forcément très pressés, et que ça attendrait que les projets qu’il avait pour toi soient arrivés à maturité.
— Je crois que ce mot lui a beaucoup plu, sourit-elle, je pense même qu’il était sincère quand il a dit que ça lui faisait plaisir de l’entendre.
— Mais je pense qu’il était déjà en train de préparer son final, ajoutai-je en caressant la nuque de Tatiana, quand on lui a parlé de la fin des vacances, il a semblé absorbé, et il a dit que c’était très bien.
— Qu’on pourrait même aller se balader avec les chevaux, me répondit-elle avec un frisson, pourquoi dis-tu qu’il réfléchissait à autre chose quand il a dit ça ?
— Il ne s’est même pas rappelé de mon état, et du fait que je ne pourrai pas monter avant quelque temps. C’est bien qu’il avait la tête ailleurs.
— C’est qu’il se doute que je suis déjà là pour veiller sur toi, sourit Tatiana en relevant légèrement la tête, il ne va pas empiéter sur
mon territoire. »
Je haussai les sourcils, inclinant légèrement la tête. Nul doute que mon caractère interrogatif devait être flagrant car la jeune femme qui était l’instant d’avant assise à côté de mon fauteuil se redressa sur les genoux, passa la main sur mon épaule et m’embrassa comme elle l’avait fait devant la villa. Juste un petit paraphe des lèvres pour me rappeler qu’à ses yeux, j’étais autant sa propriété que l’étaient ses juments Réocre et Sirocco. Tout comme elle devait les panser chaque jour, elle passait à présent l’étrille du bout de ses ongles sur mon torse.
« Mais bon, souligna-t-elle, même en apparence, c’était déjà un point positif. Il ne t’a pas fichu dehors avec perte et fracas, et on aurait pu croire jusqu’au dessert que nous allions pouvoir filer un parfait bonheur en famille. »
Voilà qu’à présent, elle reprenait ses petits baisers de plus belle. Il était hors de question que je la laisse faire. J’avais en plus une excellente excuse entre ma blessure et les médicaments, et de toute façon, je me faisais certainement des idées. Aussi, il n’y avait pas de risque, je pourrais toujours faire machine arrière si je décidais de l’embrasser à mon tour.
Toutefois il était hors de propos de se limiter à ces pratiques bourgeoises. Dans ma famille on faisait les choses autrement, et… et… je découvris quelques instants plus tard qu’en définitive, dans la sienne aussi. Le contact des lèvres de Tatiana avait un parfum légèrement anisé – sans doute un de ces dentifrices locaux garantis commerce équitable – mais bien qu’ayant une sainte horreur de ce type de fragrance, il y avait quelque chose de très attirant dans cette alchimie de contacts humides et de souffles tièdes.
Les cheveux de la jeune femme vinrent chatouiller mon cou lorsqu’elle vint se lover contre mon torse, après avoir méticuleusement enjambé mes genoux.
« C’est quand Dominique a apporté cette espèce de charlotte aux fruits que j’aurais dû savoir que ça allait mal se terminer, murmura ma cavalière favorite en traitant mes cuisses comme une selle, j’ai toujours eu horreur de ce genre de truc qui vous reste sur l’estomac.
— Je n’aime pas spécialement ça non plus ,Tiane, lui dis-je, mais… »
Elle posa un doigt sur mes lèvres, et les mots d’Alexis perdirent aussitôt toute consistance dans mon esprit. Je souffrais encore de la chute que j’avais vécu le matin-même, et pourtant c’était elle qui me semblait la plus fragile des deux en cet instant. Ses cheveux ne couvraient pas sa nuque, ni le haut de son épaule, révélant une veine remontant à cet endroit à fleur de peau. Si j’avais été un vampire, c’en aurait été fini de son âme immortelle.
J’eus soudain le désir profond de croquer une belle bouchée de mon amie d’enfance, de la dévorer à belles dents, d’entailler profondément son artère carotide. Je rapprochai mon visage de ce festin fantastique, et un parfum fruité m’envahit. Sans doute pas un de ces parfums hors de prix et très sophistiqués auxquels on s’attendrait, mais juste l’odeur d’un shampoing… le shampoing qu’elle utilisait depuis qu’elle avait douze ou treize ans.
Des vagues de souvenirs me submergèrent, des images de moissons et de ballades à cheval, des courses dans les bois, les éclats de rire d’une petite fille blonde aux yeux d’acier à qui il manquait une dent. Notre adolescence, l’époque où elle avait voulu porter des cheveux très longs, les débuts de ce shampoing qu’elle utilisait encore aujourd’hui, bien après qu’elle eut renoncé à jouer les
Rapunzel. Nos premiers baisers, quand nous avions seize ans, et quand nous avons cessé d’être seulement des amis.
C’est l’Horace d’alors qui vint me souffler mon texte :« Je t’aime Tiane, quoi qu’ait pu dire ton père. Je t’aime. »
Elle redressa la tête brusquement, affichant un sourire angélique qui masquait difficilement sa surprise. Pour toute réponse, elle se redressa, passa les bras autour de mon cou et… fit basculer la bergère sur laquelle nous étions assis en arrière. Le fauteuil vint se poser contre le mur derrière nous, et glissa sur le couvre-lit qui gisait encore sur le sol. Nous demeurâmes immobiles un instant, guettant de l’oreille le bruit d’une éventuelle réaction, qui ne vint toutefois pas.
Tatiana s’empara de ma main qu’elle tira de toutes ses forces pour m’aider à me relever, puis elle m’aida à m’allonger avec précaution.
S’étant assurée que tout allait pour le mieux me concernant, elle se glissa à mes côtés, et entreprit de me délester de l’ignoble frusque que je portais sur le dos. Après quelques tentatives infructueuses, je me décidai à lui prêter main forte. Elle s’agenouilla à côté de moi, puis vint embrasser ma tempe, me glissant quelques mots qui sonnaient russe mais que je ne compris pas. Son regard toutefois valait toutes les pierres de Rosette du monde, et j’entrepris à mon tour de la débarrasser de sa chemise de nuit : il n’était pas question que je sois le seul à ne pas en mener large avec quarante centimètre carrés de tissu pour tout vêtement.
Dans un premier temps, elle tenta de se dérober à mes mains, venant me taquiner de caresses sur le torse avant d’effectuer quelques replis stratégiques sur la partie du lit où un grand invalide dans mon genre ne pouvait se rendre, mais au final, la guerre d’usure prit fin et elle guida mes mains le long de ses côtes, pour l’aider à faire glisser ce carcan du Laura Ingalls' fan club de ses épaules.
Quand elle se présenta à demi-nue devant moi, je vis que les regards de défi qu’elle m’avait lancés juste avant avaient laissé place à une certaine inquiétude.
Je devinais sans peine qu’elle appréhendait mon regard, et un probable jugement. Il fallait que je la rassure, et même s’il serait sans doute plus difficile de tout arrêter, tant pis, je lui devais bien ça.
Me redressant sur un bras, mes premières paroles furent de simples caresses le long de ses épaules que plus rien à présent ne venait masquer, le long de ses bras, et enfin sur sa hanche.
Elle me regardait, toujours en silence, toujours dans l’attente d’un jugement qui ne venait pas.
Je lui souris, le revers de la main sur son abdomen, puis je l’invitai d’une légère poussée à s’allonger à côté de moi. Mon sourire avait réveillé le sien, elle commença à me rendre mes caresses, et nous nous réappropriâmes doucement chacun ces corps qui avaient déjà goûté l’un à l’autre, à une éternité de là dans le passé.
Les caresses et le regard du bout des doigts laissèrent place au désir de goûter, de se rappeler ces odeurs de shampoing, de journées longues et bien remplies, malgré quelques fragrances de teinture d’iode. La saveur d’une peau aimée, les battements d’un cœur chéri, les regards à demi masqués par des paupières pudiques, l’instant où l’on se dit « On ne peut plus revenir en arrière ».
Le souvenir de l’étreinte adolescente nous habitait encore, et trouvait écho dans l’éteinte plus accomplie et moins pressante de cette nuit-là. Passé et présent se chevauchèrent si bien qu’il nous sembla, je le crois, que nous avions vécu ces dix années en un battement de cils.