Je souhaiterais vous présenter une série de trois textes (de taille assez moyenne, moins de 5000 mots pour les deux premiers et moins de 4000 pour le troisième) qui je l'espère vous divertiront au moins un tout petit peu.
Ce n'est ni mon style, ni mon genre de récit habituel (enfin là vous n'avez pas d'élément de comparaison, croyez-moi sur parole à la fin !), mais n'ayez nulle indulgence. Sauf peut être pour le titre tout pourri, là, je vous donne volontiers les œufs pourris et la fiente de mouette pour tirer dessus.
Ah, il y a trois notes de bas de page, parce qu'au départ je n'avais pas pensé qu'en BB code ce serait compliqué à mettre en forme, rassurez-vous ce sera le seul texte où ce périlleux exercice sera fait.
Bonne lecture.
La première version n'a pas pu rester, même en spoiler, pour cause de nombre de caractères.
Galop d’essai
Parmi les animaux qui ont partagé l’Histoire des Hommes, les chevaux ont une place que n’occupe pas le reste du règne animal. D’une race à l’autre, d’un spécimen à l’autre, un amateur vous dira qu’ils ont tous quelque chose d’unique, mais on remarquera surtout des différences simples : morphologie générale, musculature, taille, robe et poids.
Pas de museau enfoncé ou de mâchoire caractéristique, pas de débauche pileuse, ou de caractère hypoallergénique, les chevaux sauvages et domestiques, si l’on excepte certains extrêmes – comme le percheron ou le bachkir – sont restés très proches les uns des autres.
Pour un phobique des hippodromes, d’ailleurs, relâchez n’importe quel équidé pourvu de quatre sabots pleins, d’une crinière un tant soit peu remarquable et doté d’un minimum de caractère, et l’animal passera sans problème pour un cheval sauvage.
Pourtant on aurait pu penser qu’à côtoyer ainsi l’espèce humaine de longue date, ces bourrins auraient pu prendre de l’Humanité ce qu’elle a de pire ou de meilleur, comme le sens de l’altruisme ou du mensonge. On pourrait objecter que ces bêtes sont capricieuses et entêtées, mais il semblerait que ce soit déjà le cas dans la Nature. Cela doit être la raison pour laquelle les princesses s’entendent si bien avec les canassons, ces derniers savent reconnaître ceux qui sont des leurs.
Ils ont été nos compagnons de longue date, depuis le 4e ou 5e millénaire avant notre ère, accompagnant les premiers pas des Hommes dans l’agriculture, et bien sûr la guerre. On n’en tirait pas des litres de lait, pas d’œufs, on ne les tondait en général pas pour leur laine, et bien qu’ils fussent passés par les tanneries et les mégisseries, ils ne furent pas considérés comme le reste de l’entourage animal de nos ancêtres. Champs de bataille, chasses, voyages, labours, moulins, mines… les descendants de Bucéphale étaient nos complices dans toutes ces industries, et aujourd’hui pour certaines personnes, les voir sur des étals de boucherie s’apparente presque à du cannibalisme.
Aujourd’hui encore, alors qu’on se fait à présent la guerre à coup de chars et de drones, que des tracteurs équipés de GPS sillonnent les champs, que la chasse à courre n’a plus vraiment cours, les chevaux continuent de vivre au voisinage des Hommes, dans des haras, dans des champs de course, dans certaines fermes à côté des machines agricoles, et il y a des personnes qui continuent à les monter comme on le faisait autrefois.
C’est comme cela, d’ailleurs, que je me suis retrouvé embringué dans cette histoire par Tatiana, une amie de très longue date, amie qui a choisi Sirocco, la jument dont je suis en train de curer les sabots.
Flatter la pouliche
Les gestes du pansage sont simples, et me reviennent comme si je n’avais jamais arrêté de monter :
Brosser la robe avec une étrille et un bouchon, ne pas faire de fioritures, il s’agit plus d’un geste médical que d’esthétique à proprement parler. Quand vous passez derrière, bien garder la main sur la croupe pour éviter un coup de sabot intempestif, ou si, comme moi, vous avez peur, faire un large écart.
Examiner les éventuelles anomalies, les renflements, les croûtes, tout ce qui peut suggérer que le cheval n’est pas en état d’être monté, rappeler à l’animal que l’on est soucieux de son bien-être et créer un lien quand on va le monter pour la première fois.
Puis nettoyer les sabots avec un cure-pied… oui le cheval a un bras, une jambe, un genou, sans doute lui avons-nous prêté un pied parfois. Saleté d’humanité hippophile, puisqu’il paraît que l’on peut utiliser ce terme, cesse donc de te voir dans tout ce qui t’entoure et de croire que pouvoir nommer les choses te donne un quelconque pouvoir sur eux ! Laisse donc un homme être un homme et un cheval être un cheval. Est-ce que l’on doit panser un être humain tous les jours ? Mmm… ceux qui travaillent dans le milieu de la gériatrie auraient sans doute une curieuse réponse à apporter à cette question, mais passons…
Le box n’est pas bien large mais j’ai pu mener ces opérations sans trop de difficulté. Un des jeunes lad du père de Tatiana m’a proposé de l’aide, j’ai décliné poliment, et je n’en suis pas peu fier. Sirocco est vraiment une belle jument isabelle, avec de légères marques plus claires près des genoux. Mis à part cela, elle n’a pas vraiment de signe particulier, mais peu importe : pour ce qui m’attend elle sera
ma jument. J’écoute sa respiration, l’oreille posée sur la cloison de sa cage thoracique, un contact organique. Le bruit de son cœur me parvient, certains sons que j’ai peine à définir, et ce soufflet régulier qui m’indique que si j’ai réussi à noyer mon angoisse dans les pensées que je viens d’évoquer, elle n’éprouve aucune crainte, et petit à petit, sa propre paix intérieure finit par me gagner.
Je me prends à penser qu’il n’y a pas de plus belle chose sur terre, à part peut être…
« Horace, vous dormez ? »
La voix du père de Tatiana. Alexis, comme un ballon de cour d’école venant de briser une vitre de la salle de musique de mademoiselle Larsette, brisa net le cours de mes pensées.
« Euh… non monsieur Corranovsk, j’ai cru entendre un bruit bizarre, comme si elle s’était enrhumée.
— Je vous ai déjà dis de m’appeler Alexis. Et Sirocco va très bien, le vétérinaire est passé hier. Auriez-vous besoin d’une excuse pour justifier de votre défaite avant la course ?
— Désolé Alexis, vous avez raison, elle semble en pleine forme. Mais j’avoue m’inquiéter un peu du moindre détail, car je n’ai pas monté depuis des années.
— Je m’en rappelle très bien Horace, ce jour où vous êtes tombé parce que vous rêvassiez sur le dos de Rostand. Je vous avais dit de ne pas vous décourager. Aujourd’hui il va falloir redoubler de courage, car vous savez que vous ne devez pas perdre, et que vos chances sont minces. Si je puis me permettre une remarque, me dit-il en pointant le doigt vers Sirocco, si vous n’êtes pas sûr de ce que vous faites, fiez-vous à elle. Elle, contrairement à certains, s’est toujours montrée très fiable. »
À ces mots, Alexis s’éloigna dans l’allée des écuries, me laissant seul dans ce box, avec ma jument d’un jour. Les mots que cet industriel de cinquante ans avait prononcés avaient sans doute l’apparence d’un conseil, toutefois le ton de sa voix, triomphal et railleur, laissait bien entendre qu’il serait le premier heureux si je ne remportais pas cette course.
Seller et brider
Mettre un tapis de selle, pas trop lourd histoire de ne pas handicaper le cavalier, mais pas trop léger pour ne pas que le cheval soit blessé. Ensuite seller l’animal, l’étape qui m’avait toujours posé problème. Ne pas trop serrer la sangle car le but n’est pas d’étouffer sa monture, mais la serrer suffisamment pour que la selle ne bouge pas durant la course.
C’est ce qui m’avait valu ma dernière chute de cheval, et qui m’avait dissuadé de monter à nouveau.
Cette fois-ci, les enjeux n’étaient pas les mêmes, et je ravalai ma fierté :
« Jeune homme ? Oui, je sais que je vous ai dit que je pouvais panser Sirocco tout seul, mais pour le serrage de la selle, je voudrais être sûr de ne pas la blesser. Vous pourriez m’aider ?
— Pas de problème monsieur Sengalo ! »
Il accourut et me montra comment serrer la sangle, laissant un doigt de jeu entre la panse de la jument et le cuir de la selle.
— Comme ça, m’sieur Sengalo, vous êtes sûr de pas lui faire de mal, et que vous vous retrouverez pas la tête en bas !
Il avait dit ça d’un ton très nerveux, bienveillant, mais sa bouche affichait un léger rictus révélant qu’il était fier de son savoir. C’était un bon garçon, mais qui dissimulait mal une certaine arrogance. Il y avait un peu de son patron en lui, et je n’aimais pas ça, aussi je décidai d’arrêter le combat de coqs avant qu’il ne débute.
— Merci bien, c’est toujours cet aspect du pansage qui me pose problème, à chacun son métier j’imagine ?
— C’est vrai m’sieur Sengalo, mais comme il paraît que vous veniez ici souvent autrefois, je pensais que vous connaissiez votre affaire. Hésitez pas s’il vous faut un coup de main ! J’connais Sirocco depuis qu’on nous l’a amenée. Elle n’est pas difficile, mais elle a son petit caractère : soyez pas trop rapide quand vous lui demandez de changer d’allure. Allez-y doucement et elle vous le rendra bien.
— Merci jeun… au fait comment vous appelez-vous ?
— Didier, Didier Sirjac.
— Hé bien monsieur Sirjac, merci pour vos conseils, on va à présent l’emmener sur le terrain d’obstacles. Il est temps de nous jeter dans la fosse aux lions.
— Faut pas vous en faire, c’est juste une course. Mam'zelle Tatiana va monter Réocre, une jument souris qui ressemble pas mal à Sirocco, ça devrait être assez équilibré. Vous ne prenez pas de bombe et de cravache ? Et vous y allez avec vos chaussures ?
— Oui, ça ira. Je n’aime pas trop le principe de la cravache, la bombe a tendance à vite me gratter le crâne, et quant à mes chaussures, elles sont faites pour la montagne, ça m’évitera de glisser des étriers.
— D’accord, répondit-il en haussant les épaules, comme vous voulez. Je vais vous accompagner jusqu’à la ligne de départ. Je vous aiderai à vous placer et là, vous serez tout seul. On lui met une bride et un mors ! »
Je savais bien que j’avais oublié quelque chose ! Rapidement, Sirocco fut harnachée pour la course, et même si elle devait s’en douter bien avant, c’est quand elle sortit du box que je ressentis son excitation. Elle savait qu’elle allait courir, elle le sentait, et la jument placide laissa place à un animal bien plus digne et dont je ressentis davantage la tension. Sans vouloir faire de l’anthropomorphisme, je supposai qu’elle devait aussi se préparer : j'en avais bien besoin.
Se remettre en selle
Même si je connaissais déjà le terrain d'obstacles, il me parut aussi grand qu'au premier jour. Atypique, trois ou quatre empilements de rondins, et une petite rivière pas très large. Le sol était de terre battue et damée par le passage de milliers de sabots, comme si on avait voulu masquer la tombe d’un illustre guerrier Mongol sous une couche épaisse de glaise.
Guidé par Didier qui ouvrait la marche, je fis prendre place à Sirocco sur la ligne de départ, à côté de Tatiana qui nous attendait, déjà montée sur Réocre, une jument à la robe grise qui se diluait dans un pelage plus sombre au niveau des jambes.
Quand la cavalière nous vit approcher, la tête tournée vers le lad, ma monture et moi-même, je vis la sévérité de son visage s’adoucir légèrement, malgré elle.
Sans un mot elle fit s’écarter légèrement son destrier pour nous laisser prendre place, alors que je ne cessais depuis quelques minutes de prier pour ne pas me casser la figure en montant en selle. Bien que je ne fus pas de petite taille, la jument était haute, et monter était toujours un acte nécessitant une certaine énergie.
« Hé bien, qu’attends-tu Horace ? » me défia Tatiana, qui sans nul doute devinait mon appréhension.
J’empoignai la crinière de la jument au niveau de l’encolure et l’arrière de la selle, puis plaçant le pied gauche dans l’étrier du même côté, je donnai une forte impulsion pour venir me coucher à plat ventre sur la selle. Jugeant du ridicule de la position, j’eus tôt fait de finir d’enfourcher la selle et d’y prendre mes marques.
« Dieu que c’est haut », me surpris-je à penser.
« Puisque tu es prêt, je propose que nous partions ? Didier n’aura qu’à donner le départ, ordonna-t-elle d’un geste de la main qui n’appelait nulle réponse. Voici juste les règles : c’est une course de vitesse, on se fiche des points. On suit simplement le parcours, les obstacles, et on doit arriver à la fin en premier. Je ne te rappelle pas l’enjeu.
— Oh non, ça devrait aller.
— Désolée, je ne voulais pas me montrer vexante, mais j’espère que tu prends ça au sérieux autant que moi.
— Je n’ai pas vraiment le choix, mais rassure-toi, si j’ai accepté de remonter en selle, c’est parce que c’est une chose que je prends au sérieux. »
Elle me regarda tristement, tendit la main vers moi, mais croisant le regard de son père qui venait de nous rejoindre, se reprit brusquement et se redressa sur sa selle. Je la vis se mettre en position, et j’en fis rapidement autant.
Alexis Corranovsk prit la parole :
« Bien, alors je rappelle les règ…
— C’est bon papa, nous venons de voir ça ensemble, l’interrompit Tatiana, Didier va donner le départ. C’est quand tu veux Didier. »
Le lad sembla pris entre deux feux, regardant tour à tour la jeune femme et son père, en proie tout à coup à un conflit de loyauté. Son regard s’arrêta un instant sur moi, et je lui indiquai Alexis d’un mouvement du menton, ne souhaitant pas que le jeune homme ait des ennuis. Le père de Tatiana hocha la tête en direction du jeune lad, et Didier se plaça sur la ligne de départ, le bras tendu, parallèle au sol : il n’avait visiblement pas l’habitude de donner le départ de courses hippiques.
« Hé bien, si vous êtes prêts, je compte jusqu’à trois et à trois, vous partirez. Êtes-vous prêts ? Bien alors une… deux… et trois ! »
Tatiana donna un léger coup de talon à sa monture, pendant que je serrais les jambes de part et d’autre de la panse de la mienne. Les deux chevaux démarrèrent au trot, sur la ligne droite qui constituait le début de l’épreuve. Nous avions conscience que monter au galop sur une si petite distance allait épuiser trop tôt nos montures, et nous nous dirigeâmes à allure modérée vers le premier obstacle : deux rondins, un échauffement, mais pour moi une chose que je n’avais pas faite depuis longtemps. Réocre avait deux encolures d’avance sur Sirocco, et enjamba sans peine les morceaux de bois, tandis que je donnai l’impulsion à la jument isabelle et… fermai les yeux en espérant que tout se passe bien.
Alexis avait raison : ma monture connaissait son affaire, je sentis à peine le moment où à son tour elle enjamba l’obstacle, mais réalisai en rouvrant les paupières que je la menais dans une mauvaise direction. Tirant sur les rênes, je corrigeai notre trajectoire, mais j’avais à présent bien plus de retard, et déjà le second obstacle se présentait devant nous.
Trois rondins assez fins mais un peu plus hauts que l’obstacle précédent, j’ignorais s’il s’agissait d’une chose considérée comme difficile, mais cette fois-ci, j’avais noté qu’après se trouvait un virage et je fis confiance à Sirocco pour ce qui était de franchir cet erzats de mur en bois. Une petite impulsion pour l’inviter à grignoter notre retard, me promettant qu’elle aurait droit à quelque chose de plus concret à grignoter à la fin de la course. Les sensations de cette dernière qui avaient mis un moment à m’habiter commençaient à trouver leur place dans mon cerveau… un véritable impetus
1 communiqué par le cheval au départ, les petits sauts ressentis lors du passage au trot, les coups dans la colonne vertébrale avant que les muscles ne prennent le relais et que l’on retrouve un certain équilibre en selle, avec un fort appui sur les étriers pour limiter le choc lors de l’atterrissage après l’obstacle.
Un léger bruit de raclement me fit comprendre que Sirocco avait touché l’un des rondins, mais le fait qu’elle ne fasse même pas mine de ralentir me rassura immédiatement : elle n’avait pas été blessée.
Réocre nous distançait dans le virage suivant, et c'est par l'intérieur que j'engouffrai ma jument entre sa rivale à la robe souris et les barrières de bord de piste. Heureusement pour moi, ma monture savait garder ses distances, et en quelques foulées et sans heurts, nous avions rattrapé un peu de notre retard.
« Allez ! », clamai-je en grattant la croupe de Sirocco.
Le troisième obstacle se présentait devant nous : cinq rondins, et je me rendis compte que je venais de forcer le galop de ma monture pour reprendre de la vitesse. Tatiana avait fait de même car il faudrait une certaine vitesse pour passer une telle hauteur ; je vis Réocre littéralement décoller du sol sous l’effet d’une impulsion qui aurait fait honte au plus agile des félins, l’animal sembla voler l’espace d’un instant, mais je n’eus pas le temps de m’appesantir sur ce moment : Sirocco venait elle aussi de quitter la piste pour le vol de 16h15, et j’étais l’unique passager.
Alors que Réocre reprenait déjà la course, la secousse de l’atterrissage fut des plus violentes : je sentis que l’espace d’un instant, la jument isabelle avait glissé sur le sol avant de reprendre vigoureusement son équilibre, et elle n’attendit pas mon consentement pour se remettre en piste : elle reprit son galop en direction de la rivière.
Tatiana et Réocre avaient déjà moins d’avance : j’aurais presque pu toucher la croupe de la jument souris si j’avais eu une cravache, mais il fallait que je m’écarte de ma prédécesseure
2 car le saut de la rivière allait être – comme pour l’obstacle précédent – des plus nerveux.
La charge de la cavalerie légère
« Pourquoi est-ce que tu voudrais que ce soit nerveux ? »
C’était la voix d’un de mes anciens professeurs d’éducation physique qui venait de s’inviter dans le tohu-bohu de mes pensées.
« Au fond, reprit-il, c’est une étape de la course comme une autre Horace. Regarde-les tes collègues qui sautent comme des cabris quand ils font de la course de haie : tu ne vois pas dans quel piège ils tombent ? Puisque tu es si fort en physique, est-ce que tu peux me dire pourquoi les champions d’athlétisme ne font jamais ça ?
— Ben… monsieur Serbiniel, je ne sais pas trop ?
— C’est quoi le but d’une course de haie ?
— J’imagine qu’il faut sauter par-dessus les haies …
— Et le mot course ?
— Ah… hé bien le plus rapidement possible… donc s’ils ne font pas de sauts comme ceux-là, c’est parce que ça les ralentit ?
— Exactement ! Quand tu es en l’air, tu ne prends plus appui sur le sol, tu ne te propulses plus, et donc tu ralentis. Donc si tu veux aller plus vite…
— … je dois juste enjamber l’obstacle et continuer à courir. Ne pas sauter… juste enjamber… avec beaucoup de souplesse. »
J’eus l’impression d’avoir mis le doigt sur une information importante, mais je ne voyais pas très bien comment expliquer ça à ma jument alors que la rivière se rapprochait encore… enjamber la rivière… aucun cheval ne pourrait faire ça. À nouveau une voix étrangère, celle de Tatiana, vint s’immiscer dans mes pensées :
« C’est une course de vitesse, on se fiche des points !
— Certes Tatiana mais en quoi est-ce que ça …»
Je venais de comprendre. Parfois l’esprit humain se sert des souvenirs qu’il a emmagasinés pour vous faire comprendre ce que vous devriez avoir compris depuis longtemps, et alors que nous nous apprêtions à sauter par-dessus la rivière, je sus ce que je devais faire.
La voix du Capitaine Stark des
Tuniques Bleues qui avaient bercé mon enfance et que j’avais imaginée gouailleuse et encrassée par le tabac retentit dans mon crâne :
« Chaaaargez ! »
Je montai sur les étriers, penché sur l’encolure de Sirocco, et la lançait en plein galop, en espérant qu'elle comprenne le message. Comme je m’y attendais, Tatiana fit bondir Réocre comme elle en avait l’habitude au niveau de la rivière, mais Sirocco et moi traversâmes cette dernière au grand galop, sans écart pour ce ridicule petit cours d’eau, visant déjà l’obstacle suivant. Ainsi que je l’avais appris, l’allure de ma monture ne fut pas brisée, ni par le filet d’eau qui osait se prétendre rivière, ni par l’hésitation de ma jument d’un jour qui se demanda sûrement pourquoi cette fois-ci il ne fallait pas sauter, et nous dévorâmes le retard que nous avions pris, partant à vive allure vers le dernier obstacle. J’entendis à peine la protestation de Tatiana, ayant commencé à mettre de la distance entre elle et moi. Avec l’allure accumulée, les quatre rondins de la dernière épreuve ne furent aucunement un obstacle, et la confiance que nous avions prise, ma monture et moi-même, se concrétisa sous la forme d’un saut court et énergique, renversant au passage deux des rondins de l’empilement. Mais de toute façon les points ne comptaient pas… l’important était ailleurs.
Dans le fracas des sabots
Je suis redevenu celui que j’ai été. Il y a dix ans, je montais de cette façon, et sans un problème de sanglage, j’aurais sans doute gagné de telles courses à l’époque. On nous dit que la relation avec le cheval est une chose importante… sans doute puisque tout le monde ne peut pas faire passer tous les obstacles à toutes les montures, mais comprendre les règles est une chose que j’ai toujours su faire. Aussi bien celles qui régissent la nature que les règles qui disposent les êtres humains les uns par rapport aux autres. Et comprendre les règles est aussi une part importante de ce type de jeu. Ces jeux dont le prix est parfois très élevé.
Sirocco sait quelle est sa place et ce que l’on attend d’elle, elle galope de son mieux, sans se mettre en danger ni me mettre en danger, et elle doit avoir deux ou trois ans d’ancienneté dans cette activité.
Tatiana monte depuis qu’elle sait marcher. Poneys, double-poneys, chevaux, elle en a vu naître et mourir, et enfants, c’est elle qui m’a appris tout ce que je sais des équidés. Plus tard, je suis souvent venu au haras de son père, c’est là que j’ai vu, certes, sa désapprobation, mais aussi l’amour d’un père pour sa fille qui veut qu’elle soit heureuse et qui l’amène à faire des concessions.
C’est lui qui m’a prêté ma première selle et cette bombe que j’allais rapidement arrêter de porter. C’était aussi lui qui était là, le jour où…
D’abord la douceur…Un chaud après-midi de septembre où l’été n’était pas encore mort, l’air était chargé de l’odeur poussiéreuse des moissons dans les champs alentour, et il était convenu que je rejoigne Tatiana qui était partie à l’aube faire le tour des clôtures. Nous ne savions pas précisément où elle se trouvait, mais il me suffisait de prendre le trajet inverse du sien pour la retrouver au bout d’un moment, n’ayant pas la même inspection qu’elle à mener.
À l’époque le vieux lad était mon oncle Oscar, et Alexis et lui avaient veillé à me trouver un cheval digne de ce nom, rapide, pas d’une très bonne constitution – il devait mourir deux ans plus tard – mais fiable et peu farouche : Rostand. Après l’avoir pansé et placé le tapis de selle, j’avais déjà demandé de l’aide à mon oncle Oscar pour la selle, mais c’était Alexis qui était venu me voir, avec un grand sourire, et m’avait donné un coup de main.
Nous avions parlé de ce que je faisais en classe, de l’école d’ingénieur où je voulais étudier quelques années plus tard, du fait que j’allais laisser Tatiana toute seule pendant quelque temps. Je lui avais dit que si nous étions vraiment sincères, nous saurions nous attendre tous les deux.
Après cela, j’étais allé chercher mon sac à dos, avant de retrouver Rostand dans son box. Alexis était toujours à côté de lui… mais au fond, ne l’avais-je pas vu l’instant d’avant tourné vers l’animal ?
Mes souvenirs me jouaient sans doute des tours, mais plus je repensais à cette histoire, aux quelques jours que j’avais passés dans le coma, et plus cette pensée insidieuse se mit à m’habiter. Alors que le dernier virage avant la ligne d’arrivée où j’asseyais doucement ma tête de course voyait Sirocco frôler l’intérieur de la boucle, je ressentis un profond sentiment de trahison.
Le sourire d’Alexis, guidant avec moi Rostand à la sortie des écuries, le fait qu’il m’ait aidé à monter en selle, me privant ainsi du vigoureux appui sur l’étrier qui aurait dû m’alerter ; m’alerter sur le fait que ma selle n’était pas assez serrée. Cette technique du doigt sous la selle telle que me l’avait montrée Didier… nul doute que cet homme avait été formé par Alexis, et donc que ce dernier ne pouvait manquer d’avoir, à l’époque, remarqué mon problème. Le fait qu’il sache pertinemment que je ne portais jamais de bombe… soudain, je n’eus plus aucun doute : il y a dix ans, Alexis Corranovsk avait tenté de me tuer. Il avait fini par passer outre son amour paternel pour évincer de sa vie ce garçon à la peau noire qui vivait avec sa fille chérie les premiers frissons de l’amour, sans doute de peur que cela ne devienne plus sérieux.
Évincer ainsi le neveu d’un de ses meilleurs lads, fils d’un petit agent immobilier de Basse-Terre n’aurait au final pas été une chose difficile, un simple accident de cheval, ni l’absence de bombe dont j’étais coutumier, ni la présence de la moissonneuse-batteuse qui avait effrayé le pauvre Rostand n’auraient surpris quiconque.
Mon regard se risqua près de la ligne d’arrivée. Didier n’était pas là, mais Alexis semblait fulminer, et j’en devinais sans peine la raison : cette course, sans doute l’avait-il suggérée à Tatiana.
« Voyons Horace, je ne me vois pas mariée avec quelqu’un qui aurait peur de monter à cheval, je ne veux pas te voir reculer dès que je te proposerai d’aller nous promener tous les deux, m’avait-elle dit quand j’étais revenu, mon diplôme en poche.
— Oh mais je sais monter à cheval tu te rappelles ? lui avais-je répondu. C’est juste que je ne l’ai pas fait depuis longtemps.
— Et je suis sûre que si je te le demandais tu remonterais en selle. Mais prouve-moi que tu aimes toujours ça. Faisons une course, et remporte-la. Sinon… »
Elle avait détourné le regard tristement. J’aurais dû savoir alors qu’elle n’était pas sincère, et je me mis à craindre qu’Alexis n’ait à nouveau maltraité ma selle. Ou peut-être Didier l’avait-il fait… n’était-il pas son employé au fond ?
Ma panique se communiqua à Sirocco qui ralentit légèrement l’allure, un instant je compris que si le père de Tatiana avait été prêt à me tuer il y a dix ans, il ferait bien pire si je remportais cette course.
Il fallait que sa fille gagne, et ensuite, je trouverais sûrement un moyen d’expliquer tout ça à Tatiana. Tirant sur les rênes pour faire ralentir la jument isabelle, les paroles de Didier me revinrent à l’esprit : « Soyez pas trop rapide quand vous lui demandez de changer d’allure », m’avait-il dit, je compris pourquoi.
… puis la chute.
Sirocco sentait que je contraignais son élan et s’arrêta brusquement. Empoignant la selle d’une main, je crus tenir bon, mais la jument se cabra et je fus immédiatement désarçonné. Ma chute me précipitait vers le sol de terre battue quand je manquai de peu d’être heurté par Réocre que Tatiana essayait de maîtriser.
Le choc fut brutal, sourd, et assorti d’un léger craquement dans mes vertèbres. Me rappelant de la chute que j’avais vécue jadis, je retrouvais cette impression terrorisante de souffle coupé, rendant la respiration impossible, et souvent – cette fois ne faisant pas exception – assortie d’un manège de petites lucioles blanches dansant devant les yeux. Mon dos et mes jambes me faisaient mal, ce qui était paradoxalement bon signe, et Tatiana se pencha sur moi, posant sa bombe au sol.
« Ça va ? me demanda-t-elle avec un air suppliant, dis-moi que tout va bien.
— Souffle… coupé… réussis-je à caqueter, et t… toi ?
— Évidemment que ça va, espèce d’imbécile, tu crois que je ne t'ai pas vu tenter de retenir ton cheval pour me laisser passer ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu pensais que perdre cette course te débarasserait de moi ? »
Je vis qu’Alexis s’était rapproché, le visage légèrement intrigué. Plus loin, je vis Didier qui maîtrisait et ramenait vers nous Sirocco. Difficilement, j’essayai d’articuler :
« Reprendre… mon… souffle. Te dis… tout.
— Oh mais il y a intérêt, m’admonesta-t-elle, furieuse.
— Hé mam’zelle, l’interrompit Didier, j’ai ramené Sirocco. Elle va bien.
— Tant mieux, répondit Alexis, je peux t’assurer qu’Horace n’est pas près de remonter sur un cheval de mon haras s’il les traite comme ça. »
Tatiana hocha la tête.
« Déjà voyons s’il ne s’est rien cassé, conclut-elle, je m’en occupe. Non papa, pas la peine de protester, je m’en charge, c’est ma course, c’est à moi de gérer ça.
— Comme tu veux,
moya doch'3, ce sera bientôt à toi de gérer
tout ça de toute façon. »
Alexis était parti. Didier avait emmené avec lui Réocre et Sirocco. Le sol froid et humide collait à mon t-shirt, et mon cerveau me faisait sentir des odeurs étranges que je ne reconnaissais pas. Au milieu du ballet de lucioles qui s’estompait, je voyais le visage de Tatiana qui oscillait entre peur et colère… elle me fixait, semblant visiblement attendre que je m’explique. Et j’avais intérêt à le faire rapidement, alors que je ne savais même pas encore si je pouvais lui dire sans aucune preuve que c’était son père le responsable de l’incident qui était survenu il y a dix ans.
Il me fallait être le plus sincère possible, ou bien elle saurait me prendre en défaut. Lui dire que je me sentais coupable de ne pas avoir sauté la rivière ? Un peu, mais pas assez. Lui dire que son père devait me détester ? Je pense qu’elle s’en doutait, mais qu’elle ne soupçonnait pas depuis quand. Finalement, je lui confiai la seule chose dont j’étais sûr et qu’elle pouvait entendre :
« Je suis désolé pour Sirocco, c’est une bonne jument et elle a donné le meilleur d’elle-même. Je regrette de l’avoir surprise près de la ligne d’arrivée. C’était idiot de ma part …
— Évidemment, me coupa-t-elle, je ne l’aurais pas choisie si ce n’était pas une bonne jument. Surtout compte tenu de ta peur des ch…
— Je n’ai pas peur des chevaux, j’ai… non j’avais peur de tomber de cheval.
— C’est pour ça que tu es tombé encore une fois… Sirocco a dû sentir que tu n’avais pas confiance.
— Non ce n’est pas ça, ce n’est pas ce qui m’a fait tomber. C’est de ton père dont j’ai eu peur…
Elle afficha un regard plein de méfiance.
— Mon père ? De quoi est-ce que tu parles, là ?
Je sentais que la colère était loin de s’éteindre dans ses paroles et sans doute plus dans son cœur.
— Tatiana, que crois-tu que ton père aurait dit si j’avais remporté la course, surtout de cette façon, en utilisant les règles au pied de la lettre ?
— Hé bien je… euh… je ne sais pas, me répondit-elle, un peu décontenancée, j’en sais rien, où tu veux en venir, encore ?!
— Ton père ne m’aime pas. Il ne m’a jamais apprécié et je ne crois pas qu’il voit d’un bon œil ce qui nous unit. En voyant la ligne d’arrivée si proche, et son visage déjà écarlate alors que je ne l’avais pas encore passée… c’est ce qu’il aurait pu faire qui m’a fait peur.
— Arrête ! C’est mon père, il aurait fini par comprendre…
— La course c’était son idée non ? »
Elle ouvrit la bouche en secouant la tête mais referma les lèvres aussitôt. Tatiana me regarda un instant en se pinçant les lèvres, les yeux brillants. Elle tourna la tête en direction des écuries où était parti son père, et je vis en faisant de même qu’il conversait avec Didier, tout en surveillant nos échanges. La jeune femme tourna de nouveau le visage vers moi de sorte que son père ne put voir l’expression qu’elle affichait. C’est alors que je vis de larmes perler à ses yeux. Elle sembla prise d’un léger hoquet et se rapprocha de moi, sur les genoux.
J’étais toujours allongé sur le sol, et elle m’aida à me redresser. Je la vis tenter de retenir ses larmes, à mesure qu’elle me serrait contre elle. Elle embrassa mon front, et je vis son regard se tordre pour surveiller la réaction de son père. Sans difficulté, je compris qu’elle avait lu sur la figure paternelle d’Alexis ce que moi-même je pouvais deviner.
« Horace, murmura-t-elle, je suis désolée de t’avoir fait ça. Je pensais qu’il cherchait juste à… eh bien… mettre un peu à l’épreuve tes sentiments. C’est pour ça que je n’étais pas inquiète et que j’ai pris ça comme un simple défi.
— Je crois… je crois aussi que c’est lui qui …
Mais les mots me restèrent au fond de la gorge. Pas question d’infliger en plus à Tatiana le fardeau d’une fille d’assassin. Un très mauvais assassin par ailleurs, et j’étais la preuve vivante.
— Oui ?
— Qui a élevé la plus charmante des blondinettes qui aient monté des chevaux dans ce haras.
— Sale menteur ! renifla-t-elle, en laissant aller les larmes qu’elle n’avait finalement plus réussi à retenir, tu voulais dire autre chose !
— Oublie ça pour l’instant. On trouvera un moyen de convaincre ton père que je ne suis pas… ben je ne sais pas… quelqu’un qu’il ne faut pas pour sa fille.
— Je vais lui parler, laisse-moi faire.
— Mieux : allons lui parler ensemble, alors.
— D’abord, tu m’embrasses… on aurait dû commencer par là… »