
Cette nuit là, Nath, la meilleure des meilleures amies, me reconduisait dans mes pénates.
Comme d'habitude, l'habitacle de la voiture était propice à notre humour hystérique.
Il me faut préciser que si tourner la clef de contact a pour effet de provoquer le démarrage du véhicule,
il déclenche également chez nous l'allumage de jeux de mots pourris et de divagations absurdes…
et nous ne carburons pas au diesel, parole de sapeur-pompiste.
Alors que la voiture ralentissait devant un feu de signalisation passé au rouge,
j'aperçus à ma droite un monument érigé à la mémoire de fusillés.
Cet ouvrage sculpté dans la pierre mettait en scène cinq personnages masculins.
Le premier dont le regard scrutait le ciel, donnait l'impression de traquer un éventuel signe d'un hypothétique Dieu.
Le deuxième en imposait par sa stature et son regard franc dans lequel la peur n'avait pas sa place.
Le troisième paraissait résigné, aussi perdu dans ses pensées que dans son costume trop ample pour lui.
Le quatrième attendait son sort dans une nonchalance caractérisée par des mains trouvant refuge
dans des poches de pantalon.
Jusqu'ici, rien de bien réjouissant et aucune matière à provoquer l'hilarité me direz-vous.
Oui mais voilà, je ne vous ai pas encore décrit la dernière statue, instigatrice de mes futures mauvaises pensées.
Le cinquième homme, donc, affalé face contre terre sur les marches du monument,
semblait abattu… sans vouloir faire de mauvais jeu de mot.
Je suis tout-à-fait d'accord, toujours pas la moindre trace d'humour dans ce que je viens de vous dépeindre.
Et bien ce qui déclencha notre fou-rire, c'est cette simple phrase lancée à l'encontre du pauvre bougre
étendu sur le sol et qui était celle-ci : “Tiens, y'a une statue qui est raide bourrée !”.
J'ai conscience que je devrais battre ma coulpe pour oser plaisanter sur un tel sujet
que celui des horreurs de la guerre et respecter la mémoire de ceux qui ont souffert.
Toutefois, même si les familles de ces malheureux sont à mes trousses
et que la flagellation sur la place publique me guette,
je continue de penser que l'on peut rire de tout mais, comme l'écrivait si judicieusement Pierre Desproges,
pas avec n'importe qui.