Samedi. C’est marre de leecher idiot ! Trop lent sur l’hypernet, cinq cent milliards d’utilisateurs avec une connexion de trois téras et mon quantique qui rame. C’est décidé, demain je quitte le mod Stellaire pour passer en Galactique. Sainte Vierge en Cloque ! Comment faisaient-ils avant ? J’ai de la peine à imaginer qu’on pouvait se contenter d’un seul système solaire ! Surf sauvage entre les étoiles, des milliers de civilisations à ma portée, demain, vite, vite. Pour fêter ça, je me suis offert un resto, ça m’a fait un drôle d’effet de sortir, la ville a tellement changé. Faut dire que je n’ai plus mis le nez dehors depuis…
Putain ! Presque six ans ! J’avais oublié le gout de la viande, on a beau savoir qu’elle pousse dans des cuves, ça change quand même de la pâte de varech.
Dimanche. Le chirurgien à domicile m’a greffé un plot juste au dessus de la glande pinéale, grave, on dirait que j’ai trois yeux. L’installateur vient de partir, je me branche vite fait. Deux cent trillons de nautes utilisent ce réseau, c’est l’univers dans les synapses et la connexion est parfaite. T’as l’impression de filer à la vitesse de la lumière, l’interface psychique, y a que ça de vrai. Après-midi, j’ai eu Jon et Martha en ligne, ils étaient verts de jalousie. Dans la foulée, j’ai envoyé un mail collectif à tous mes contacts et juste histoire de les faire chier, ils l’ont reçu cinquante fois !
Plus tard... Plantage en règle, une surcharge de spam a failli me griller le cerveau. Je soupçonne une vengeance, ces enfoirés sont jaloux, sûr qu’ils ont voulu me tuer. Heureusement qu’il y a un disjoncteur, le disque a cramé avant de faire des dégâts. Quelle expérience ! Le flashe d’enfer, si la mort ressemble à ça, c’est le pied de dieu. J’ai joui dans mon calebar et je suis resté prostré dans une douce apathie pendant plusieurs minutes. Cette fois, mon quantique a définitivement rendu l’âme, j’ai balancé un grand coup de pied dans la tour sous l’œil noir et réprobateur de la cam et je me suis saoulé au saké.
Jeudi. J’ai rêvé du Grand Seeder, The Lord of Ultranet, notre Master à tous ; il semblait m’appeler. Me faut rapidos une nouvelle bécane, je dois être en manque si j’ai des visions. Certains disent qu’il existe vraiment et qu’il n’y avait rien avant le Web.
Baran était un génie, loué soit son nom !
Vendredi. J’ai acheté un cyber, un véritable monstre. J’ai aussi fait l’acquisition d’un module de deux étages pour le monter, ça prend une place folle ces petites choses. Je ne pourrais en profiter que dans trois jours, dur, dur. Ma petite déprime s’efface après la deuxième bouteille de mescal que je siffle entre deux joints et un rail de coke.
Je me suis consolé avec une séance de cybersexe de groupe sur mon vieux Stellaire, ça passe le temps mais l’alcool et la cantharide ça fout la gerbe. Et puis j’ai reçu une alerte du Doc On Line, ce putain d’aphrodisiaque m’a bouffé un rein, le nouveau est déjà disponible au centre de clonage. Faudrait vraiment que je débranche ces censeurs, la plus petite élévation de température, une simple augmentation du rythme cardiaque et c’est l’alerte télépathique. C’est charmant quand on baise, même si c’est avec une machine. Plus de mescal, je passe à l’absinthe.
Lundi, enfin ! Casquette plombée, il y a des bouteilles partout. J’ai un sale gout dans la bouche et je pue, mon pantalon est trempé de pisse et je crois que bien que je me suis chié dessus. Je m’en fous, c’est le grand jour. J’avale vite fait quelques dégrisants que je fais passer avec un fond de bière tiède et je passe à la douche vite fait.
Rappel du Doc juste avant de partir, pas le temps, pas envie, mon bébé m’attend.
Et franchement, qu’est ce j’en ai à foutre de ce rein qui me lâchera dans trois ans, quatre mois et deux jours ? Bientôt, je n’en aurais plus besoin
Là, j’ai fait fort, ça va déchirer ce truc ! Je quitte le Galactique pour passer en mod Dimension, nombre d’utilisateurs et vitesse de connexion tendant vers l’infini. Pourtant ça ne paie pas de mine, le terminal se trouve dans une petite pièce de quatre mètres de coté baignée d’une clarté glauque. Le reste de l’immeuble est bourré à craquer de refroidisseurs à l’azote et de tout un tas d’appareils auxquels je ne comprends rien. Tout ce qui compte est dans cette pièce. Je passe une main sur les courbes douces, presque sensuelles d’un module de transmission, il est tiède, on dirait de la matière vivante.
L’employé m’explique en détail le processus, « -oui monsieur, je sais qu’après trois jours c’est irréversible, oui, non, non, oui… j’ai parfaitement compris tous les termes du contrat « et je signe le formulaire de décharge à deux mains.
Il m’aide à m’installer, l’intégration sera complète en une semaine. Le couvercle se referme, je suis nu dans un bain nutritif, bardé d’électrodes et pour la première fois de ma vie, j’ai peur. Dans septante-deux heures exactement, le premier bain sera peu à peu remplacé par une gelée ayant quelques similitudes avec le suc gastrique, mon corps sera lentement digéré et absorbé par le cyber. A ce moment, je commencerais à perdre mon individualité pour intégrer la conscience multiple d’Ultranet. Ma psyché prendra lentement possession de la moindre puce ou processeur du cyber, lui et moi ne feront plus qu’un et j’accèderais à ce qui se rapproche le plus de l’immortalité.
Trois jours déjà, un simple bip pour m’annoncer que je suis en cours de finalisation.
Je peux enfin démarrer. Je lance l’auto-upload, espace, temps et dimensions se confondent et j’ai l’impression d’exploser en milliards de particules tel un monstrueux Big Bang électronique.
Je me sens bien.
Je vais tout savoir, tout connaitre…
Bientôt, je serais assis à la droite du Grand Seeder. Mais ce n’est que le début… Je veux plus encore. Le défier, peut-être prendre sa place… devenir… Dieu ?
Et après… Il doit bien y avoir quelque chose après, il y a toujours un après.
J’aurais l’éternité pour le découvrir.
Ou le créer.