8,5 millions de km2. Au grain près l’espace exact de ton absence. La même sècheresse, la même roche et les mêmes températures. Les mêmes couleurs de sable et leurs marées sans eau. Les mêmes ciels et leurs étoiles tombées du fond des temps.
Le grand désert diffuse à l’atmosphère 2 milliards de tonnes de poussières par an ; 63 500 kilos par seconde. La même aussi quantité qui s’engouffre dans le vide inhabité laissé après toi. Il n’y a plus que la nuit, éternelle et profonde, et ses tempêtes de poussière où des vieux souvenirs s’enfouissent. Sarah d’hier soir comme d’il y a mille ans. Sarah, presqu’un désert.
J’ignore qui est encore là d’entre les silences du monde. Le vacarme est passé depuis longtemps. Laissées derrière lui nos gorges sont rouges et brûlantes, prises par le vent ; nos yeux quittent pour toujours la lumière éclatante et s’engagent dans le noir ; les poumons soufflent comme des échos étouffés par le sable cuit de soleil et qui les prend peu à peu jusqu’à l’asphyxie – poumons devenus cruels sabliers. Ce fut une grande et belle et chaude journée de te connaître. La vie était pleine. Achevée hier soir. Et, depuis, cette nuit éternelle.
Tout reprendra bientôt sans toi et autrement ; les spectres reviendront lavés et coloriés d’autres costumes et dans leur voix, retrouvé, le cours des choses : les affaires quotidiennes, festivités des cœurs éteins. La langue vaincue des juges comme des soleils sans chaleur, météores de plastiques et adorés par erreur, et devant elle la foule qui danse à genoux. Voilà venir la poésie renversée dans leur révolution, le veau d’or et ses rituels sans religion. Ce sera le temps des masques, des comptes et des calculs, des chants de juristes et de l’information. Voilà venir le désert annoncé, je le sais plein de trucages et d’air gonflé. La fête approche, obligatoire et vide, oasis préfabriquée. Voilà, donc, ce désert qui vient, implacable, amnésique, désert en toc et plein de leurs cœurs secs.
Ton départ laissera lui une poésie toute différente et des dunes arpentées pour toujours par la beauté passée. De l’ombre derrière toi la figure enfin va paraître. Forme de ruine du seuil de l’être. Toi qui laisses après toi presqu’un désert, il est l’heure, Sarah, le monde sonne.
Merci à tous les trois pour vos commentaires gentils et positifs.
Pour les ciels, non, non, ce n’est pas une erreur. Pas même pour l’Académie française. Pas même encore, et surtout, pour Littré « qui ne se trompe jamais ». Ciels et cieux deux choses différentes.
Pour la question, relevée deux fois et demie, de la poésie ou du texte : elle me rend assez curieux, et je trouve assez symptomatique ce rétrécissement du regard sur le domaine poétique - c’est un débat passionnant, hein, et déjà discuté sur ce forum je crois il y a longtemps et encore partout ailleurs en littérature. Poésie je le prends au sens étendu - je ne parle pas de la rupture - si seulement ç’en est une - poésie classique/contemporaine. Céline est un poète, Monet, Chopin ou Le Corbusier aussi. Ils font de la poésie. Le genre tient davantage à la destination du langage, ou de l’outil de communication/représentation - manière d’être du texte et non manière de le faire (le faire est une question souvent pour les boutiquiers et les administratifs de la langue qui regardent et vénèrent leurs outils en ne faisant œuvre que rarement). Les considérations esthétiques (tel que ce terme est avancé par Baumgarten), les mécanismes d’interprétations et d’aura, la question fondamentale de l’atmosphère… le genre s’épanouit selon moi dans tout ça mille fois davantage que dans des questions formelles qui ne sont pour ça qu’une conséquence depuis toujours. Et encore, la forme que j’emploie a beaucoup à voir avec les constructions classiques et, plus loin, originelles de la poésie, s’il fallait par-là se justifier. Pour ça, RHD, tu parles de chant et de tableau et ça me parle beaucoup. J’entends que l’on veuille orienter la distinction « texte court/poésie » (pas nécessairement ici mais je l’ai vu plusieurs fois dans d’autres commentaires sur d’autres sujets) sur des enjeux d’organisation structurelle de la langue, ce serait selon moi manquer l’essentielle profondeur de ce qu’est la poésie (je ne dis pas là que je l’atteins, ici ou dans chaque tentative, du tout, je suis assez critique envers moi-même, promis, mais j’ose prétendre seulement que je m’y emploie et que je peux m’en revendiquer de manière consciente). Publier dans la section poésie n’est pas une coquetterie hasardeuse. « La plupart des gens ont une idée si vague de la poésie… » lalala phrase célèbre de Valérie et on pourrait dire : d’autres en ont une idée si arrêtée que cet arrêt-même de leur idée est pour eux la définition de la poésie. Et c’est dommage. Je me défends longuement - et, vraiment, c’est un débat passionnant et je comprends (bien que tristement) les doutes et remarques soulevées à ce sujet - si ces dernières n’étaient pas, parfois, à ce point définitive dans leur jugement -, et si je constate les commentaires attachés à cela dans les univers littéraires, j’essaie seulement d’ouvrir le sujet et d’exprimer un peu d’idée.
Encore merci à vous trois
Publier dans la section poésie n’est pas une coquetterie hasardeuse. « La plupart des gens ont une idée si vague de la poésie… »
Comme quoi il est néanmoins possible d'y découvrir de temps à autre des merveilles, et c'est tant mieux !
(tout comme il me plait d'insérer des poèmes dans certains chapitres du roman que je publie actuellement dans la rubrique " Textes longs ")
Bonne soirée à toutes et à tous.