Je vois rien. On est en mars, fin mars, il neige encore, j'ai les mains enfoncées dans les poches et les écouteurs dans les oreilles. J'ai besoin de musique. Sauf que là…
Do I wanna know ?
Les Monkeys pouvaient pas tomber plus mal. Ou plus au fait.
Je longe le lac. J'avais pas trop d'autres choix de promenades, mais je pensais être au calme ; or entre les promeneurs et les skieurs de fond, je suis loin d'être seule. C'est pas grave ; c'est pas grave. Je sais qu'au fond de la vallée, il y a un chemin qui monte, et là, je serai plus tranquille.
Dans ma poche, le téléphone vibre. Non, ce n'est pas toi ; c'est eux, c'est Skype. Et, tu sais quoi ? c'est mieux. Je sais que c'est eux, je n'ai pas besoin de sortir le téléphone – de toute façon, il fait trop froid pour ça. Mais, au fond de ma poche, il y a quelque chose de chaud et réconfortant.
Do I wanna know… ?
Même avec mes grosses bottes, le chemin glisse comme c'est pas permis. J'ai pas pris de bâtons. En fait, j'ai rien pris, que mon téléphone et mes clés. Je sais pas combien de temps je vais marcher, je m'en fous, il est tard et j'ai rien pris, mais je m'en fous. J'ai juste envie de marcher des heures et des heures, même si y'a plein de gens et que la lumière baisse déjà.
Putain, je vois rien. J'ai les yeux trempés et les mains trop gelées pour les sortir de mes poches et m'essuyer le visage. J'ai même pas pris mes gants ; j'ai compté sur le molleton de mes poches. Si je tombe, je suis foutue. Putain, ça glisse.
Do I wanna know ?
Non, j'en sais rien, enfin si, je sais très bien, j'ai pas envie de savoir, je sais déjà. J'ai pas envie de partir, et puis il y a toi. Enfin, il y a plus toi, et bientôt, il y aura plus rien du tout. Je marche et je chante, j'ai la voix toute éraillée, les gens me regardent avec un air bizarre, mais je m'en fous.
Mon téléphone vibre. Je sais que c'est pas toi. Ça sera plus jamais toi. C'est eux, et c'est tellement mieux.
If this feeling flows both ways ?
Je m'en fous. Je sais que non, et j'aimerais tellement que ça m'atteigne pas. C'est comme ça ; et en attendant, je marche. J'ai plus que ça en attendant demain.
Je glisse.
Merde.
C'était à prévoir ; j'ai sorti mes mains de mes poches pour amortir. Putain de réflexe : tout est sorti dans le même temps ; dans la neige. Mon téléphone est trempé. Oh putain non, pas ça. Je l'essuie tant bien que mal, mais mes mains sont trempées et gelées, je manque de le faire tomber encore. J'ai mal au genou, il devait y avoir un caillou dans la neige. Les gens me regardent. Je m'en fous.
Peut-être que mon visage aussi est gelé. J'ai rabattu ma capuche, mais il neige toujours et ça fait une heure que je marche et qu'il est mouillé, et que je l'essuie pas et que je vois rien ; pas étonnant que je sois tombée.
Il y a de moins en moins de monde à mesure que je monte. C'est pas plus mal, plus le temps passe et plus je crois que je chante faux. Je sais même pas si le chemin est ouvert en hiver, y'a un col là-haut, en bas c'était de la promenade, mais plus loin ça va plus rigoler. Est-ce que c'est praticable sans raquettes ? J'ai pas de raquettes, j'ai pas de bâtons, je vais en chier à la descente.
If this feeling flows both ways...
Je sais déjà, je sais déjà. Je le sais depuis toujours, depuis le début, mais ça n'empêche pas qu'un grand trou s'est ouvert quelque part, et que putain ça fait mal.
Y'a un rocher plus loin, ça serait peut-être pas mal de s'arrêter un peu. J'ai pas monté beaucoup, et puis les sapins gênent la vue. Mais il y a un ruisseau qui court quelque part à gauche, dans le creux. Ça résonne. C'est apaisant.
Et puis il y a le téléphone dans ma poche, qui continue de vibrer. C'est pas toi, mais c'est sans importance.
Demain je serai plus là. Demain y'aura plus de montagnes, plus de neige, plus de sapins. Aujourd'hui, c'est que le début de la descente, de ma descente.
Heureusement, quelque part dans ma poche, le téléphone continue de vibrer. Toi t'es plus là, mais eux seront toujours là. Et c'est ça le plus important, je crois.