Le Mammouth Éclairé

des nouvelles du Monde

Sommaire

Édito

Voilà presque un an, quelqu'un a lancé une idée.

« Hé, si on faisait une revue pour le Monde de l'Écriture ? Avec des textes, des dessins, des infos, des critiques et même des jeux ? »
« Et aussi un mammouth ! » a répondu quelqu'un d'autre.

Enthousiastes, tous les membres du forum lui ont répondu par l'affirmative, et c'est ainsi qu'est né Mout, le mammouth éclairé. Le Monde de l'Ecriture s'est donc activé durant quelques mois. On allait trouver un thème, lancer un appel à textes autour de l’idée « Un rien avant le commencement », avec des textes longs et des textes plus courts. Il y aurait aussi un coup de cœur, une nouvelle écrite peu de temps auparavant, et choisie pour ses nombreuses qualités. Mais on ne fait pas qu’écrire sur ce forum, on lit aussi ! Alors on y ajouterait une critique de livre, relue et corrigée ; et puis, comme dans toute revue digne de ce nom, on ajouterait aussi un jeu d’écriture : les drabbles, tout petits textes de cent mots tout ronds.

Et finalement... rien. Un vide, une période de creux durant laquelle le Mammouth sombra presque dans l'oubli. La faute à la pluie, aux chameaux et aux champs de fleurs qui faisaient semblant d'être trop occupés pour écrire les cinq lignes d'un petit édito (surtout la pluie).

Presque, car malgré tout, le petit Mout occupait toujours nos pensées. Il trottinait çà et là, dépoussiérant de sa trompe laineuse les idées qui nous avaient tant animés durant l'été. On se relançait les uns les autres, on se donnait des coups de coude - « dis, il faudrait peut-être qu'on s'y remette ? Il ne nous manque pas grand chose ! » - et finalement, voilà que l'entrain semble reparti pour de bon.

Alors rassurez-vous, nous n'avons pas abandonné le Mammouth éclairé ! Non, disons plutôt que nous avions à faire à un petit rien... avant le commencement.

Rain

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Avant-propos

Mout
le mammouth éclairé

Il était une fois un petit mammouth qui s'appelait Mout. Il vivait avec sa famille dans un grand glacier douillet au sommet d'une falaise, tout là-haut dans le nord. Chaque été, le glacier fondait un peu, laissant le petit Mout sortir et gambader sur la crête glacée. Puis au début de l'automne, lorsque le soleil commençait à moins se montrer, il rentrait se mettre à l'abri, bien au chaud sous les poils laineux de ses parents.

Une année pourtant, l'été fut particulièrement mauvais. Tandis que Mout s'amusait à faire des roulades dans la neige, un violent blizzard le surprit. Il fonça, fonça, fonça jusque chez lui, mais la tempête fut plus rapide. Le glacier s'était déjà refermé, livrant le jeune mammouth aux affres du froid et de la solitude. Tristement, Mout alla s'asseoir au bord de la falaise et regarda descendre, au fil des mois, le soleil sur l'horizon.

Mais Mout ne désespéra pas bien longtemps, car il eut une idée. Après tout c'était un jeune mammouth plein d'astuce et d'imagination. Patiemment, il tailla un gros morceau de glace avec ses défenses, qu'il façonna jusqu'à ce qu'il prenne la forme d'une lanterne. Il attendit ensuite que l'astre du jour ait presque disparu pour capturer le dernier de ses rayons, qu'il enferma dans sa veilleuse de gel. Puis il s'installa tout près de sa maison avec sa lumière et se mit à raconter des histoires. Il ne pouvait pas voir ses parents à travers la glace, mais il savait qu'ils écoutaient.

Toute la Longue Nuit durant, le jeune mammouth éclairé, à la lueur de sa petite lampe, inventa mille récits et les illustra dans la neige à l'aide de sa trompe, jusqu'à ce que l'aube pointe et qu'il puisse rentrer chez lui.

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AT de mout

À ne pas manquer non plus :
Spasmes, de Verasoie.
Rendez-vous sur le forum pour lire le texte !

Un rien avant le commencement...

La seule contrainte, c’était cette expression de Kandinsky. Ensuite, tout les membres qui le souhaitaient ont pu envoyer leur participation, dans tous les genres et sous toutes les formes. C’est grâce au vote des lecteurs que ces textes ont été choisis, puis retravaillés, pour figurer dans la revue !

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Une bonne recrue

Dirk soupira. Cela faisait près d'un an maintenant qu'il n'avait pas croisé de présence animale, et encore moins humaine. Le temps lui semblait bien long depuis qu'Eliza était morte. Il avait allongé son cadavre sous la cloche de verre, près de ceux de Leman et d'Ysolda. Il considéra un moment ses anciens compagnons. On aurait presque pu croire qu'ils dormaient. Ils avaient gardé la fraîcheur de leur mort, si l'on pouvait dire. Même Ysolda semblait en forme sous toutes ses rides. Quelle idée d'avoir recruté une personne âgée ! Elle ne pouvait ni chasser, ni procréer. Bon, elle faisait bien la cuisine. Mais ça n'avait pas grand intérêt, quand on n'était que quatre sur une île volante. Seule Eliza aurait pu avoir des enfants et permettre à l'expédition d'avoir un sens et une utilité. Cependant, les rares fois où elle avait accouché, le bébé était né malformé ou sans vie. Puis Leman était tombé malade. Des années plus tard, Ysolda était partie par simple lassitude de la vie. Juste après, le contrecoup du choc peut-être, Eliza était tombée malade à son tour. Ne sachant pas le moins du monde ce qu'elle avait, il n'avait pu que la regarder agoniser.

Le soleil étincelait comme d'habitude à travers l'énorme cloche de verre les protégeant du vide alentour. Les protégeant ou les enfermant ? Tout autour, les nuages moutonnaient gaiement et formaient une mer grandiose. Dirk ne la voyait même plus. Il n'avait même plus conscience de la beauté de l'île.

Longue de deux kilomètres et large d'un sur son bord est, celle-ci s'affinait pour finir en cap acéré à son extrême ouest. Partout, grâce notamment à la coupole qui agissait comme une serre géante, la végétation était luxuriante. Des myriades de teintes vives et de parfums entêtants lui sautaient au visage à chaque pas. Une ruche d'abeilles artificielles se chargeait de les polliniser, et une cascade tout aussi artificielle jaillissait du point le plus élevé, à l'est, et formait une rivière qui traversait l'île de part en part. L'eau était ensuite ré-acheminée par voie souterraine jusqu'en haut de la colline, où elle subissait un traitement avant de rejaillir, comme neuve, et de retomber en cascade encore et encore.

Entre les arbres, il aperçut un cerf. Métallique, bien sûr. Cela faisait un bon moment que les derniers animaux étaient morts eux aussi, soit mangés, soit de maladie. Quelque chose clochait, décidément. Un virus avait-il été présent depuis le début ? Ils avaient pourtant tous subi de nombreux contrôles avant le lancement. Alors quoi ? Préoccupé, il se dirigea vers la maison. De l'extérieur, son allure de chaumière sympathique s'accordait parfaitement au paysage. Pourtant, une fois à l'intérieur, on découvrait des pièces froides et modernes, utilitaires mais dénuées de tout confort. Dirk entra et appuya presque par habitude sur le bouton de commande de nourriture. La machine émit son grésillement habituel, puis subitement se tut. Un voyant rouge se mit à clignoter furieusement.

« Comment ça, stocks insuffisants ? »

Il jura et donna un coup de poing au distributeur récalcitrant. Celui-ci s'arrêta de clignoter, grésilla un moment puis déclara :

« Sleep mode activated. »

L'homme resta un moment à contempler bêtement la machine, puis jura encore et sortit de la pièce. En quelques minutes, il finit par trouver ce qu'il cherchait : il y avait bien des rations de survie, mais si peu que c'en était ridicule. Dirk se demanda combien de temps il pourrait tenir, puis se dit que la question n'était pas là : il ne savait pas combien de temps il devait tenir. Il n'avait aucune idée de quand l'île était censée arriver, ni où. Ces détails ne l'avaient pas le moins du monde intéressé lorsqu'il s'était porté volontaire pour cette expédition ; il cherchait juste à fuir sa famille et son avenir tout tracé de poivrot dépressif en manque d'argent.

Tout cela ne lui disait rien qui vaille. Il avait lu quelque part qu'on pouvait survivre des jours, voire des semaines sans manger. Mais à quoi bon débarquer sur une planète – ou un continent, ou même une autre île volante, pour ce qu'il en savait – aussi faiblard qu'un ver de terre paumé sur le bitume en plein cagnard ? Dirk ressortit aussi sec et partit se réfugier sur le rocher en forme de poing, près de la cascade. Il s'assit et considéra l'île dans toute sa splendeur. Tout au bout, sur l'à-pic, la maison semblait le narguer. Plus proches, presque au centre, les cercueils de verre scintillaient au soleil couchant. Les nuages alentour étaient nimbés d'un doux halo orangé.

Il allait crever de faim, jusqu'à ne plus pouvoir résister et se mettre à manger les fleurs et tout ce qui lui tomberait sous la dent...

Il secoua la tête et resta encore là un moment, le regard perdu dans la mer de nuages, qui ressemblait à un océan de barbe à papa à la pêche. Quand son esprit s'ébroua enfin, il faisait nuit. Les étoiles étincelaient d'un air faiblard, et la demi-lune souriait au milieu. Les nuages, sous cette lumière, avaient un air mystérieux et fantasmagorique ; c'en était presque effrayant. Il rentra se coucher, des idées sombres lui ricanant au fond du crâne.

Il tint plusieurs jours, à économiser les rations de survie. Quand il n'y en eut plus, Dirk se mit à manger tout ce qu'il était assez courageux pour ingérer, du cuir de ses semelles aux glands infectes du vieux chêne, en passant par quelques fleurs, feuilles ou tubercules. Il eut beau les faire griller tant qu'il voulait, rien de tout ça n'était très digestible et il tomba malade plusieurs fois, à vomir tripes et boyaux. Il s'affaiblit tant que l'idée de manger feu ses compagnons lui semblait de moins en moins folle et insurmontable. Un soir qu'il était faible et malade, comme depuis un bon moment, il s'assit près des cercueils et se surprit à contempler les corps d'un œil presque alléché. Il n'avait pas pensé à ça, ou pas voulu s'y résoudre. Mais maintenant il n'avait plus tellement le choix, c'était ça ou mourir de faim. Valait-il mieux mourir ? Il ne se sentait pas prêt pour ça. Après tout, qu'est-ce que ça allait leur faire, à eux ? Ils s'en fichaient, ils étaient morts. Ils auraient même sûrement été contents de l'aider à survivre. De toute façon, il en avait assez de les voir crâner dans leurs cercueils sous vide. Par quel miracle étaient-ils si bien conservés ? Les cloches de verre étaient peut-être vraiment sous vide, et réfrigérées, aussi, tant qu'on y était. Tout avait été prévu pour le survivant, ha !

Le lendemain, vers midi, Dirk scia solennellement l'avant-bras d'Ysolda, le découpa en fines lamelles et fit griller le tout à la poêle en tentant de se persuader que tout cela était parfaitement normal. Une fois la viande bien cuite, il la mit dans une assiette, alla s'installer dehors et commença à mastiquer. C'était un peu filandreux, pas très goûteux, mais pas mauvais en soi. Il pourrait s'y faire.

Plusieurs jours passèrent ainsi, et d'Ysolda il finit par ne plus rester grand-chose. Il prenait soin de replacer les os dans la cloche de verre. Quand la vieille femme fut tout à fait terminée, il s'attaqua à Leman. Il redoutait le moment, dans une ou deux semaines sans doute, où il devrait commencer Eliza. Il l'avait beaucoup aimée, Eliza. Et puis elle était jolie, c'était un peu dommage de la manger... A quoi ça rimait, de survivre coûte que coûte, de toute façon ? Il pouvait tout aussi bien arriver dans mille ans, ce vaisseau-île. Voire jamais.

Les mois passaient et la solitude anthropophage creusait de lourds sillons dans l'esprit de Dirk. D'Eliza il finit par ne rester que la tête, une main, un sein et le bassin. L'homme décida de s'arrêter là. C'était une vision perturbante que cette cloche de verre protégeant ces petits bouts de corps, mais c'était ainsi désormais qu'il se souvenait d'Eliza et il ne pouvait pas se résoudre à la faire disparaître tout à fait. Alors chaque matin il lui rendait visite, il lui parlait de leurs souvenirs communs, il lui disait qu'il était sûrement en train de devenir fou et qu'il n'en avait plus rien à faire. Il lui demanda pardon de l'avoir réduite en morceaux. Pardon aussi de lui avoir dévoré le cœur un soir, un soir où le croissant de lune s'était moqué de lui. Elle, calme et souriante (elle avait souri au moment de sa mort, comme pour le rassurer), lui prêtait une oreille attentive (il n'avait pas pu résister à en goûter un bout, c'était si doux un lobe d'oreille, si joli, à croquer).

Un jour qu'il était trop émacié, trop faible et qu'il contemplait sa main décharnée dont les veines saillaient (on aurait dit celle d'un vieillard) il eut une idée. Une dernière folie pour s'accrocher à la vie, une idée tellement contre-nature qu'elle le fit pleurer de désespoir.

Il tint plusieurs jours encore, il se remit à manger des feuilles, il tenta même une fois de chasser un lapin de métal, et il se cassa une dent dessus. Mais il sentait qu'il finirait par le faire, il ne tenait plus et la faim le taraudait tant... Dirk préférait ça que devenir fou. Enfin peut-être l'était-il déjà. Le soir même, après ces réflexions, il se fit un garrot, soigneusement, bien serré. Et puis il serra les dents à se les briser et se trancha l'avant-bras gauche, vite, vite, avant de réfléchir. Il voulut ignorer la douleur atroce, ignorer la sensation d'intense trahison envers lui-même, ignorer le sang qui pissait partout, tellement, tellement qu'il aurait pu mourir vidé sans son garrot. Il alla à la cuisine quand ça se fut un peu calmé, et il fit cuire son bras, longuement, presque amoureusement, et le mangea. Les larmes lui donnaient un petit goût salé.

C'est alors que le ciel s'éteignit. Un trou s'ouvrit dans la cloche de verre, un trou d'où sortaient une lumière étrange et deux hommes à l'air solennel. Derrière le trou... le trou, on aurait dit une porte, et derrière, on aurait dit un couloir. Un couloir dans le ciel ? Il devait avoir été accosté par un vaisseau extra-terrestre, c'était la seule explication possible. Les hommes s'approchaient.

« Monsieur Dirk Jeason ? Vous avez passé le test de survie avec brio. La simulation est terminée. Je vous annonce que vous vous portez volontaire pour partir en guerre, dans les forces spéciales. Ne vous en faites pas pour votre bras, on vous le fera remplacer. Vous ferez une bonne recrue, monsieur Jeason. »

ambriel

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Ø

Il faisait beau, les arbres montraient leurs premières fleurs pour ce début de printemps, quand je l'ai aperçu du coin de l’œil.

Bien sûr, j'ai poursuivi mon chemin. J'étais perdu dans mes pensées, je rentrais chez moi après une courte journée de cours, l'après-midi n'était pas encore terminé et, après une heure de maths que je n'avais pas particulièrement appréciée, je savourais l'extérieur en me demandant ce que je pourrais faire une fois à la maison.

Je l'ai de nouveau aperçu un peu plus loin et mon attention est revenue sur l'instant présent.

Je n'avais pas eu le temps de voir ce que c'était vraiment. Un petit animal, peut-être ? Un chat ? Non, c'était plus petit. Un chaton ? Ça n'en avait pas l'allure... J'ai ralenti, un peu, parce que je suis curieux de nature. Pour rentrer chez moi après le collège, je traversais un quartier où les voitures ne circulaient pas très vite, j'avais donc l'habitude d'y croiser quelques animaux et de m'arrêter, parfois, pour caresser les moins farouches. Mais...

Là, encore. Devant moi cette fois, qui venait de disparaître derrière l'arbre. Je n'arrivais absolument pas à deviner ce dont il s'agissait. Un peu rond, comme une petite boule. Une tête d'animal ? Un oiseau ?

Cette fois, j'ai ralenti, j'ai tenté de faire le moins de bruit possible, et je me suis approché.

Le truc s'est enfui avant que je ne l'atteigne et s’est dirigé vers l'aire de jeu un peu plus loin.

Moi, comme je ne comprenais plus grand chose, je me suis arrêté un moment, puis je l'ai suivi en courant.

Le truc m'attendait sur le tourniquet. Même s'il n'avait pas d'yeux, ni de bouche, ni pas grand chose en fait, il me donnait l'impression de se marrer et m'invitait à approcher. Je me suis approché. Il ne s'est pas enfui, j'ai avancé la main et, comme il semblait me regarder avec ses yeux invisibles, que je le trouvais mignon et que je n'étais pas d'humeur à me poser des questions existentielles, je l'ai grattouillé du doigt et j'ai eu l'impression qu'il rougissait.

Finalement, je me suis assis à côté de lui, il est monté sur mes genoux, j'ai dû rester un moment à le caresser et à m'amuser avec lui. Puis, comme il était tard, je suis rentré chez moi et lui est resté là.

Les jours suivants, dès que je rentrais à pied, je passais par l'aire de jeu pour dire bonjour au petit truc. À chaque fois que je ne l'avais pas vu depuis un moment, il était tout content que je revienne et il sautillait partout autour de moi. Je ne savais pas de quoi il vivait. J'avais tenté de lui amener de la nourriture – gâteaux, fruits, fromages, bouts de viandes... – mais il n'ingérait rien. Il devait se nourrir lorsque je n'étais pas là, ou bien n'avait pas besoin de manger.

Les fleurs ont fini par se faner, puis par tomber. Les arbres se sont couverts de feuilles.

Un soir, je n'avais pas beaucoup de temps, je suis quand même passé du côté du tourniquet. Cela faisait quelques jours que je n'avais pas pu venir. Quand j'ai atteint l'aire de jeu, je n'ai rien vu, c'était tout vide. Un sac plastique abandonné traînait par terre dans le sable, mais il n'y avait rien de plus. Je suis reparti.

Le lendemain, c'était pareil. Le surlendemain, aussi.

Il a fallu plusieurs semaines pour que les choses changent.

Je n'avais pas varié mes habitudes, je faisais toujours mon petit détour par l'aire de jeu, je devais espérer qu'il reviendrait. Un jour, c'était un mercredi en début d'après-midi, j'ai vu quelqu'un devant le tourniquet. Qui pointait un doigt comme pour faire la leçon au petit truc qui était devant lui.

J'ai respiré. Ça voulait dire que d'autres pouvaient le voir.

Je me suis approché sans faire trop de bruit, j'ai entendu :

ε … 'mené ici comme promis... ε

Puis le truc m'a vu et s'est élancé vers moi. Il m'a fait la fête, moi j'étais content, l'autre bonhomme tout surpris.

Finalement, le truc s'est calmé un peu, j'ai pu regarder plus calmement l'inconnu. J'ai fait un sourire, il avait un air bizarre, un peu ahuri et des cheveux en bataille, mais mon truc était avec lui donc ça ne pouvait pas être un mauvais type.

« Bonjour. Vous connaissez... »

En fait je ne savais pas comment appeler mon truc. Je l'appelais toujours « truc » mais ça ne lui faisait pas honneur. Je n'avais jamais su comment le décrire, ni ce qu'il était, ni...

ε C'est un ensemble vide. ε

« Pardon ? »

ε Le machin, là, qui voulait te revoir et que j'ai dû ramener ici, et qui frétille de tout partout maintenant en te sautant autour. C'est un ensemble vide. ε

« Tout de même, ce n'est pas très gentil de... »

ε Qui te parle de gentillesse ? C'est sa définition. C'est comme ça qu'on écrit l'ensemble vide. Bon, celui-là, il est un peu remuant vu qu'il est vivant, mais ça ne change pas grand chose. Tu n'as jamais fait de maths ? On leur apprend quoi aux gosses, à l'école ? ε

Le truc – l'ensemble vide, s'il s’appelait réellement ainsi – ne paraissait nullement vexé. Il était retourné sur le tourniquet, il attendait que je lui fasse faire un tour, ce que j'ai fait pour me changer les idées.

« Ensemble vide, c'est un peu long comme nom, tout de même... »

ε Ouais. C'est juste un nom. On aurait pu l'appeler éléphant, ou pomme, ou n'importe quoi, mais c'était déjà pris. Si tu veux plus court, tu peux l'appeler Rien. C'est mignon, Rien. ε

J'ai eu le sentiment qu'il se moquait de moi, ou qu'il me prenait de haut, mais son attention s'était déjà détournée. Il a arrêté le tourniquet puis a tendu la main vers Rien.

ε Bon, on y va. On a assez flemmardé, on a plein de trucs à faire. ε

« Mais... »

ε Quoi encore ? ε

« Vous ne pouvez pas le laisser ici ? Ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu. C'est de l'esclavage, si vous l'obligez à vous suivre. Puis si c'est un rien, un ensemble vide, comme vous dites, vous n'en avez pas besoin, si ? Je peux pas le garder ? »

ε T'es vraiment bête ? Ou alors t'as vraiment jamais fait de maths ? Hé, Rien, pourquoi tu lui as rien appris ? ε

Ce type commençait à me vexer, et Rien a dû le sentir, car il est venu se coller contre ma joue et m'a câliné comme pour me rassurer.

ε Bon. Dans mon infinie bonté, je vais tenter de planter quelques graines d'intelligence dans ta cervelle. Sais-tu, par exemple, qu'on peut construire les entiers naturels à partir de Rien ? ε

Mon air a dû lui répondre que, non, je ne savais pas, car il a poursuivi :

ε Les entiers naturels, c'est l'un des trucs les plus basiques qui soient. C'est l'ensemble des 0, 1, 2, 3... et on continue comme ça. Sans jamais s'arrêter. Tu suis, c'est pas trop compliqué ? Tu peux écrire ça N. Tiens, pour que t'oublies pas, je note ça dans le sable : ε

Comme je ne voulais pas mourir idiot, je lui ai demandé ce que signifiaient les accolades.

ε Ça délimite un ensemble. Tout ce qu'il y a entre les {accolades}, ce sont les éléments d'un même ensemble. Un ensemble, c'est une collection d'objets. On dit que 3, par exemple, appartient à l'ensemble N. Toi, t'appartiens à l'ensemble {les idiots}. Mais à mon grand malheur, tu appartiens aussi à {les amis de Rien}. ε

« Oui. Et donc, la construction des entiers... ? Je ne vois pas ce que Rien vient faire là. Je veux dire, on les connaît déjà, les entiers. Il suffit de compter. Un, deux, trois... »

ε Ouais, mais non. C'est basique. Ça suffit si tu veux compter des moutons, ou même compter tes neurones, mais dès qu'on veut faire un peu plus – bref, dès qu'on veut faire des mathématiques – c'est trop... pas assez... enfin en maths, on aime bien définir des trucs. Savoir exactement ce qu'est chaque machin. Comme ça on peut démontrer plein d'autres résultats et on sait où on va. A peu près. Ou du moins on sait comment on y est arrivé. Et parfois t'as un truc qui te paraît évident, mais en le définissant plus exactement, tu t'aperçois que tu peux le généraliser, faire plus compliqué, passer à une dimension supérieure... Bref. ε

« Et Rien, dans tout ça... ? »

ε Ben, donc, on veut construire N. Mais au départ, on a... rien. C'est comme Dieu : au départ, il avait rien, c'était le vide. C'est un peu pareil. On a rien, l'ensemble vide, qu'on note Ø (un rond barré) ou { }, parce que c'est un ensemble où y'a rien dedans. C'est notre petit bonhomme. Et avec lui, on va pouvoir tout construire. On dit que 0, c'est Ø. Ensuite on va construire 1, on va dire que c'est ØU{Ø} ou autrement dit {Ø} (le U ça veut dire qu'on regroupe deux ensembles). Ensuite 2 ça va être 1U{1}, c'est-à-dire {0,1}. Et on continue comme ça : ε

ε Bon, pour dire qu'on peut continuer à l'infini et qu'on a bien ce qu'on veut, faut l'axiome de l'infini, mais je vais pas compliquer les choses. Et voilà pourquoi cette petite bête qui n'a l'air de rien est très importante. Sans Rien, je ne peux rien faire. Donc désolé, mais il ne peut pas rester avec toi. ε

J'avais un peu l'impression qu'il se fichait de moi. Qu'il m'avait raconté n'importe quoi juste pour récupérer Rien. D'un autre côté, il m'avait l'air cohérent dans sa folie, et Rien ne s'était pas offusqué lors de son exposé. J'avais même cru le voir osciller de la tête, comme pour dire qu'il était d'accord. Alors j'ai haussé les épaules.

« D'accord, d'accord. Rien est important pour vous. Mais vous allez en prendre soin ? Et je ne pourrai vraiment plus le revoir ? »

Rien m'a de nouveau câliné la joue, il était tout doux. L'autre a hésité un moment, il a pesé le pour et le contre, j'ai pensé qu'il allait me dire de partir et tant pis pour moi, mais finalement il a soupiré :

ε Rien a l'air de bien t'aimer. Je n'habite pas très loin, si tu veux passer le voir de temps en temps... Tu pourras également t'amuser avec ses collègues. Ça me fera quelques vacances, tant que tu ne me déranges pas. ε

J'ai eu un grand sourire et je l'ai embrassé sur les deux joues. Il a eu l'air surpris.

Je suis allé chez Rien plusieurs fois. La maison est un peu bizarre, il y a d'autres symboles qui y vivent, il faut avoir l'esprit ouvert quand on y va. L'autre ne m'a jamais dit son nom, je ne le lui ai jamais demandé, je l'appelle juste le Mathématicien. Ça a l'air de lui plaire. Il a plus de classe que mon prof de maths. Et je m'amuse davantage avec Rien que quand je suis en cours.

Ceci étant, quand je suis allé faire un contrôle de maths les mains dans les poches en pensant que tout irait bien, vu que j'étais ami avec des symboles de maths et tout ça, mais que je me suis lamentablement planté, Rien m'a regardé d'un tel air réprobateur que je me suis mis à travailler un peu plus. Un peu. Mais Rien m'a appris qu'on peut partir de pas grand chose en maths, et que tout le reste en découle. Sauf que je ne suis pas le Mathématicien qui en a fait son monde, et que je vois pas forcément tout ce qui en découle, c'est un peu trop vaste.

Ceci dit, c'est pas bien grave.

Kailiana

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Niflheim

Niflheim, ainsi la nommait-on. C'était une ville faite de vieilles pierres grises, aussi vieilles que le monde, et couverte d'un manteau de neige aussi épais que blanc. Elle était petite et ramassée, comme si les maisons cherchaient à se tenir chaud entre elles. Dans ses rues étroites s'engouffrait un vent glacial et cruel qui soufflait la vie comme on souffle une bougie. Le plus souvent, il n'y avait personne pour les parcourir même si, à l'occasion, quand les nuages faisaient l'école buissonnière et que le soleil se dévoilait timidement, quelques enfants sortaient dans la neige pour jouer, rire et se défouler sous le regard attentif et envieux de leurs parents. On ne connaissait pas le rire bien longtemps, dans cette ville – on y apprenait le deuil trop vite. Niflheim, ainsi la nommait-on. Et si ce n'était pas le nom qu'elle avait reçu à l'heure de sa fondation, c'était encore celui qui lui allait le mieux, car Niflheim était un monde de froid et de mort peuplé de fantômes au regard éteint.

*

À Niflheim vivaient un garçon et une fille. Lui s'appelait Seamus : il était plutôt grand et maigre, avait le teint pâle et la tête rousse. Elle s'appelait Lilas : elle était petite et blanche comme la ville, de peau comme de cheveux, et ses yeux étaient rouge sang. Ils étaient frère et sœur. Assis devant la cheminée, serrés l'un contre l'autre, ils pleuraient leur grand-père.

Celui-ci avait souffert d'un mal encore inconnu. Un jour, il s'était mis à tousser subitement d'une toux grasse et douloureuse pendant plusieurs minutes, puis s'était calmé – pour recommencer de plus belle le lendemain. Ses crises ne duraient jamais bien longtemps, mais elles s'aggravaient, le laissant chaque fois un peu plus faible, avec un peu moins de souffle. Quelques soirs plus tard, au cours d'une veillée à laquelle il avait convié tous les voisins du quartier, il s'était tu après une nouvelle quinte de toux pour porter ses mains à sa gorge, laissant son vieux conte inachevé. Il n'arrivait plus à respirer. Il s'était levé, s'était agité à travers toute la pièce – on aurait dit qu'il dansait. Et puis il s'était effondré, et n'avait plus bougé. Il y avait bien un médecin parmi les présents, mais il n'avait rien pu faire pour le libérer ni même le soulager. Tout s'était passé trop vite. Plus tard, lorsque les autres furent tous rentrés chez eux et qu'il se retrouva seul en compagnie des enfants, il leur expliqua que ce n'était pas le froid qui avait tué le vieux conteur, mais que c'était autre chose ; et que pour découvrir de quelle maladie il s'agissait, il devait l'emmener avec lui dans sa maison, où il pourrait travailler plus facilement. Mais ni Lilas ni Seamus ne lui répondirent – les yeux plongés dans les flammes, ils ne l'avaient même pas écouté. Alors, au bout d'un moment, le médecin partit lui aussi, emportant avec lui le corps du vieil homme, laissant les enfants tout à leur deuil.

Le feu s'était depuis longtemps consumé lorsqu'ils remuèrent enfin. Il leur semblait s'éveiller d'un long sommeil sans rêve. Toute une journée s'était passée : il faisait noir à présent et le froid les mordit à pleines dents – Seamus se dépêcha de rallumer leur foyer.

« Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ? »

C'était Lilas qui avait parlé. Son grand frère la regarda, mais ne sut que lui dire. Ils ne pouvaient pas vivre par eux-mêmes, pas encore – le froid les tuerait en moins d'une semaine. Mais Seamus ne pouvait se résoudre à abandonner la maison de leur grand-père. Ils restèrent donc assis là un moment encore, immobiles et silencieux, jusqu'à ce que la faim se fasse entendre. Il fallait bouger.

« Allons chez le médecin, » décida finalement Seamus.

La petite fille acquiesça. Ils n'avaient personne d'autre vers qui se tourner, personne pour accueillir de bon cœur les deux orphelins qu'ils étaient. Le médecin, lui, avait toujours pris soin d'eux quand la santé fragile de Lilas obligeait leur grand-père à faire appel à lui. Alors, sans jamais lâcher la main de son frère, elle se blottit contre lui sous sa grande cape. Seamus ouvrit la porte.

Le vent soufflait fort, cette nuit-là comme toutes les autres nuits, mais il ne neigeait pas beaucoup – à vrai dire, le ciel était presque dégagé. Seamus et Lilas levèrent la tête un moment pour contempler la lune et les étoiles, puis ils se mirent en route. Dans l'après-midi, la rue serait remplie de gamins, mais pour l'heure, il ne fallait pas traîner. Les rues de Niflheim s'avéraient sans pitié la nuit, servant de couloirs dans lesquels s'engouffraient violemment les rafales glacées, et ce n'était pas rare de retrouver au matin le corps gelé des imprudents qui ne s'en méfiaient pas. Malgré tout, Seamus et Lilas avancèrent lentement, prenant garde au verglas qui se cachait sous la neige.

Mais quelque chose dans l'air ne plaisait pas à Seamus. Il finit par se rendre compte que c'était une odeur que portait le vent et qui n'était pas celle de la neige. Le garçon ne la reconnaissait pas ; il préféra s'en méfier. Ils pressèrent donc le pas autant que la prudence le permettait et atteignirent bientôt leur destination.

Le médecin leur ouvrit presque tout de suite quand ils frappèrent à la porte, s'écarta pour les laisser passer et alla jusqu'à leur offrir une tasse de tisane. Il ne parla pas avant qu'ils se fussent réchauffés, et même alors il ne leur posa pas de question, se contentant de leur souhaiter la bienvenue chez lui. Si cela l'ennuyait de devoir partager son feu et sa nourriture, il n'en montra rien. Le lendemain, il les conduisit dans le jardin, sur la tombe de leur grand-père, mais ne leur parla jamais de ses découvertes, qu'elles aient abouti ou non. Dans les jours qui suivirent, les enfants firent de leur mieux pour l'aider dans les tâches quotidiennes – ils entretenaient les flammes, préparaient à manger, nettoyaient la grande maison (elle possédait trois pièces), toutes activités que leur grand-père leur avait apprises très tôt, afin qu'ils bougent et ne pensent plus au froid. Parfois, quand il n'y avait plus rien à faire, Seamus assistait le médecin dans son travail tandis que Lilas déchiffrait péniblement les vieux livres poussiéreux qu'elle trouvait dans la petite bibliothèque.

Quelques jours plus tard, le médecin sortit faire le plein de vivres, laissant les enfants seuls pour la première fois depuis longtemps. Un silence gêné s'installa entre eux, peuplé de souvenirs douloureux. Timidement, Lilas tenta de le rompre.

« Dis, c'est quoi une fleur ?

— Une légende. »

Le feu craqua dans la cheminée.

« Dans un livre, reprit la fillette, ils disaient que ça pousse partout en dehors des villes.

— Il n'y a que de la neige, des loups et du vent, en dehors de Niflheim, répondit son frère. S'il y avait eu autre chose, les chasseurs nous l'auraient dit. Et ils l'auraient ramené. »

Mais Lilas continua comme si elle n'avait rien entendu.

« Il y avait aussi un garçon qui en offrait une à une fille, et ça la rendait contente parce que c'était une jolie fleur !

— C'est tout ? Il lui en faut peu, répliqua Seamus en ricanant.

— Moi, ça me ferait plaisir aussi, dit sa sœur d'un ton boudeur.

— Moi je préfèrerais quelque chose qui tient chaud. De toute façon, les fleurs, ça n'existe pas.

— Grand-père, il en parlait aussi. »

Seamus affichait un air sombre, à présent.

« Grand-père est mort.

— Il disait qu'elles reviennent avec le printemps.

— Le printemps, ça n'existe pas non plus.

— Si ! C'est tout vert, il disait, et ça sent bon ! En plus il fait chaud, et...

— Le printemps n'existe pas et grand-père est mort ! »

Le garçon avait crié. Lilas se tut, abasourdie – c'était la première fois qu'elle voyait son frère crier. Puis elle se leva et s'en fut en courant dans la chambre dont elle claqua la porte.

Seamus pleurait à présent. Il n'avait pas envie de se souvenir de son grand-père, c'était trop douloureux. Et penser à ce printemps qu'il y avait toujours dans ses histoires rendait le froid du vent et de la neige plus cruel encore. Il fallait qu'il se vide l'esprit. Alors, il se leva à son tour, prit un balai et un chiffon, et il fit le ménage à fond dans la grande salle.

Le soir arrivait quand le médecin rentra avec sa ration de nourriture. Il n'était pas seul : un chasseur l'accompagnait.

« Il dit qu'il a du mal à respirer, expliqua le médecin au jeune garçon. Il va passer la nuit ici pour que je l'examine. »

Personne ne put fermer l'œil cette nuit-là, à cause de la respiration sifflante et de la toux grasse du malade. Elles ressemblaient beaucoup trop à celles du vieux conteur quelques jours avant sa mort.

Au matin, Lilas resta enfermée dans la chambre. Seamus, quant à lui, rejoignit l'atelier du médecin. Il avait décidé de l'aider à soigner son patient. Il n'avait que très peu côtoyé les chasseurs, et celui-ci l'intriguait. Pendant que le médecin préparait une tisane, Seamus fit part au malade de son admiration pour les chasseurs.

« C'est pas aussi génial qu'il y paraît, répondit l'homme. C'est un boulot éprouvant. On doit ramener à manger pour tout le monde, et même si on est nombreux, c'est pas évident. Y'a pas beaucoup de gros animaux, ou alors dangereux, et les petits se cachent – faut apprendre à les pister, les trouver et surtout les attraper. Ils courent vite pour la plupart, et c'est toujours frustrant de voir galoper ton dîner entre tes pattes alors que tu viens de poireauter deux heures devant sa tanière dans le froid et le silence. Alors faut être rapide et précis. Il faut aussi réussir à trouver des plantes et des racines pour les médecins si on veut qu'ils nous soignent – et pour les manger quand y a plus de viande. Y a de la mousse qui pousse sur les rochers, on trouve quelques champignons sur les arbres, mais la plupart du temps, il faut creuser. Même si on a des outils pour ça, c'est pas facile avec la terre gelée. C'est long et épuisant – et puis beaucoup de volontaires résistent pas au froid qu'il fait là dehors. Ici, vous vous en rendez pas compte, mais vous avez des murs qui vous protègent. Dehors, on est seuls et on est jamais à l'abri d'un danger, que ce soit les ours enragés, les tempêtes ou même simplement les trous sous la neige. J'ai perdu quelques copains comme ça. Tu marches devant, et quand tu te retournes, y'a plus personne. Impossible de les retrouver, parce que le trou se rebouche tout seul. Une sale mort, ça. »

Seamus ne perdait pas la moindre miette de ce qu'il entendait. Sur le coup de midi, sa toux calmée, le chasseur repartit travailler, mais dut revenir le lendemain en proie à une nouvelle quinte acharnée. Il prit dès lors l'habitude de passer chaque jour voir le médecin. Sa tasse de tisane l'attendait sur la table, brûlante, et Seamus ne manquait jamais l'occasion de le presser de questions. Chaque jour, donc, le chasseur revenait avec une nouvelle histoire à raconter ; il y avait peu de pertes parmi ses pairs, ces temps-ci, de moins en moins à vrai dire, et l'homme s'étonnait de voir plus d'animaux qu'avant.

« Et puis y a cette odeur bizarre dans l'air, répétait-il souvent. Si ça se trouve, c'est elle qui nous refile la mort à tous. »

En effet, l'étrange maladie elle aussi se fit de plus en plus présente. Elle se répandit peu à peu dans toute la ville et le chasseur ne fut bientôt plus le seul patient régulier du médecin. Beaucoup des gens du quartier furent affectés à des degrés divers, quoique jamais aussi durement que le vieux conteur. On songea un temps à une épidémie, mais le médecin les rassura : ils n'avaient pas pu se transmettre la maladie entre eux puisqu'ils ne se rencontraient presque jamais, si ce n'était chez lui depuis quelques jours. Les nouvelles que rapportaient les chasseurs devinrent le principal sujet des conversations – des nouvelles de vents soufflant du sud et chargés de poussière, ou peut-être de sable, des nouvelles de soleil de moins en moins timide et de lapins qui se laissaient prendre. La nourriture était plus abondante que jamais, de même que les plantes. Le médecin eut bientôt des réserves suffisantes pour offrir une tisane à chacun de ses malades.

Un jour, le chasseur revint même avec une feuille à la forme inconnue. Son hôte la prit délicatement dans ses mains pour ne pas l'abîmer, et l'amena jusqu'à son bureau. Puis il alla chercher un gros livre sur son étagère et entreprit de le feuilleter en gardant toujours un œil sur la feuille.

Il y passa un long moment, car le livre était vieux et les dessins qu'il contenait s'étaient en grande partie effacés. Parfois, lorsque Seamus était occupé à une tâche quelconque qui l'éloignait du bureau, Lilas venait assister le médecin dans ses recherches. Elle ne sortait plus beaucoup de la chambre depuis sa dispute avec Seamus, à part pour aller saluer son grand-père, et elle parlait très peu à son frère. Lui ne rendait jamais visite à la tombe du vieux conteur, et sa sœur lui en voulait profondément. Un froid s'était installé entre eux, qui n'avait rien à voir avec celui du vent et de la neige, et que ni le feu de la cheminée, ni la tisane du médecin, ni la bonne humeur insolite de ses patients ne parvenaient à percer.

Il n'y avait que lorsqu'elle travaillait avec le médecin à identifier les plantes que le chasseur avait pris l'habitude de leur ramener qu'elle semblait oublier d'en vouloir à son frère. A vrai dire, la recherche la passionnait tant qu'elle ne faisait plus du tout attention à ce qui l'entourait. Seamus, qui aurait voulu en profiter pour passer du temps avec elle, avait pourtant bien vite renoncé à l'idée de l'aider – lui-même n'y comprenait rien. Il se contentait donc de l'observer, soulagé et peut-être un peu jaloux de la voir ainsi se changer les idées.

Un jour cependant, alors qu'il était en train de faire le ménage dans la chambre, Seamus entendit un grand bruit en provenance du bureau, suivit du son grinçant de la porte d'entrée. Lorsqu'il s'y rendit pour voir ce qui s'était passé, il trouva le médecin en train de ramasser le livre qui était tombé à terre.

« Il faut la rattraper ! » cria-t-il à Seamus lorsqu'il l'aperçut. Puis il se dirigea vers lui, l'écarta sans ménagement pour aller attraper son manteau, et sortit. Le garçon regarda sans comprendre la porte ouverte pendant quelques instants, puis la lumière se fit dans son esprit. Lilas était partie.

Sans un mot, il se précipita vers l'extérieur n'attrapant que sa cape au passage. Il ne prit pas la peine de fermer la porte – il ne pensait plus qu'à sa petite sœur perdue dans la neige à la poursuite d'un rêve.

Il n'était pas sorti depuis longtemps, aussi ne s'attendait-il pas à voir ce qu'il vit : un grand ciel bleu, dégagé de presque tous ses nuages. En dessous, la neige scintillait tant qu'elle lui faisait presque mal aux yeux. Il s'émerveilla un instant, puis se reprit. Il devait retrouver Lilas. Mais bien que la rue fût vide – il était encore trop tôt le matin pour que les enfants sortent – il ne la vit ni à droite, ni à gauche, et faillit perdre tout espoir. Puis il baissa les yeux et remarqua les empreintes de pas qui partaient de la maison – bien sûr, il ne neigeait pas ! Il prit leur direction en courant et tomba au bout de trois pas. Reprenant sa route plus prudemment, il les suivit longuement à travers le dédale des petites rues de Niflheim.

En chemin, il rattrapa le médecin, et ils continuèrent ensemble jusqu'aux portes de la ville. Aucun des deux ne s'était jamais aventuré si loin. Avec appréhension, ils les franchirent et se trouvèrent pour la première fois face à une étendue blanche, infinie, qu'aucun mur ne venait perturber. Ils ne se laissèrent pourtant pas impressionner – les petites traces continuaient, un peu sur la gauche, vers un grand rocher qui se dressait à l'écart. Ils finirent par la retrouver là, seule, plus pâle encore que d'ordinaire. Elle était accroupie et se balançait doucement d'avant en arrière, serrant une petite feuille en pointe dans son poing. Seamus s'approcha et prit doucement sa petite sœur dans ses bras. Elle tremblait et elle était horriblement froide. Il l'enroula dans sa cape.

« Elle est comme moi, regarde. »

Elle parlait tout doucement, d'une voix enrouée. Seamus releva les yeux et la vit aussi. Une fleur. Une petite fleur aux pétales tout blancs qui retombaient en cloche, comme s'ils étaient trop lourds pour sa pauvre tige. Il y avait une feuille à sa base, la même que celle dans la main de Lilas. Elle avait poussé à travers la fine couche de glace qui recouvrait la terre, à l'abri du vent et de la neige, protégée par le grand rocher.

« Je te la donne, grand frère. »

Lilas levait vers lui ses grands yeux rouges. Elle tendit les doigts pour essuyer les larmes qui commençaient à couler sur les joues de Seamus. Puis elle se blottit dans ses bras et ferma les yeux. Elle cessa de trembler.

« C'est le printemps, » murmura-t-elle.

Elle sourit.

Rain

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Pressentir le vide

On roulait depuis un moment quand je me suis réveillée ; du vent entrait par la vitre mais je transpirais déjà. J’ai vaguement contemplé l’autoroute qui se déroulait sur la garrigue. Je ne savais plus vraiment ce qu’on faisait. Mon frère conduisait depuis des heures ou des jours, la route se perpétuait dans le vague. J’avais trop d’idées sombres en tête.

En fin d’après-midi, on est arrivés au village. Après des hésitations, on a vu un petit panneau penché et la voiture s’est engagée en cahotant sur les gravillons. En contrebas, la rivière coulait entre les rochers, sans bruit, comme un spectre à deux doigts de s'anéantir et les grandes murailles de craie nous renvoyaient le soleil. On a dépassé quelques maisons, le sentier s’est étréci. La colline a fini par disparaitre et on s’est trouvé dans des vallées que je croyais perdues depuis des siècles. Mais la mémoire revenait peu à peu, avec difficulté, avec hargne, les coups d'épaule de la mémoire, derrière un escarpement la bergerie est apparue. Le toit de tuiles et le perron blanchi me disaient quelque chose.

« Ils ont arraché la glycine. »

Il en restait de vieilles racines, noueuses et noires, qui s’enfouissaient sous les dalles. De loin en loin je reconnaissais ma mère, appuyée sur le seuil, le regard perdu dans la prairie. Il n’y avait plus de vent mais les cheveux de ma mère continuaient de s’éparpiller autour de son visage.

« Il y avait une véranda quand on y habitait ? »

Il a fait non de la tête.

« Tu vois. Ca n’a pas pu commencer là. Ils ont même goudronné le bout du chemin. Plus rien n'existe ici. Il n'y a plus que les arbres qui se souviennent et personne ne leur parle, hein. »

Je sentis mon père au fond de la prairie, attrapant des branches mortes à bras-le-corps pour les entasser sur un tas de cendres. C’était lui que ma mère observait de loin, mais quand je levai les yeux vers la maison, le seuil était inoccupé, une brise venait frapper la porte. « Je m'en serais doutée », je finis par dire, je sentis des gouttes couler le long de mon dos. J’aurais voulu que mes parents soient enterrés quelque part, ici, que l’on puisse creuser et trouver leurs squelettes, aussi blancs que la façade, que l’on ait des os à serrer. Pourtant il semblait bien que mes parents n’étaient pas morts et qu’ils avaient leur vie ailleurs, dans un petit appartement, à des kilomètres, à des vies de là, ayant trouvé d’autres souffles pour animer leurs traits, surement, surement.

Le sentier n’était pas large et on a peiné à faire demi-tour. Dans l’autre sens, le soleil frappait de toutes ses forces sur le pare-brise. On a traversé le village en essayant vainement de nous souvenir de certains endroits. Quelques jeunes fumaient sur le parvis de l’église. Il s’est garé et on est allés à leur rencontre. Ils n’avaient pas l’air du coin. Il leur a demandé s’ils avaient de quoi rouler, ils ont dit que oui. Eux visitaient la région. Il y avait deux filles et deux garçons. Celui qui nous a donné des feuilles a voulu savoir ce qu’on faisait là, si on avait de la famille ou quelque chose de ce genre. « On est nés ici », a commencé mon frère et j’ai senti que lui aussi avait une boule dans la gorge, sa voix tremblait un peu, et ses mains en dispersant du tabac sur sa feuille, « mais maintenant plus rien n’existe », il a fini par dire sur le ton de la plaisanterie. Ils ont acquiescé en riant.

*

Je lui ai demandé ce qu’il avait voulu dire par « rouler », si au fond il parlait des cigarettes ou de l’essence. J’ai mis du temps à lui demander. On était partis depuis longtemps. Le village posé sur le spectre de la rivière avait disparu, la route était large, quatre voies, fonçait sur un horizon insondable. Il a eu un mauvais soupir et a lâché : « Rien n’a vraiment commencé, tu vois… » et puis « ni le voyage, ni la… » et d’autres choses auxquelles je n’ai plus fait attention, mes yeux suivaient la bordure pleine de saules, sans rien voir ou voyant des souvenirs à la dérive. Je n’ai pas voulu savoir pourquoi il disait tout ça. Je n'en pouvais plus, mais qu'est-ce que ça veut bien dire ? « n'en » c'est pour « la vie » ? « l'espoir » ? « une réflexion courbée comme il faut », « des regards de l'un à l'autre jusqu'au désastre », ou juste un équivalent à « demain que faire »..., j’ai eu froid et je me suis contorsionnée jusqu’aux sièges du fond.

On s’est arrêtés au snack vers dix heures du soir et on a commandé des cheeseburgers. On les a mangés adossés à la voiture, dans la nuit fraiche. « Tu sais où on va ? » il a dit ; j’ai pris sa main en regardant la carte du sud de la France : les Alpes, les Cévennes, les Causses. Maintenant qu’on avait vu la maison, chacun devait tirer les conclusions qu’il voulait pour se sentir libre. Faisait-on route vers les mêmes choses ? « Je ne veux pas t’empêcher… » il a commencé, poursuivant mes pensées. « Peut-être qu’en t’accompagnant je t’en empêche. Tu sais. Je t’en empêche. On vit dans un foutoir, pris en ventouse par nos matelas pleins de sueur, la nausée aux yeux, le vertige au front ; et tu as réussi à te lever ; mais il reste des draps et des membres à tes pieds, passés depuis des années à tes chevilles, oscillant entre le tiède et le froid, instillant un peu de nausée et de vertige encore, et ils te feront trébucher. C'est peut-être ce que je suis maintenant, quand je transite par ton regard, un corps d'entrave, hein ? C’est comme si j’étais, moi, encore de ce vieux décor que tu quittais.

— Toi aussi, tu t’es levé, c’est tout, avec moi. »

Quand il m’a répondu qu’il ne savait pas si lui en avait terminé avec ses vies mortes, s’il s’en était vraiment débarrassé, il a eu un sourire qui valait dix sanglots.

« Merde tu n’as qu’à t’en convaincre. Moi non plus je ne suis pas sure. A revoir les parents errer dans la bergerie, je me demande bien ce qu’on fait, ce qu’on doit faire et si ce sont des conneries impardonnables. J’ai ma mémoire. Rien ne s’est dissout. Tout est là, qui gratte. Mais c’est trop bête, cette vie c’était trop bête, on ne la vivait pas vraiment, on perpétuait des habitudes. Je ne veux plus de ces douceurs-là. Ah c’est bête à pleurer. Je cherche à tout recommencer mais j’ai la conscience peuplée de, de réflexes de stabilité qui veulent étrangler les évènements de cette semaine et prendre le chemin du retour… Tu ne roules pas vers Paris, j’espère ? Eux, mes réflexes, ils ne rêvent que de ça...

— Non, non. Et quand tu es venue avant-hier avec ton sac, j’ai... enfin. J’ai su que tu ne les reverrais plus et que si je refusais, tu disparaitrais probablement pour moi aussi », il ne souriait pas. Son regard me laissait la bouche sèche.

Il a continué pendant que je mettais le contact.

« Tu as pris de l’argent au moins ? Tu t’es imaginé un endroit ? »

Quand on a regagné l’autoroute, j’ai raconté en prenant mon temps : que ma mère m’avait dit qu’elle était contente à cause de mes études, qu’à mon anniversaire un ami d'ami avait proposé de faire publier quelques-uns de mes poèmes dans son journal. Il y a une semaine, je lui ai donné ceux que j’aimais, essentiellement l’inspiration de cet hiver dans la ville, et il a paru réjoui, avec quelque chose comme « Je suis sûr qu’ils marcheront. »

Les kilomètres ont passé et j’ai conclu que « il fallait bien que ça finisse ». Lui a tout compris, de bout en bout, il a perdu ses réflexions dans le rétroviseur et s’est assoupi.

Après une heure ou deux, je n’étais plus rassurée et j’ai rejoint une aire de repos. Je l’ai embrassé et je me suis couchée sur la banquette arrière. J’ai mis un certain temps à m’endormir.

*

Falaises. D’instinct on cherche la mer en-dessous. Pourtant ce ne sont pas strictement des falaises, ce sont des plissements de rochers, formés par les continents qui s’encastrent. En contrebas on ne voit que de pâles rivières et le début d’autres falaises.

« C’est bien qu’on soit arrivés jusqu’ici », il a enfin murmuré, du bout de ses lèvres fumantes.

Je n’ai pas voulu regarder, je n’ai rien dit après ça. J’ai laissé mes yeux sur la fausse mer qui s’échappait devant nous, avec le reste de nos souvenirs, loin, évanouis, inhumés, quelque part, derrière. A côté de la station, les voitures passaient. Troisième arrêt aujourd'hui. La nuit ne tomberait pas tout de suite ; il y avait du vent qui secouait les herbes.

« Tu as de quoi rouler ? »

Non je n’avais plus rien, il a sorti son paquet de tabac et m’a regardée encore. Le soleil tombait en silence. Des rayons lui perturbaient les cheveux.

« Tu me dirais, s’il y avait eu autre chose qui t’avait poussée à partir ? À tout reprendre ? »

Je me suis allongée à plat ventre, la tête tout près de la terre, des brins me poussaient entre les doigts, je les arrachais de quelques pressions. Il faisait encore chaud et il a longtemps parlé seul, ou s’adressant à moi mais sans que je fasse attention, je réfléchissais à ce qui aurait bien pu nous attendre maintenant. Je me suis retournée et on s’est embrassés. Sa figure devant le soleil était noire et on a continué longtemps. Des nuages ont commencé à passer derrière lui. Le vent nous laissait tranquilles, il ne s’occupait que des alentours.

Au bout d’un moment, je l’ai repoussé et je me suis blottie dans l’herbe froide. J’ai dormi un peu. C’était difficile parce que j’avais le soleil sur les paupières, nébuleux, rouge. Dans le rêve que j’ai fait, j’ai revu mes parents qui me disaient au revoir, sur eux régnait une sorte de brume et mes pas étaient lourds comme si j’avais plombé mes semelles, mon départ s’étirait, je cachais la lettre pour qu’ils mettent plusieurs jours à la découvrir, je marchais seule dans la rue puis je prenais la voiture et je conduisais des heures, des falaises défilaient encore par la vitre opposée. Comme la route dominait la mer, on n’était pas censé les voir ; on ne voit que la mauvaise végétation qui remue et les vagues disséminées, quant au vide on le pressent, on le pressent c’est bien tout. Quand j’ai remarqué que lui n’était pas sur le siège voisin je me suis réveillée. Le ciel avait blanchi et l’air était très humide. Je me suis tournée. Il était près de la voiture, absorbé dans un livre. J’ai un peu contemplé le paysage escarpé et je l’ai rejoint.

« Il faut acheter une carte, pour l’Espagne et pour ce qu’il y a après. »

Il m’a regardé de biais, « Tu ne crois pas ? » j’ai ajouté. Il a dû hocher la tête, parce qu’il est parti vers la station-service en comptant sa monnaie. Toutes ces conneries à s’en faire des bracelets, je me disais en imaginant une dernière fois ce qu’on laissait de peine sur le visage des parents. Et puis j’ai balayé ces idées sombres et je me suis installée au volant. J’ai eu une hésitation. Mon frère revenait à pas contenus. Mon cœur a battu fort. Il était encore à une centaine de mètres. Mais je l’ai attendu et, enfin, on a recommencé nos chemins ensemble.

Loredan

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Groseilles

Cela fait deux semaines maintenant et je n'arrive toujours pas à croire ce que diffusent les écrans. Les images, je les ai vues de mes propres yeux. Ce sont les gros titres, les deux mots qui reviennent toujours. Lorsque je m'endors, ils se cachent à l'intérieur de mes paupières et ne me quittent plus. Je suis terrorisé et excité à la fois. Je n'aurais jamais pensé que cela arriverait à mon époque. Le premier contact.

Il me tarde plus que jamais d'avoir de tes nouvelles. Je veux connaître ton avis ; c'est celui auquel j'apporte la plus grande importance.

Marielle et moi étions à la campagne. On se trouvait tellement malins, tellement différents des autres lorsqu'on mettait un point d'honneur à aller, au moins un week-end sur deux, dans le trou le plus perdu possible à moins de deux heures de transports. Pour pique-niquer ou dormir à la belle étoile. On était allongés tous les deux, au début de la nuit, à les regarder apparaître, et le ciel s'est mis à vibrer. Des dizaines d'étoiles ont filé. J'ai pensé que je n'avais jamais rien vu d'aussi beau. Marielle se serrait fort contre moi, comme si elle avait peur de ce ciel qui tombait en poussière et se jetait sur nous. Moi je pensais à tous les vœux qu'on pouvait faire. Ça s'est vite arrêté, elle m'a avoué qu'elle n'avait jamais vu d'étoile filante auparavant. Moi non plus, je lui ai répondu. On ne pouvait pas savoir qu'une étoile filante est bien plus rapide, plus irrégulière que les traits lumineux qui venaient d'embraser les constellations.

Ce n'est que le lendemain qu'on a su ce qui s'était passé. La nuit m'a paru plus froide tout d'un coup, plus sombre. Ils ont atterri très loin. Ce n'est pas mon pays, même pas mon continent. J'avais toujours pensé que leurs problèmes ne me regardaient pas. J'avais oublié qu'on avait le même sol sous les pieds. Et au-dessus de la tête le même ciel dont les images tournent inlassablement sur les écrans géants.

Mais cela fait deux semaines et nous sommes toujours là. À l'évidence, s'ils avaient des intentions belliqueuses, leur technologie nous aurait déjà anéantis. Je veux croire qu'ils sont ici pour nous rencontrer. Les grands dirigeants se sont réunis mais ne laissent rien filtrer. As-tu des informations que nous n'avons peut-être pas ?

J'attends ta lettre avec impatience. À toi pour toujours,

X.

*

J'espère que cette lettre te rendra aussi heureux que j'ai pu l'être, moi, pendant cette brève soirée.

Aujourd'hui Marielle est rentrée radieuse. Elle revenait de la clinique. Je ne l'avais pas entendue pousser la porte, elle m'a fait sursauter en apparaissant comme ça au milieu du salon. Mais elle avait sur les lèvres ce sourire que je n'ai plus l'habitude de voir. Tu t'en souviens peut-être. J'ai tout de suite su ce que ça voulait dire.

Elle s'est jetée dans mes bras quand je me suis levé, et pendant un long moment, on n'a rien su dire. La tenir contre moi me suffit, même si je sens que sa tête est appuyée contre du métal, où qu'elle cherche sur ma poitrine. Parfois je me demande si elle se sent autant en sécurité qu'avant, lorsqu'elle se serre contre mon torse, si parce qu'il est froid et que le cœur n'y bat plus, elle me trouve différent. Je ne la touche plus que de la main gauche pour qu'elle ne sente pas le fer de la droite. J'essaie de voir le bon côté des choses : t'écrire me fatigue moins vite qu'auparavant. C'est bien la seule consolation que me donne ce corps qui me déchire. Elle m'assure que cela ne change rien, qu'il n'y a aucune différence pour elle. Elle aussi a été affectée par les mutations, mais beaucoup moins que moi.

On est montés sur le toit pour regarder baisser la lumière, pour voir les étoiles de la ville s'allumer fenêtre après fenêtre, dans les immenses tours de verre. Te souviens-tu que je regrettais de ne pas voir le ciel, d'ici ? Je me plaignais qu'il ne fasse jamais vraiment nuit, à cause de l'éclairage électrique qui se cogne contre la couche de pollution et retombe sur nous. Maintenant, c'est comme si les nuages faisaient un nid douillet, retenaient la lumière pour nous. Je ne pense pas être le seul à avoir peur du ciel.

Mais je te fais attendre. Voilà la nouvelle dont tu te doutes et qui me fais écrire, garde-la bien contre ton cœur : l'opération a marché. Marielle est l'un des premiers sujets à passer le cap des quatre semaines – elle est enceinte.

C'est comme si tout avait changé. Au lieu de ne voir plus qu'elle, je vois tout le miracle qu'elle abrite, je vois la vie qui bougera bientôt dans son ventre. Le petit bout de chair pure, de sang qui battra dans tout son corps, le défi lancé au monde. La porte de sortie du fléau. On était tous les deux sur la vieille chaise longue et j'avais ma main, la gauche, posée sur son ventre. C'était devenu mon nouveau monde en devenir. La chair ferme de Marielle, sa peau de bébé. J'approchais mon visage pour sentir son odeur, toucher le duvet sur sa peau. En temps normal, elle est chatouilleuse ; mais elle-même avait l'air fascinée. Tu n'imagines pas mon état. Je pourrais sauter de joie mais je suis plus sérieux que je l'ai jamais été ; j'ai envie d'entourer cette petite vie, ce trésor qui pulsait à peine sous mon oreille. Puis on est rentrés dans l'immeuble, parce qu'elle avait froid. On a descendu l'escalier de secours pour passer par la fenêtre. Je ne sens pas le froid, ce corps ne le sent plus.

Elle s'est endormie rapidement, et je la regarde en t'écrivant. Depuis la dernière fois que tu l'as vue, la plaque de métal qu'elle avait à la nuque s'est étendue, en haut jusqu'à une de ses oreilles, et en bas sur une partie de sa gorge. Comme une tache de vin, plus foncée. Toutes ses mutations ont créé du cuivre, contrairement aux miennes, du fer et parfois autre chose, des métaux bâtards. Tout le monde en a en ville, maintenant. Comment le fléau progresse-t-il chez toi ? On pense aussi que certains os de Marielle se sont changés ; elle aurait dû se casser le bras, l'autre jour, en tombant, mais elle n'avait qu'une ecchymose. Le choc a été si violent que la marque est restée un mois, mais elle n'a rien senti qui pouvait ressembler à une fracture, ni même à une fêlure. On ne peut plus faire de scanners ni d'échographies parce qu'on ne sait pas quels dommages les ondes magnétiques peuvent faire à nos nouveaux organismes. Alors on ne fait que supposer.

Marielle s'agite dans son sommeil et je vais bientôt éteindre la veilleuse pour ne pas la déranger. Avant de se coucher, elle a enlevé l'anneau qui décorait son nombril. J'ai eu beau hausser les épaules et dire que plus ou moins de métal... Mais elle ne veut rien faire pour entraver le développement du bébé. Ça fait longtemps que je n'avais pas vu son nombril nu. Quand on était petits, elle s'amusait à y cacher une groseille, allongée dans l'herbe. La première fois qu'elle m'a embrassé, c'était parce que j'avais osé aller la rechercher avec ma langue. J'avais couru te le raconter...

Écris-moi vite,

X.

*

Pardonne-moi de te répondre si tard. J'ai eu une nouvelle crise de mutations, pas la plus grave que j'aie connue (je n'oublierai jamais la douleur que j'ai ressentie lorsque le métal a remplacé mon cœur et mes côtes, recouvert la moitié de mon torse) mais probablement une de celles qui m'attristera le plus : ma main gauche, puis ma joue droite et une partie de mon cuir chevelu. Le ventre de Marielle s'est arrondi et je n'aimais rien tant que poser ma tête dessus, l'écouter pulser sous moi, sentir sa chaleur, le tendre de sa chair devenir de plus en plus ferme, presque dur, au fil des semaines. Maintenant, je ne peux plus la toucher. Elle dit que cela ne change rien et qu'elle se sent en sécurité avec moi. Nous avons échangé nos places dans le lit et je pose mon autre joue contre son ventre. Je l'écoute dans le noir et je prie doucement, je prie pour que le bébé naisse avant que le fer ne prenne mes yeux.

Tu me dis que personne n'est mort des mutations chez toi. Peut-être que les petites villes sont moins affectées que les grandes, que le métal se comporte comme un virus. Cela a commencé après qu'ils sont partis. Officiellement, en bons termes avec nos dirigeants, pleins de projets de paix et d'échanges culturels. Il paraît qu'on a pu les contacter et qu'ils ont reconnu une responsabilité dans l'épidémie, qu'ils cherchent une cure et n'entreront plus en contact physique avec nous tant que cela ne sera pas élucidé.

Comment être sûrs qu'on peut leur faire confiance ? On n'a pas le choix. Nous n'avons pas les connaissances nécessaires. Nous ne savons même pas si le fléau est une attaque ou un hasard, si c'est un plan technologique ou un dégât collatéral au contact avec des corps étrangers, tellement étrangers. Ici, quelques personnes en sont mortes, mais parce que leur santé était fragile de base. Les pires cas se mettent à ressembler désagréablement aux images de ces visiteurs que la télévision a daigné nous montrer. Les gens ne croient pas nos politiques, ils ont peur et jettent la plupart de ces mutés à la rue. Personne ne leur donne l'aumône parce qu'à travers eux les gens voient le responsable de nos malheurs. C'est ainsi que le fléau tue le plus efficacement. J'ai de la chance de ne pas être seul. Depuis sa grossesse, les mutations de Marielle se sont totalement arrêtées. J'en suis infiniment soulagé.

Il me tarde de te revoir,

X.

*

Aujourd'hui, Marielle ne s'est pas réveillée. J'ai besoin de ton aide.

Je l'ai trouvée dans notre lit les yeux ouverts, à fixer le plafond, mais lorsque je lui ai parlé, elle n'a pas répondu ni tourné la tête vers moi. J'ai voulu vérifier son pouls, mais si le métal autorise encore à mes doigts de bouger et d'écrire, je n'ai plus les mêmes sensations qu'avant. Je n'arrivais pas à être sûr de la pulsation. J'ai posé ma joue contre la sienne et elle était chaude. Elle respire normalement. Finalement, comme je l'ai tirée par la main, elle s'est assise dans le lit et m'a regardé. Mais elle n'est pas là. Il n'y a personne derrière ses yeux.

Depuis quelques semaines je trouve que son ventre grossit trop. Marielle a toujours été frêle et il prend énormément de place. On lui dit à la clinique que c'est normal, que c'est dû à la fécondation in vitro. On ne peut pas faire d'échographie ni de scanner, à personne, à cause de tout le métal et des ondes magnétiques. Je me demande quand notre technologie pourra s'adapter à l'accident. Si on pourra jamais reprendre l'avion.

J'ai pu la faire s'assoir à table et manger. Elle s'est habillée toute seule, mais seulement après que j'ai disposé ses vêtements sur le lit. Je ne sais pas ce qu'il lui arrive. La clinique n'a répondu qu'une fois à mes appels, et lorsque j'ai dit que le terme de la grossesse était dans une semaine, ils m'ont assuré que c'était normal. Et qu'ils envoyaient une ambulance pour la chercher. Mais je ne veux pas me séparer d'elle. Je dois être le gardien de son corps, de son enveloppe, jusqu'à ce qu'elle revienne, jusqu'à ce que Marielle revienne. Tu m'as parlé de la vie chez toi qui continuait sans grande différence mais ici, les fécondations humaines naturelles sont devenues impossibles depuis les mutations. Le métal a détruit le sein de la plupart des femmes et les grossesses artificielles finissent en fausses couches. Les hommes sont stériles. Il a fallu un an au système de la santé pour l'avouer, et encore plus de temps pour reconnaître que sans naissance, le pays courait à la catastrophe, mais toutes les tentatives échouaient jusque-là. Le bébé qui grandit en Marielle est un miracle. Je ne peux pas laisser quiconque leur faire du mal.

Tout à l'heure, elle s'est courbée en deux, roulée autour de son ventre comme pour le protéger. J'ai cru qu'elle revenait à elle, mais après quelques secondes, elle s'est simplement assise, aussi vide qu'avant. Cela a recommencé au bout d'une demi-heure, et j'ai vu que son pantalon était mouillé. Ce n'est que là que j'ai compris que c'étaient des contractions.

Tout ça, je te l'écris et je vais te le poster le plus rapidement possible parce que je n'ai plus confiance en ces gens de la clinique. Je veux qu'il y ait au moins un témoignage de cette grossesse. J'essaie de croire que ce n'est qu'un cauchemar, mais je suis de plus en plus inquiet. Marielle sent le fer. J'ai eu peur que ce ne soit du sang, mais ce qui a goutté par terre est transparent. Pourtant elle a cette odeur qui l'entoure, qui en émane, cette odeur de fer, elle qui n'a des mutations que de cuivre. Qu'est-ce qui a grandi dans son ventre ?

J'ai pensé l'entraîner ailleurs, pour l'emmener le plus loin possible des gens de cette clinique, mais je pense que je n'ai plus le choix. Je ne peux pas assister seul à son accouchement. Si je pars, je la condamne. Alors si les choses tournent mal, cette lettre sera ma seule preuve. Garde-la en lieu sûr. J'espère que je ne fais que crier au loup. J'ai envie, de toutes mes forces, de les croire, comme j'ai eu envie de croire que nos visiteurs ignoraient la possibilité de transmission de cet étrange virus. Je t'écrirai dès que les choses se seront clarifiées, je l'espère.

J'ai été assez chanceux pour avoir jusqu'au bout ma femme, le bébé et garder mes yeux. Maintenant, je prie simplement pour que Marielle retrouve ses esprits lorsqu'il sera né, qu'elle puisse le prendre contre son torse qui est resté doux et humain, et je pourrai embrasser sur le front notre nouvel espoir.

À toi pour toujours,

X.

 

Extraits de la correspondance de X., compagnon de la Première Mère.

Datée de l'an 2 après le Contact, à l'aube de la nouvelle humanité.

Verasoie

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Et puis le jour

Alors que la torpeur s'enveloppait de sombre,
Et que le vent soufflait sa mélodie nocturne,
Une goutte de nuit sortie de la pénombre
Glissa en souriant sur le ciel taciturne.

Le ciel noir chatouillé secoua son veston,
Délogeant l'intrus de sa manche retroussée.
Et la goutte en sautant tira sur les festons
Qui tenaient les étoiles à la lune-gousset.

Les étoiles en chutant filèrent le costume.
Et le ciel dévoila, l'horizon débraillé,
Son aube en flanelle piquée d'ourlets de brume
Où la goutte éclata en reflets grenaillés.

Tomoyo

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Añoranza

Malgré les graffitis, elle est belle la gare de Cuenca-Fernando Zobel. Un charme d’époque peut-être – de vieux murs le long du quai. Il n’y a personne.

À quelques pas de là, courbé sur sa canne, mon arrière-grand-père claudique, les yeux perdus dans ses souvenirs. Je n’ose pas le rejoindre, je sais bien à quoi il pense. Il me l’a souvent racontée cette époque où il a dû fuir, ces années glissantes où il ne faisait pas bon de s’attarder. Celles qui vous happent comme le train.

J’aurais voulu être là de l’autre côté de la barrière.

Tenir sa petite main toute collante – les bonbons fondent dans la poche, voir le rouge de son vieux pull en laine et les bleus de ses genoux tout secs, fouler avec lui la poussière des chemins de Castille.

Me retourner une seule fois en arrière pour sentir la peur monter, avant de tirer sa manche salie au bout, mais ses yeux recherchent encore la maison là-bas, le toit où il a grimpé pour regarder le cheval del tío, la frimousse de Lupita, les odeurs de pain et de fromage et la pierre froide de la terrasse ; le voir se retourner les joues tristes et sèches et les yeux pleins de questions.

et si c’était un accident, et si là-bas papa ne trouvait pas de travail, et s’il n’y avait plus jamais d’autre train, et si la route était encore longue, et si je ne revoyais jamais Lupita

Voir défiler les wagons déjà pleins et les gares restées fermées, marcher encore et encore au milieu de ces femmes fières sous leurs foulards, vos mères, au village prochain il fera frais jusque sur les margelles, dépenser les derniers centimes dans une petite boîte en fer pour y mettre avec lui des bouts de souvenirs, chahuter sur les voies, avec le soleil en boléro.

Et puis ce bruit attendu depuis si longtemps, la vapeur de la locomotive, entendre les glapissements et les semelles claquer, sentir cette brûlure dans la poitrine, toute cette distance à parcourir, attraper maladroitement la main d’un homme, se sentir enfin happée, reprendre mon souffle pressée contre la poitrine d’une mère, entendre le rire nerveux d’un père et tous ces cris, la tête et le cœur qui martèlent, beaucoup n’ont pu monter.

Ce n’était qu’un train vert bouteille filant tout droit vers la frontière française, bientôt la terre promise, et quelque part à l’est, un archiduc s’abattait, ce n’était pas un accident, abuelito, c’était le début du siècle.

ernya

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Lecture

À ne pas manquer !

Le Déchronologue
Stéphane Beauverger

« Attention, bizarrerie en vue », prévient Milora quand, la première à avoir lu le Déchronologue, elle se met en devoir de tous nous convertir à cette lecture. (La mission a été accomplie).

Ce livre parle de pirates. Au XVIIe siècle dans la mer des Caraïbes, Henri Villon est capitaine de flibuste d’un vaisseau qui tire du temps (oui oui, du temps). Tout y est : complots, soleil, surnoms exotiques, dents cariées, rhum -ou plutôt tafia- vocabulaire pointu de la navigation de l’époque, etc., etc. ... Mais voilà que dans cette ambiance des plus pittoresques, d’étranges objets, des maravillas ou merveilles, apparaissent sur le marché. Étranges, car venues du futur : et voici nos tavernes mal famées éclairées à l’électricité, nos pirates écoutant de la musique folk en se préparant à l’abordage, et nos navires d’interlope aux cales remplies de boîtes de conserve. Mais tout est loin d’être rose. Des déchirures dans l’espace temps font apparaître des navires fantômes et destructeurs, des ports sont ravagés, un peuple étrange, les Targui, semble mêlé à tout ceci... (synopsis de Milora)

Et au cas où cela ne vous semblait pas encore suffisamment bizarre, sachez que ce roman... n’est pas raconté dans l’ordre.

Alors, pourquoi est-ce qu’on vous le conseille ?

Parce que le registre est atypique : c’est un mélange SF et Fantasy qui défie les genres et qui s’en sort parfaitement.

Parce que lors d’une rencontre MdEienne aux Imaginales, cinq ou six membres ont acheté le bouquin sur un coup de tête, et aucun ne l’a regretté.

Parce que, comme le dit Ambriel, « Ils ont des jurons trop cool ! »

Pour l’originalité, l’ambiance, les décors, les maravillas.

On regrette seulement que l’édition de la Volte soit fragile, avec une police assez désagréable ; mais le roman est maintenant édité en poche également.

Concluons comme l’a fait Milora, parlons le Villon :

Mort de moi, lisez, mes gorets !

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Coup de coeur

Les membres du forum ont voté pour leur texte préféré, parmi tous ceux qui avaient été postés au début de l’année 2012 !

Cache-cache

Autour d’une nappe de piquenique étendue sur l’herbe résonnent les éclats de rire de toute la petite famille. Pépé vient d’ouvrir la bouteille de rouge. C’est qu’il faut bien se remettre de cette montée. On a beau dire, elle n’a été facile pour personne, surtout pas pour papa, responsable en chef de la vieille glacière. Alors qu’il tend son bras courbaturé avec une grimace pour qu’on remplisse son gobelet, pépé lui sourit.

« Allez, Roger, à la descente vous serez tout léger ! »

Dix ans qu’il entend la même réflexion. Papa est poli, il sourit lui aussi. Chaque été, quand le temps le permet, ils enfilent grosses chaussures et sacs-à-dos et partent à la reconquête de leur petite montagne pyrénéenne. Papa vient de Paris. Les premiers étés passés chez les parents de maman, il était tombé sous le charme de ces paysages authentiques et pittoresques que décrivait si bien le Guide du routard. Et puis, il aimait maman. Aujourd’hui, on y va surtout parce que les enfants le réclament. C’est leur moment de liberté. Ils ont leurs lieux, leurs terrains de jeux, leurs cachettes dans la montagne. Papa dit que c’est bien, qu’ils vivent avec la nature. Maman dit que ça les occupe. On se ressert une part de gâteau. Mémé a mis trop de beurre. On ne lui dit pas, on a les doigts qui collent. Maman pose sa tête sur l’épaule de papa. Elle a mis son bob rouge et ses lunettes à cause du soleil. A l’approche de la quarantaine, son visage commence à se rider. Papa lui caresse doucement la nuque tout en écoutant pépé parler de sa jeunesse, quand il pouvait courir jusqu’au sommet. Tout est calme. On entend au loin le bêlement d’un mouton. Dans le ciel les grands oiseaux, les planeurs.

« Le dernier arrivé à papa est une poule mouillée ! »

Dans un vacarme de rires et de cris, les gosses galopent vers les restes du piquenique. En moins de deux, Arthur et Mathilde s’agrippent au cou de papa et le renversent sur l’herbe.

« A terre, Papounet ! »

Maman s’est reculée brusquement et regarde papa en riant. Arthur s’est couché sur lui pour tenter de le maintenir au sol malgré les guilis. Pendant ce temps, Mathilde s’est jetée sur la nappe à carreaux et lève fièrement ses petites mains pleines de gâteau bien haut. Son frère se relève, lui en prend une part.

« Vous êtes des sauvages ! » dit mémé.

Les enfants acquiescent et entament une marche rituelle sautillante autour des adultes au son de « hou hou hou » pleins de gâteau mâché.

« Il est ch’rop bon t’ch’on gât’ch’eau mémé ! »

Ils repartent en chantant. Papa a de l’herbe dans les cheveux.

Un peu plus haut dans la montagne, Mathilde et Arthur s’arrêtent.

« Et si on jouait à cache-cache ? »

Le garçon secoue la tête. Cette fois-ci, pas question que sa grande sœur le trouve. Ils tirent à pierre-feuille-ciseaux. C’est Mathilde qui compte. Soixante secondes pour se cacher. Arthur regarde rapidement autour de lui. Le petit bois ? Trop évident. Sous la nappe ? Ça ne va pas plaire aux parents. Dans les fougères ? Non, il a trop peur des serpents. Reste la grosse pierre, dans la montée. Arthur se met à courir, faisant attention à souffler le moins possible pour ne pas attirer l’attention de sa sœur. Après une ascension difficile, Arthur, six ans, rouge comme une tomate, se cache dans l’ombre d’un grand rocher moussu. La main appuyée sur la pierre froide, il reprend son souffle tant bien que mal. Un peu plus bas, il entend les cris de sa sœur qui dit qu’elle arrive et qu’elle va le trouver, avant de le manger tout cru parce qu’en fait elle, c’est un loup-garou de la montagne. Arthur se mord les lèvres pour ne pas pouffer. C’est une tactique de sa sœur ; il ne doit pas se laisser avoir. Un peu moins rouge, son petit cœur remis en place, il s’assoit tout contre la pierre. La mousse est humide, il frissonne.

« Psss, petit ! »

Surpris, Arthur relève la tête.

« Tu veux qu’on joue un tour à ta sœur, petit ? Comment tu t’appelles ? »

C’est froid, c’est vieux, ça semble venir du fond de la Terre. Arthur n’ose plus bouger.

« Qui êtes-vous ? »

Un souffle d’air frais enveloppe le petit garçon. Sous son dos, la mousse tremble.

« La pierre, je suis la pierre. »

Arthur ouvre la bouche pour répondre quand soudain, sortant du bois, la voix de sa sœur résonne dans la montagne. Elle appelle Arthur, la chaussure, qui aime la confiture de mûres. Elle dit qu’elle arrive et qu’elle le trouvera derrière son rocher, poils au nez. Ses petites baskets roses écrasent la bruyère.

« Arthur, je vais te cacher ! »

Le garçon n’a pas le temps de se mettre debout. Autour de ses bras s’enroulent des morceaux d’ombre. La pierre le porte tout contre elle. Arthur n’a pas peur. Dans ses membres engourdis, il sent résonner le lourd battement de la Terre. Le souffle de la pierre l’entoure, usé par les années, rempli des odeurs de mousse. Courant sur sa peau, l’ombre est visqueuse et noire. Douce aussi ; froide. L’enfant ne dit rien. On entend les rires de sa sœur qui se rapprochent. Elle est à côté de la pierre. Elle dit qu’à trois elle le trouvera ; un, deux…

Trois. Il n’est pas là. La petite fille fait le tour de la pierre. Rien. Elle hausse les épaules et toute penaude s’en va vers les parents. Arthur n’a rien vu, mais il a entendu. La pierre relâche son étreinte. Les mousses frémissent, l’air s’affole autour de l’enfant. La pierre rigole.

« On l’a bien eue ! »

Arthur sourit. Assis dans l’herbe, il colle son oreille contre la roche pour entendre encore le tambour du cœur de Terre. Alors la pierre l’enlace dans ses bras d’ombre. Il s’endort.

La nuit vient de tomber. Arthur ouvre difficilement les yeux. Une agitation diffuse meut jusqu’aux étoiles. Dans la montagne, c’est son prénom que l’on crie. Aux milieux des bêlements de moutons dérangés dans leur sommeil, les voix de papa et maman déchirent l’air tiède d’une nuit d’été. Pépé et mémé ne sont plus là, ils ont dû rentrer avec Mathilde, pendant qu’on cherchait le petit. Arthur s’est dressé sur ses petits pieds. Il veut crier, papa, maman, je suis là, derrière le rocher ! Rien ne sort, l’ombre éponge ses paroles. De nouveau, il sent les liens visqueux le serrer contre la pierre. Les mains devant sa poitrine, il tente de repousser l’étreinte de la roche de toutes ses petites forces.

« Laisse-moi ! Je veux rentrer chez moi ! »

Mais la pierre ne l’écoute pas. Le vent souffle tout autour d’elle et assourdit l’enfant qui ne peut plus bouger. Porté par le courant d’air fou, son nom crié fracassé. Arthur n’a plus la force de se débattre. Les liens d’ombre le maintiennent si fort sur la roche que les os si minces de son sternum se fissurent. Une larme glisse le long de sa joue et se glace avant de tomber. L’enfant respire à peine. Il n’entend que les battements de la Terre, le souffle de la pierre.

« Tu restes. »

La roche est froide, noire l’ombre.

*

Elle n’aurait jamais cru revenir un jour. Mathilde, cinquante ans, avait toujours préféré oublier cet épisode de son enfance, ce petit frère disparu. Pépé et mémé sont morts depuis longtemps, papa vit avec une autre femme à Londres, et elle ne porte plus de baskets roses. Elle ne sait pas trop ce qui l’a poussée à faire ce pèlerinage de la moitié de siècle bien passée. Elle est là, cela lui suffit.

La montagne n’a pas changé. Mathilde traverse le petit bois dans lequel ils jouaient si souvent aux sorcières. L’air est humide, ça sent la mousse. Elle respire bruyamment en écartant les bras. Que c’est bon de se sentir être humain dans la nature ! Un mouton la regarde, incrédule, avant de secouer sa cloche et partir en bêlant. Mathilde reprend sa marche. Elle arrive devant l’arbre sous lequel ils avaient l’habitude de piqueniquer. Elle s’arrête pour scruter l’herbe, comme si elle s’attendait à y trouver des restes de gâteau ou un bouchon de liège oublié. Il reste bien quelque chose : du papier toilette, qui n’a pas quarante ans. Déçue, elle claque ses mains sur ses cuisses et dans un élan de courage, elle s’apprête à attaquer ce qu’ils appelaient la grande montée. Le soleil tape fort. Il est presque midi ; elle est partie trop tard de l’hôtel ce matin. Le souffle coupé, elle pose son sac à terre et en sort sa bouteille d’eau. Courage ma vieille, tu faisais la même en courant il y a quelques années. Il y a quelques dizaines d’années. Elle ne se trouve plus très loin du deuxième bois, celui qui monte presque jusqu’au sommet. Elle doit être à peu près au niveau du gros rocher, de la pierre.

Elle est là. Elle se dresse comme dans son enfance, imposante, vieille. D’en bas, on dirait un énorme animal, le monstre gardien d’un sentier. Une légère brise souffle dans le cou de Mathilde. Elle frissonne. La pierre a quelque chose d’étrange. Trop de souvenirs s’y sont accrochés. Ils flottent tout autour, effrayants ; des morceaux de cette après-midi où la partie de cache-cache s’est éternisée. Là c’est un cri de sa mère, là les pleurs de son père. Ce petit bout, c’est pépé qui fronce les sourcils en serrant très fort la main de mémé. Suspendus encore l’interrogatoire du policier, les fouilles inutiles et l’annonce de l'arrêt de l’enquête. Mathilde les décroche un à un pour les plier dans sa mémoire. Elle en pleure. Il n’en reste plus beaucoup, l’annonce à la rentrée qu’Arthur ne reviendrait plus jamais en classe, le faux enterrement, le déménagement.

C’est fini. La roche est nue. Soudain, Mathilde comprend. Il n’est jamais parti. Au-dessus de la pierre, un garçon balance ses petits pieds dans le vide. Ses cheveux mal peignés lui arrivent à la taille. Il est vêtu de lambeaux de tissus, couvert de terre. Partout sur son corps la mousse s’est collée. Il a la peau grise, grise comme la pierre. Un petit nez pointu, le menton légèrement en galoche, Mathilde reconnait Arthur.

« Vu. »

L’enfant la regarde. Ses yeux sont gris comme sa peau. Agile, il se dresse sur ses pieds, le regard toujours fixé sur la femme.

Il sourit.

Saute.

Anlor

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Poils de drabbles

Un drabble est un texte de cent mots. Pas un de plus, pas un de moins !

L’activité a été proposée pour la première fois lors d’une Nuit du MdE, une soirée pendant laquelle tous les membres se rassemblent sur le forum pour lire des textes encore pas découverts, et écrire à base de jeux littéraires. Pour cette fournée de drabbles, c’est Rain qui a proposé différents thèmes en rapport avec la citation de ce numéro !

TEMPS

Pamphlet (Tomoyo)

Je m'insurge ! Je me lève, j'ouvre les volets : soleil radieux. Inadmissible ! Pire, rageant. J'avais regardé Météo France, le temps annoncé était à la pluie sur la semaine. Sur leur site, pour aujourd'hui, ils mettent un grand soleil. Alors quoi ? C'est quoi leur job ?

Ces ingénieurs météo ouvrent la fenêtre le matin et :

- Ah, Robert, corrige la carte, c'est l'émoticône soleil qu'il faut caler.

- Ok, et pour demain ?

- Laisse le gros nuage, ils nous feront pas suer à aller à la plage comme ça.

Heureusement que c'est une science...

Je les maudis tous.

 

Le professeur (Rain)

- L'affront mérite représailles !

- Un affront, professeur ?

- Enfin, bougre d'imbécile, ne voyez-vous pas l'injure qu'on me fait ?

L'élève regarda l'inscription.

AUTANT POUR MOI

- Je crains que non.

- La faute est grossière ! Elle devrait vous sauter aux yeux !

- Il n'y a pas de faute, professeur. La phrase est correcte.

Le professeur devint soudainement très calme.

- Vous êtes des leurs.

Une étrange folie luisait dans son regard.

Le corps fut retrouvé trois jours plus tard, la gorge percée par un stylo affuté. Sur le mur, en lettres de sang, on lisait :

AU TEMPS POUR MOI

 

L’arbre (Loïc)

Assis dans l’herbe, le garçon regardait l’arbre pousser. Ses grands yeux bleus étaient émerveillés par le temps que prenait la plante pour émerger du sol et s’élever vers les cieux, tranquille, insensible au stress et à l’activité fébrile des humains. Le garçon aurait voulu rester là, regarder nuit et jour la nature faire son travail et l’arbre grandir ; mais c’était impossible. Toujours, il fallait rentrer. Parfois, il ne pouvait pas venir pendant plusieurs jours et trouvait l’arbre imperceptiblement grandi. Cela l’embêtait : le garçon voulait ne rien manquer de cette toute nouvelle vie.

 

Temps perdu (Loïc)

Il fallait prendre son temps, se disait-il, incapable de se concentrer pourtant sur ce qui se passait devant lui. Tout son esprit était tourné vers l’ombre à sa droite, vers la main si proche qu’il avait envie de serrer.

Finalement, il ne fit rien. Il prit son temps et délaya encore et encore jusqu’à ce qu’il fût trop tard, que la place soit prise et que sa longue entreprise soit derrière lui.

Le temps, il l’avait alors, désormais inutile tant il avait été gaspillé à attendre. Seul restait le souvenir d’occasions manquées.

 

La nostalgie, camarade (Trente Mai)

La nuit. A l'aube, le commandant inspectera le régiment. Avec des huiles. Son avancement en dépend.

En chambrée, nous sommes au garde à vous devant notre lit, ménage au carré accompli. Le verdict du sergent va tomber. Sur qui ?

– Soldat Marco !

J'avance d'un pas, reprends ma posture. Le sergent passe derrière, inspecte, se redresse furieux. Les sourcils en pointe comme son insigne.

– Vous n'avez pas passé le coton-tige dans la prise de courant !?

– Non, j'ignorais qu'il fallut le faire ! Excusez-moi, Sergent !

– Un homme ne s'excuse pas ! Il dit « au temps pour moi » !

 
SAISON

Depuis Apollo 18 (Trente Mai)

— Dis-donc, Jeremy, ils m'avaient pas dit à la Nasa ! C'est quand même pas malin d'avoir construit la base sur la face cachée de la lune. On ne voit jamais le clair de terre. Seule la caillasse à perte de vue, le soleil qui nous grille chaque jour et la nuit glaciale. Super ! Qu'il fasse froid, chaud, pluvieux, ensoleillé, tropical ou boréal sur notre belle planète – moi qui aime bien l'air changeant –, ici dans notre casemate-pressurisée-sur-satellite-poussiéreux, c'est toujours si monotone !

— Ben oui, mon pauvre Robert, ici y'a pas d'saison !

 

Renaissance (Toluène)

Il sort, après des mois d'hibernation. Personne n'avait pu l'observer pendant cette période sombre : l'été. Faisait trop chaud, trop de gens. Devant la voisine, il crache sur le mur symboliquement. Il sort ses clés pour ouvrir la voiture. Avec, il en avait rayé des portières ! Il roule lentement, grille les priorités, insulte une auto-école. Presque, il renverse un chat : « Mince, raté... Une garderie ! Il y aura bien un gamin à faire chialer. » D’un coup, il réalise. Il sent l'air et sourit, cette odeur si particulière. Ça y est c'est la saison des cons !

 
VOYAGE

Le voyage de l'année (Trente Mai)

Cette année, c'est déjà organisé dans la tête du paternel. L'ancienne gare de campagne a été louée pour juillet. Il faudra prendre les vélos. Avec le bébé et les enfants, la voiture sera bien pleine. On accrochera la remorque.

Départ minuit, par les petites routes pour éviter Bison et ses touristes pas futés. Thermos de café pendant que tous dormiront. Sauf le bébé, c'est sûr, aux yeux écarquillés et son grand frère, aux oreilles déployées sous son iPod. Dix heures de route.

Pause à l'aube. Arrivée après-midi. De l'autre côté du pays.

Voyage ou aventure ?

 

Allo Houston (Tomoyo)

- Commandant, les fluminaires ne répondent plus !

- Rétablissez les neutrinances.

- Les plaques alpha réagissent mais la température monte.

- Ouvrez les catalyses à rétrosensibilité et augmentez le flux plasmique.

- On perd la poussée primaire... j'ai peur que la réaction n'entraine une surpression des quartzoloïdes... on va y passer commandant...

- Tant pis, coupez l'arrivée de photons à rémanence négative.

- Mais, commandant...

- Ne discutez pas !

- Chambre Béta inopérante.... Pression toujours instable...

- Transmutez l'épiconférence sur l'astérine tubulaire, relancez le schistofréquentiel dans la turbine, et allumez la radio.

- Mais, commandant...

- FAITES !

« Voyage voyage, plus loin que la nuit et le jour... »

 
PARADOXE

Fin comme du Viandox (Trente Mai)

― Vous avez lu le dernier Paris-Mox ?

― Ce fameux numéro qui nous a inondés de spams sur nos net-boxes ?

― Oui, avec l'article sur les bienfaits de la recombinaison plutonium - smallpox !

― Dingue, fallait avoir l'idée. Mieux que le Botox, hein ?

― Oui, un pschitt dans le nez, deux fois l'an à l'équinoxe, et vous sautillez comme de jeunes springboks.

― Mouais. Vous voulez dire : un affreux Jack in the Box !

Quand ça va nous péter à la figure, vous verrez ce qu'ils diront, nos atomistes orthodoxes.

Moi, vous savez, je suis pas super fan de la pile à inox.

 

Boussole (Tomoyo)

L'autre jour, ça m'est arrivé à nouveau.

Un ami me convie à passer chez lui. Je pars et décide de prendre la première rue à gauche et non la deuxième, peu importe elles sont parallèles et ça me changera. Quand j'arrive au bout, je suis dans un quartier inconnu, très loin de là où j'imaginais être.

J'ai bien réfléchi, je me trompe toujours de chemin, le bon est l'opposé de mon intuition. Or une vérité qui va à l'encontre de l'intuition est un paradoxe. Finalement, quand je me déplace, je vis paradoxalement.

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Merci !


Coordination Verasoie | Illustrations Kei, Tomoyo, Nasnas, El_ChiCo, Zephyr et Anlor | Réalisation Rain, Milora, Marygold, Anlor, Loïc et Zacharielle

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