Bonjour,
Voilà le texte entier

Un grand merci à ceux qui ont déjà commenté, ça m'a vraiment aidé.
Après je sais que du coup il est long, donc je comprendrai qu'on ne le lise pas en entier s'il n'est pas accrocheur.
Légère psychoseAssis sur un banc dans un parc, les mains posées sur le pommeau de sa canne, il attend.
Devant lui les flâneurs du dimanche déambulent paresseusement. Un jeune couple se promène, une bande d'amis est assise en rond sur la pelouse. Les platanes séculaires, à ses côtés, surplombent ce vaste parc de la périphérie. La clameur urbaine semble à mille lieues des divagations des promeneurs, et les rangées d'immeubles se profilant au loin, un fade souvenir. Assis sur son banc, Emile Pitus soupire d'aise. En cette fin d'après-midi, il sait que le soleil d'été va faire place à la pluie.
Se levant il mêle sa balade à celle des autres marcheurs. Bien qu'il foule le gravier du même chemin qu'eux, personne ne prête attention ni n'entend le crissement de ses pas. Sa silhouette carrée se détache sur le vert des arbres mais il est invisible aux yeux de tous. Lui les voit, quand ils sortent leur manteau à la vue des nuages qui s'annoncent à l'horizon. Un petit vent s'est levé mais le parc ne se désemplit pas pour autant.
D'Emile Pitus, on ne sait rien d'autre que des histoires rocambolesques et d'autres anecdotes, dont la plupart sont imaginées. Ni homme ni dieu, il suffit que son nom se fasse entendre pour que les regards se perdent et que les sourires s'étirent. Les habitants lui ont inventé un passé, une histoire et des émotions. Il n’apparaît qu'en de rares occasions, ce qui a fait de lui une légende urbaine hantant les parcs et les squares. Il est déjà vieux, et ses épais sourcils blancs lui donnent un air aussi sage que surpris. Emile Pitus est chef d'orchestre. Son auditoire, les habitants. Ses musiciens, la pluie et la ville elle-même.
Il est à peine arrivé au bout du parc que le ciel est constellé de nuages chargés de pluie. Des petits groupes de personnes affluent joyeusement dans son dos, ils s'assoient au premier rang, au bord de la pelouse. Le vent s'est intensifié et agite désormais les feuilles des platanes. Les mains posées sur le pommeau de sa canne, il entend derrière lui le flop des parapluies qui s'ouvrent et le froissement si coutumier des capuches qu'on rabat sur la tête. Il sent aux alentours l'empressement des travailleurs qui quittent leur bureau. Les magasins qu'on ferme et l'embardée dans les métros. Les rues s'éveillent, les réverbères attendent.
Le soleil n'est pas encore tout à fait couché sur la ville. En cet instant l'ombre et la lumière se réunissent dans un dernier élan. Les lampadaires sont allumés bien que la couleur des habitants et des rues ne se soit pas encore tout à fait évanouie. C'est l'heure bleue sur la ville, et une foule hétéroclite envahit peu à peu bancs et coins d'herbe, pendant que certains s'assoient tout simplement contre un arbre. Tous, dans une impatience de plus en plus fébrile, aspirent à la venue de quelques gouttes annonciatrices du début du spectacle. Il ferme les yeux.
Alors elle arrive. Sans crier gare, elle s'abat au-dessus des têtes. Dans un mouvement presque magistral, Emile Pitus se retourne et apparaît face à son public. Il affiche un grand sourire. Certains applaudissent. Ça y est, le spectacle peut commencer.
Son allure noyée dans l'ombre grandissante est rehaussée par la lumière des lampadaires environnants, la pluie, tombant des profondeurs de la nuit, est devenue sa musicienne. Par le ballet de ses bras, il la tempère, joue sur les sons qu'elle véhicule. Les gouttes, qui sont autant de notes, font miroiter leurs sonorités en chacun des individus assis à l'écouter. Emile Pitus fait des petits pas de danse, la pluie est musique ; alors qu'il relève son menton, les yeux presque fous, elle se noie en accords mineurs.
Autour on frissonne.
La mélodie pluvieuse qui s'échappe du duo capte ce qui reste de lumière et incarne le commencement de la nuit, propageant son écho dans chaque coin de la métropole. Elle vient des tréfonds des illusions des hommes, évoquant le blues du vent et le vertige des tornades. La ville est cadence et résonne de toutes parts. Jusqu'au rebord d'une fenêtre d'un salon, où une vielle dame est accoudée, la pluie s'exhausse crescendo d'une mélodie qui lui est propre.
Emile Pitus est le musicien qui veille à l'harmonie du quotidien. La musique est un hymne universel qui fait vibrer citadins et citadines, elle adoucit leur tristesse et les accompagne les vendredis soirs. Les concerts en plein air d'Emile provoquent une vague d' enchantement sur la ville, qui déferle dans tous les cœurs. La petite musique présente en chaque personne est alors plus positive, plus vaillante. C'est grâce à lui que les lundis sont un peu moins laborieux. Il est la brise quand l'été tape sur la ville. Non, Emile Pitus n'a jamais eu la prétention de créer un monde parfait, mais de maintenir une harmonie. Celle qui plane au-dessus de la ville et dans ses habitants. Par le biais de la pluie, il orchestre l'ordre caché du monde.
Les jours qui suivent ses représentations musicales, il arrive aux gens de danser dans les rues. Les plus timides jettent un coup d’œil furtif aux alentours, s'assurent que personne ne les regardent, et se mettent à danser. Mais ce qu'on aurait pu qualifier d'étrange, c'est qu'ils dansent sans musique audible.
Dans une pièce lugubre d'une sombre impasse, des truands de la petite semaine cogitent. Ces loubards le jugent shooté de la veille, qu'il n'est qu'un vieillard tentant maladroitement de rendre ses élucubrations intéressantes, estimant que sa musique n'est qu'un somnifère qui endort et avilit les foules. Grand est leur désarroi de voir le nombre de fanatiques qu'il compte dans ses rangs. Il réfléchissent, dans l'ombre des ombres de la ville, se disant de prime abord qu'il faudrait le faire interner dans un quelconque asile pour mélomanes désaccordés. Mais Emile Pitus est connu et admiré. De plus, comment l'attraper, le faire arrêter? Son apparition est aussi transparente que la pluie elle-même.
Alors eux, les Éveillés, ayant décidé qu'il est était préférable d'agir sur l'opinion publique, envahissent les murs de la ville à coup de messages percutants. Des graffitis aux couleurs écarlates dépeignant un appel à la prudence explosent sur les portes de garage, les enseignes de magasins et les murs désaffectés.
Rendez-vous à l'évidence
Méfiez-vous des apparences
Mes amis, vous rêvezAssis derrière le comptoir d'un bar, Emile considère un petit voilier qui tournicote à la surface de son expresso. Le fait de tourner inlassablement en rond n'a pas l'air de l'ennuyer. Emile soupire, maugrée dans sa barbe blanche. Il est conscient de ce qu'il se trame dans son dos. Ces soi-disant Eveillés ne savent pas de quoi il retourne, n'imaginent même pas quelles conséquences dramatiques la suspension de ses fonctions provoquerait. Une discorde totale de la société, puisqu'elle ne répondrait plus au nom de la musique, elle qui maintient les habitants unis dans le quotidien. Emile pourrait brouiller les ondes radios ; désynchroniser toutes sortes d'mp3, échafauder une censure médiatique anonyme. Dans sa tasse la frêle embarcation a coulé. Las, le vieux chef d'orchestre se demande s'il est lui même possédé.
Au fur et à mesure que l'été avance, d'étranges séances destinées à « réveiller » les gens s'organisent aux quatre coins de la ville, durant lesquelles les habitants sont invités à ingurgiter une substance saugrenue destinée à leur faire avouer la folie d'Emile Pitus.
Tous pour un retour fracassant sur terre. Des discours démagogiques sont donnés dans les rues, les bistrots, les cafés. Pour montrer l'évident somnambulisme d'Emile Pitus, les Eveillés affirment qu'en cas de catastrophe urbaine, il ne viendra pas les aider. Dans ce contexte, des quartiers entiers, dont les immeubles sont des chefs d’œuvre d'architecture harmonique, sont dynamités. Pas de réaction de la part du petit vieux que l'on présuma occupé à nourrir les pigeons dans un parc reculé.
Vous ne vivez pas, vous rêvez.Perché à califourchon sur le dos d'une gargouille à la gueule béante et appuyé contre la pierre froide d'une tour de cathédrale, Emile Pitus, ainsi niché au sommet de l'imposante bâtisse, n'est l'empereur que de son propre mirage. Ses vieux os à peine transis par la longueur des années lui permettent encore ce genre de culbute. Le ciel est d'un bleu intense, un bleu à faire pâlir les yeux de ceux qui le contemplent. Cela fait un bout de temps qu'il demeure invisible à la population. Sans doute que, inconsciemment, il voudrait leur faire goûter la saveur d'une vie sans hymne unanime.
Aux prémices de l'automne la ville entière est troublée. De plus en plus de prospectus anti-EmilePitus jonchent le pavé mais cette mouvance n'affecte pas encore les habitants dans leurs habitudes. Même si les pubs du journal télévisé invitent avec emphase à ne plus se rendre aux récitals symphoniques, les résidents n'accordent qu'une oreille distraite à ces bavardages médiatiques. Malgré tout, les moyens de diffusion mis en œuvre par les Eveillés obligent les autorités municipales à se prononcer sur la question. Ils doivent bien reconnaître que les Eveillés, dans tout leur apparent jacassement, soulèvent une question jusqu'ici jamais soupçonnée. Est-ce que l'arrière musique laissée par le passage d'Emile Pitus est bien la cause du bon train-train de la vie ? Ou bien est-ce là une tendance humaine, de faire en sorte que tout aille pour le mieux ? Pire, est-ce que cette prétendue musique dégrade la raison de ceux qui l'écoute ? Les autorités sont perplexes. Mais il est bien difficile de s'attaquer à ce géant populaire.
Sur ce constat, un conciliabule d'experts est désigné afin d'élucider le mystère. Cependant tous ne doivent pas tergiverser bien longtemps pour arriver à l'évidence : le meilleur pour répondre à la question n'est autre que Emile Pitus lui même.
Monsieur Pitus, pouvons-nous nous passer de vos services ?Les habitants ont eu vent de ces considérations venant de l'hôtel de ville et celles-ci déteignent peu à peu sur leur humeur. Ils sont partagés. D'un côté, il y a ceux qui voudraient bien, finalement, connaître la véritable identité de l'illustre chef d'orchestre. De l'autre, il y ceux qui clament haut et fort que la musique est une magie universelle, capable d'apaiser les ennuis ; dès lors, pourquoi s'en passer ? Mais il est trop tard, la machine est déjà lancée. Dans les salles de réunion, on planche sur la façon de rencontrer Emile Pitus de manière civilisée, sans le brusquer. On commence à chercher où il habite. Des vieillards qui n'ont rien demandé à personne, et qui ont une vague ressemblance avec Emile Pitus, sont suivis sans raison. Dans un autre temps, les cadres administratifs se rendent compte qu'Emile Pitus est décidément introuvable. C'est le doute qui règne.
Gaston est un ouvrier qui travaille sur le chantier de la futur Tour des Finances. Il s'est rendu une ou deux fois à des concerts d'Emile Pitus, et s'il se souvient bien, il avait plutôt aimé. Comme les autres, il a entendu parler des questions soulevée par le vieux bonhomme. Une fois rentré de son lundi, il réfléchit lui aussi sur la manière dont il pourrait bien le rencontrer. Il se demande comment faire venir la pluie, faute de pouvoir invoquer Emile en personne. Après tout, il suit toujours son arrivée. Gaston sourit : « La danse de la pluie ! » . Bien qu'il n'ait aucune idée de la manière dont procéder, il décide quand même de tenter le coup. L'ouvrier ferme la porte de sa chambre à clef, pour être sur que personne ne vienne le déranger. Repousse les meubles contre les murs, allume le poste radio. Danse comme un dératé. Il invoque dans le secret de sa chambre un joyeux mystère. La musique est entraînante, un mélange de tango et d'électro ; Gaston, dans sa chemise un brin rococo, transcende le tempo du réel.
Un mince filet d'eau tombant sur son nez réveille Emile Pitus de bon matin. Il cligne des yeux et ne peut s'empêcher de sourire en lui même. Les bords de son chapeau sont remplis d'eau, et cela déborde de tous côtés. Son inclinaison en avant n'a fait que renforcer les ruisselets. Diantre ! Il s'est endormi assis contre un arbre. Il s'aide de sa canne pour se relever, et renverse le trop plein d'eau de son chapeau. Visiblement, il a plu toute la nuit. Une brume matinale s'est installée, dans lequel les arbres et les lampadaires émergent comme dans un décor nébuleux. Il n'est pas encore 6h du matin quand Emile Pitus se met en marche pour le quartier de Gaston. Il est rare qu'on l'appelle en invoquant la pluie. En fait, il ne s'y est jamais habitué. Ça lui fait tout drôle à chaque fois de rencontrer un des nombreux quidam de la métropole. Il les aime bien de loin, à sa manière. Mais il n'est pas un professionnel en la matière, étant plutôt acclimaté aux parcs reculés et aux hauteurs.
Devant la porte de l'ouvrier, il hésite. Il est sans doute trop tôt pour sonner, et il ne voudrait pas le réveiller.
On est quand même mardi, il devrait être debout, se dit-il. Quoi qu'il en soit, la porte est ouverte et il décide d'entrer sans faire trop d'embarras. Il enlève son couvre chef et laisse choir sa canne contre le mur. Personne dans le vestibule. Alors, il lit les étiquettes de la rangées des boîtes aux lettres, sur lesquelles les locataires de l'immeuble n'ont écrit que leur prénom. Quelle drôle d'idée, se dit-il. Rachid, Nourradine, Gaston, Sven, Sabrina, Naya,...Subitement il entend une respiration. Se désintéressant des boîtes aux lettres, il se surprend à voir Gaston, bras ballants et chemise aux boutons décalés, en bas de l'escalier. Gaston le regarde avec des yeux ronds, mais Emile n'est pas un grand bavard et doit faire un effort pour se mettre à parler :
«-Bonjour Gaston.
-Bon..Bonjour Monsieur Pitus. C'est un honneur pour moi de vous rencontrer. Je ne m'attendais pas à vous voir de si bon matin. Vous voulez qu'on monte chez moi ? Je pourrais vous servir quelque chose à boire. A moins que vous ne préféreriez d'abord que je vous débarrasse de votre manteau ? »
Pendant un moment, ni l'un ni l'autre ne dit mot, tout interloqués. Puis les secondes passent et Emile décide de se bouger un peu, ignorant ses questions.
« Venez, on va prendre la ligne 14, on ira plus vite. Je vais vous montrer, puisque vous voulez tant savoir. »
Gaston pense un moment au chantier où il ne se rendra pas, mais n'hésite pas longtemps. La Tour des Finances devra attendre un peu avant de s'ériger vers le ciel. Il est un des premier de toute l'histoire à parler avec le célèbre mélomane. Il sera dans les Annales, Gaston en est sûr. Il attrape son manteau et suit la silhouette arquée d'Emile Pitus.
Dehors, le monde est agité. Certains reviennent de la boulangerie tandis que d'autres vont à l'école en vélo. Néanmoins personne ne semble faire attention à eux, ce qui laisse l'ouvrier songeur. Devant lui, le chef d'orchestre déambule dans les rues d'une ville qui ne veut presque plus de lui. A l'arrêt de bus de la ligne 14, ils voient, au loin, un gratte-ciel s'effondrer, succombant sous les délires des Éveillés. Le temps est presque trop beau.
La ville détonne, pense Gaston.
Du coin de l’œil il considère Emile Pitus, qui regarde le décor sans rien dire et sans expression. Il voudrait dire quelque chose, mais il a peur de raconter une bêtise alors il se contente de se tenir un peu plus près du vieil homme pour témoigner son soutien. A-t-il seulement conscience de ce qu'il se passe dans les murs de la métropole ? Gaston l'ignore. Enfin le bus de la ligne 14 déboule du fond de la rue. Gaston et Emile Pitus montent avec les autres passagers. A l'intérieur, il n'y a plus qu'une place assisse, et Gaston la laisse au vieux chef d'orchestre, qu'il trouve de plus en plus humain. Il ne dit toujours rien.
Pendant ce temps là, dans le HLM de Gaston, sa voisine est offusquée. Vraiment, il a fait trop de bruit en gesticulant de cette manière. Son plafond en tremblait, impossible de regarder la télé tranquillement. Si en plus c'était pour la bonne cause...Mais non, elle le sait, son voisin est comme les autres.Il est simplement à la recherche d'une quelconque notoriété grâce aux remous provoqués par un certain personnage qui se prend pour le père Noël. Ah ! Il pense avoir trouver le moyen de se rapprocher du ciel autrement que sur des échafaudages. Quand il s'était exclamé pour lui même « la danse de la pluie ! », elle avait très clairement entendu. Et tout de suite pigé. Ni une ni deux, elle avait tout de suite téléphoné à la dirigeante du conciliabule chargé de l'affaire Pitus. Cette Jacqueline Mulier serait sûrement ravie d'entendre ce qu'elle avait découvert. Et tant pis si ce qu'a dit son voisin n'est que pur radotage, si elle peut aider à faire entrer Pitus en pension, ce ne serait pas plus mal.
«-Bonjour madame Mulier, je ne vous dérange pas ? Je crois que j'ai une info importante concernant votre bonhomme, dit-elle sur le ton de la confidence.
-Eh bien, dites moi tout, mais vite, ma réunion va commencer.
-D'accord d'accord, je ne vais pas rentrer dans les détails, mais je pense qu'au lieu de chercher Emile, vous devriez faire d'abord venir la pluie.
-Ca risque d'être difficile, vous avez vu le ciel ? Les météorologues n'annoncent pas de pluie avant je ne sais combien de temps. Et puis vous en avez de bonnes, vous. On a pas encore de contrôle sur les éléments atmosphériques.
-Justement. Il faut danser pour faire venir la pluie. Si j'ai bien compris, il ne devrait pas tarder.
Jacqueline Mulier hésite. Elle en a entendu de toutes les couleurs, depuis le début de cette histoire. Des suggestions rocambolesques, qu'elle a parfois appliquées à la lettre. Elle et son équipe ont déjà fait surveiller tous les parcs et ont mis au point un dispositif de poussière censé révéler la présence d'êtres invisibles. Mais sans résultats.
Suspicieuse, elle ajoute :
-Vous êtes sûre de ce que vous dites ?
-Non madame. Je ne peux rien vous garantir.
-Bon écoutez, je dois y aller. Je vais voire ce que je peux faire. Bonne après-midi », soupire-t-elle.
En vérité, Jacqueline Mulier n'est plus très inspirée. L'affaire n'avance pas. Ses collègues, sous ses ordres, sont des spécialistes en matière de soupçon et d'espionnage, pas dans la traque d'un vieux somnambule invisible.
Ses collègues prennent place dans une salle de réunion informelle, au dernier étage d'une tour de verre, fleuron de l'architecture moderne. Quand ils se sont tous installés autour de la longue table noire et qu'elle se tient debout à sa place de tête, elle a une idée derrière la tête et ne peut pas leur mentir :
« Bien le bonjour messieurs. Écoutez, ils font vraiment que nous fassions avancer les choses. On tourne en rond. »
En parlant elle se déplace devant l'immense baie vitrée. Elle sent leurs yeux posés sur elle malgré qu'elle ne porte qu'une jupe mi-mollets.
« Je ne vais pas y aller par quatre chemins. Je suppose qu'aucun de vous n'a de suggestions, donc je vais aller droit au but. »
Elle balaie l’assistance du regard. Aucun ne souffle un mot.
«Nous allons danser. Je sais que certains vont rechigner, mais je vous demande vraiment de faire cet effort. »
Cette fois-ci le petit cortège en costumes bien repassés sort de son impassibilité. Ils se redressent dans leur fauteuil et se regardent bêtement les uns les autres. Ont-ils bien entendu ?
Elle a capté toute leur attention quand elle dit :
« Messieurs. Veuillez défaire vos nœuds de cravates. »
Par les vitres du bus, Emile Pitus et Gaston voient le décor décapant de la ville défilante.
Ça et là une inscription bâclée leur rappelle de ne pas trop rêver. Soudain, le temps d'un feu rouge, un saltimbanque exécute un tour alliant jonglerie et pyrotechnie. La double file de voitures contraintes à s'arrêter le regardent sans cligner du phare. Sous les yeux indifférents des conducteurs, il déploie des volutes flamboyantes s’embrasant dans le ciel. C'est sa spécialité, à lui l'artiste du macadam. Au feu vert, personne n'applaudit dans le bus. Et le voyage continue.
Le bus s'enfonce dans un festival de rues pittoresques et de bouts de ciel bleus, au fur et à mesure que le convoi se vide de ses passagers. Bientôt, aux abords de la ville et dans les abîmes de la rêverie de Gaston, ils sont seuls dans le bus. Emile Pitus semble sortir de sa torpeur. Il appuie sur le bouton Stop, et souligne le silence d'une unique phrase:
« On descend à la prochaine station. »
Il fait beau à midi, quartier de la Contredanse. Le bus les a déposés dans un véritable dédale de géants de briques rouges. Ici les grattes-ciel vouent un culte à la folie des grandeur et le silence est roi. Il règne une odeur de cake brûlé. Gaston renifle. Emile Pitus est satisfait. Pas d'âmes qui vaquent à la ronde.
Emile Pitus, le nez en l'air, s'avance dans ce labyrinthe.
Ainsi il vagabondait incognito parmi nous, mais personne ne le voyait, se dit Gaston.
Les gens ont énormément besoin de sa musique, ils ne le savent même pas. Et lui est resté si discret. Au détour d'une ruelle équivoque, il s'engouffre prestement dans un des titans de pierre.Gaston le suit comme un automate.
L'immeuble semble ne plus avoir été habité depuis fort longtemps. Les portes des appartements sont entrouvertes ; elles laissent entrevoir des instants de vie figées à jamais. Bien qu'ils tournicotent interminablement dans une cage d'escalier quelque peu insalubre, la ténacité d'Emile Pitus étonne l'ouvrier, lui l'habitué des escaliers en colimaçon. Au détour d'une dernière marche, il sent un petit vent virevolter aux alentours. Toujours devant, Emile Pitus s'avance dans l'appartement du dernier étage. Ses pas soulèvent de la poussière, il a la majesté d'un astronaute qui foule pour la première fois le sol lunaire.
Au moment où les deux compagnons regardent le paysage, dans une tour en verre toute proche, on s'échauffe. Les plus âgés de l'équipe de Jacqueline Mulier sont dispensés de danse et les plus jeunes sont priés de montrer l'exemple. Après avoir repoussé l'imposante table contre le mur et aligné les doyens dans leur fauteuil juste à côté de celle-ci, l'équipe de Jacqueline Mulier est enfin prête à passer à l'acte. Tous se tiennent un peu grandiloquents au milieu de la pièce. Un stagiaire prête son ipod, qu'on branche aux énormes enceintes habituellement utilisées lors des réunions. Elle les regarde, tout coincés qu'ils sont à l'idée de danser. Pourtant c'est bien pour cette raison qu'elle a obtenu ce poste de dirigeante. Pour sa capacité à innover et son esprit créatif. Elle se dit que, plus ils sont à danser, plus il y a de chances pour que Pitus fasse son apparition. Le plus jeune, qui sort toutes les nuits tout en brillant par son intelligence pendant le jour, mène le pas :
« -C'est facile, leur explique-t-il. Vous devez juste m'imiter. Je vais faire des mouvements simples, et dans la mesure du possible, on essaie d'être synchro.
-M'enfin Bryan, j'ai plus dansé depuis la fin de mes études ! Et encore, je ne dansais que si j'étais soul!
-Oui et c'est pas l'eau des distributeurs qui va nous aider, marmonne un autre.
-Toute cette mascarade est totalement stupide. »
Jean n'est pas content et, malgré ses 35 ans, décide de se ranger avec les vieux qui regardent les autres se dépatouiller.
«S'il vous plaît, c'est pour la bonne cause ! Personne ne va filmer la scène, ironise Jacqueline. »
Bryan appuie sur le bouton play. Par les fenêtres de la pièce, les colosses de verre environnant se rient de la gaucherie de ses occupants. Quelques instants plus tard, les cumulus déboulent.
Dans l'appartement désert où se tiennent Emile et Gaston, tout un pan de mur s'est volatilisé. Le panorama est saisissant, toute la ville se déploie sous les pieds d'Emile Pitus. Gaston vient se placer à ses côtés, et tous deux ont l'esprit remué par le vent l'espace d'un instant. Tout-à-coup Emile Pitus pousse un antique fauteuil à quelques pas du vide. Et s'y installe confortablement, les mains jointes et la mine comblée. Gaston s’assoit au bord du précipice. S'ils avaient eu du café, ils auraient siroté le paysage.
L'ensemble forme une carte postale insolite. Devant un paysage urbain rectangulaire sont assises deux silhouettes à contre-jour. Mais pas une ne dit un mot. Ils appartiennent déjà à un autre temps.
Sans crier gare Emile Pitus se racle la gorge, et dit :
« C'est bien joli tout ça, mais je ne nous ai pas fait sillonner monts et merveilles pour qu'on prenne racine ici. »
Étrangement, cette perspective n'aurait pas dérangé Gaston.
« Mon rôle est juste de révéler la musique présente dans chaque habitants. Je le peux grâce à la pluie. C'est une manière pour moi de donner un charme à la tristesse qu'ils éprouvent parfois, de donner des ailes à leur esprit occupé. Cela allège quelque peu leur quotidien, maintient une certaine harmonie derrière le chaos apparent de leur vie. C'est là tout le pouvoir de la musique. » Et le regard du vieil homme de se perdre dans le paysage.
Gaston écoute. Du fin fond de la périphérie une rumeur bourdonne. Emile Pitus l'a entendue lui aussi, et tend l'oreille. S'adressant une dernière fois au chef d'orchestre, Gaston dit :
« -C'est la nouvelle stratégie des Éveillés. Ils ont organisé une immense manifestation dans le but de vous faire réagir. Ils veulent vous faire avouer.
-Ainsi soit-il », répond calmement Emile Pitus.
Fin d'après-midi sur la ville.
La foule compacte, les Eveillés en tête, parade dans les rues principales. La majorité ne sont cependant que des badauds curieux de faire partie d'un tel rassemblement. Les plus véhéments clament et affichent sur des écriteaux leurs slogans anti-rêve, anti-Emile Pitus. Ils veulent la chute du chef d'orchestre, la fin du règne de l'avilissement. Dans le ciel de ce début de soirée, les nuages se rassemblement, menaçant. Les manifestants ont de plus en plus le nez levé vers le ciel. Les parapluies s'ouvrent tandis qu'un crachin humidifie l'atmosphère.
Les habitants descendent dans les rues en un flot incessant. Certains regardent, d'autres claironnent. Bientôt c'est tout une armada en anoraks qui arpentent les boulevards.
Brusquement un coup de tonnerre éclate avec fracas au-dessus des têtes ; le roulis des nuages s'empêtre dans les éclairs, l'azur entier gronde. Le chant des cors de chasse se lève. Les arbres bordant le boulevard se courbent en une révérence aux alizés toujours plus sinistres. Certains spectateurs décampent. Le vacarme aérien n'éteint pas encore les clameurs des passants seulement armés de leur parka.
Et puis progressivement un vague mouvement de panique envahit la foule. Des frissons d'effroi gagnent les manifestants dont les yeux effarés disparaissent dans l'ambiance grisâtre. Les bassons entament leur lente litanie ténébreuse.
Subitement la tempête musicale explose. L'air des trompettes à un accent d'apocalypse sur un fond de timbales retentissantes. Des trombes d'eau s'échappent du ciel et s’abattent sans prévenir sur les épaules des passants. Les violons accompagnent leur épouvante ; des silhouettes apeurées s’éparpillent maintenant dans toutes les directions, se cachant sous les préaux et s’engouffrant dans les rares magasins ouverts. On crie au cataclysme, à la fin des fins.
Au déluge.
« Regardez, ça marche ! », hurle un des danseurs transpirant de l'équipe de Jacqueline Mulier. Tous sont soudainement plaqués contre les vitres de l'immeuble. La tempête fait rage.
« -Et maintenant on fait quoi ?
-Qu'est ce qu'ils font, tous ces gens en bas ?
-Il va venir ?»
De là où ils sont, ils voient des silhouettes fuir touts azimutes. Jacqueline espère.
Même si le fauteuil à côté de lui est vide, Gaston sait que la tempête n'est pas l'accomplissement de la colère d'Emile Pitus. Non, il n'est pas le dieu qui les ensevelira sous les eaux. Toujours perché dans l'immeuble vide, il écoute les cors et les contrebasses. En fait, Emile Pitus lui fait penser à son père.
Face à la super team de danseurs essoufflés, Emile apparaît. Juste le temps de briller dans leurs yeux fatigués. Il s'éclipse vite, sa place est ailleurs. Dans la tourmente, les habitants sous leurs abris voient l'éminent chef d'orchestre se promener allègrement, ses rares cheveux tout juste ébouriffés et les mains jointent derrière lui. Mais ils croient rêver.
Quelques instants plus tard l'émoi retombe, seule demeure la pluie. Les habitants sortent de leur cachette, tout interloqués et l'esprit embué, se demandant presque pourquoi ils étaient ainsi sortis dans la rue. Les averses ont rincé les murs et les raisons. Quelque part on entend un saxophone qui entame un duo mélancolique avec la pluie pendant que l'ombre diluvienne du chef d'orchestre miroite dans les derniers rayons du soleil.
Emile Pitus sourit.