2012 : Ouf ! Comme vous me l'aviez conseillé, j'ai supprimé le dernier millier de mots pour réécrire complètement la fin. A chaque fois que je touche à ce texte, j'ai l'impression de plonger les mains dans le cambouis. Il a bien du mal à me satisfaire, et je le trouve encore mal dégrossi. Mais, ça va venir !
[ Edit 01/09/12 : Ci-dessous, vous trouverez la version 2 du texte, comprenant la nouvelle fin.]
2011 : J'ai comme l'impression qu'en ce moment, mes textes se ressemblent un petit peu... Pour ce texte-ci, les influences sont nombreuses. Le lieu de la salle de classe existe vraiment et, je dois le dire, je n'ai jamais vu de salle aussi impressionnante, presque inaccessible, bricolée de tous côtés, avec des poutres, des poteaux de métal, des tuyaux et des câbles, la sortie de secours qui mange un angle, et surtout d'immenses fenêtres des deux côtés, aux loquets cassés qu'on ne peut ouvrir... Bonne lecture (j'espère !). | |
***
Léon, le bureau et un rayon de soleil
Le premier jour, il s'est glissé sous le bureau.
Le deuxième jour, il est demeuré là, sans boire ni manger.
Le troisième jour, il m'a trouvé.
*
Il y avait plusieurs absents lorsque le professeur fit l'appel. Rien de bien étonnant à cela cependant ; la rentrée en classe préparatoire en décourageait plus d'un. Passée une journée d'essai, certains jeunes bacheliers optaient pour leur plan B. Ainsi, personne ne s'inquiéta des disparus, que, d'ailleurs, nul ne connaissait.
La salle dans laquelle nous avions toujours cours datait du dix-neuvième. Située au second étage, bâtie sous Napoléon pour le besoin des étudiants de l'époque, scindée en deux par une cloison puis décloisonnée, dotée de toilettes pour tenir lieu de salle de devoirs, elle rassérénait pas son ostensible vétusté. Les vieux bureaux bancals, tout de bois, griffés par mille pointes de compas, ne m'oppressaient pas comme l'auraient fait un mobilier de plastique et de métal, et une baie vitrée en verre dans une salle à tableau numérique.
C'est pourquoi, le soir du troisième jour, je décidai de m'attarder.
J'avais pu constater la veille que le professeur ne fermait pas la pièce à clef, car elle restait ouverte pour les étudiants studieux ou d'éventuelles khôlles. Cependant, les khôlles ne commençaient que la semaine prochaine ; quant aux taupins égarés, ils préféraient pour l'instant les combles, au troisième étage, dont la tiédeur était appréciée en ce mois de septembre pluvieux.
Dernier à ranger mes affaires, je traînai encore un peu puis me coulai dans un recoin, sous un porte-manteau. Un instant plus tard, lorsque je fus certain d'avoir été oublié, j'en sortis.
La salle était à moi.
Tranquillement, je m'assis sur le plancher rugueux, face à une immense fenêtre d'où chutait une cascade de lumière dorée. Le lieu était si confortable que je m'étendis sur le dos. Je commençai à m'assoupir sous la caresse des rayons de soleil.
Je ne le vis pas tout de suite. Je n'avais rien pressenti, à vrai dire. Lorsque que ses pieds se posèrent juste derrière ma tête, je frémis. J'aurais pu sursauter et me redresser d'un bond, mais je demeurai cloué au sol, encore engourdi par ma sieste. Histoire de me donner une contenance, je croisai les bras sous ma nuque.
Je jetai d'en-dessous un coup d’œil au nouveau venu. Le voir en contre-plongée me dérangea. Aussi, pour chasser le malaise qui me gagnait, j'entamai la discussion.
Je lui fis remarquer que je ne l'avais pas vu rester dans la classe. Il ne répondit pas, s'assit lentement à côté de moi. J'eus l'impression que ses gestes manquaient d'assurance. Dans un sens, cela me rassura.
Je lui demandais son nom. Léon ? Ça ne me disait rien. Ne voulant pas me montrer désobligeant, je m'abstins de commenter et abordai un sujet plus passe-partout encore que la météo : le cours précédent. Léon, souriant, se prêta à la discussion. Tout en parlant, il bougeait les bras, et plus il gagnait en assurance, plus ses mains volaient en tous sens. Leur fine silhouette se découpait avec grâce devant la fenêtre, sur fond de ciel orangé.
Lorsque la cloche de dix-neuf heures sonna, je me levai pour me rendre au réfectoire. Je ne doutai pas que Léon y allât, aussi lui proposai-je de dîner ensemble. Comme il refusait, je pris congé de lui.
J'avais décidé de manger, le lendemain midi, dans la salle de classe. A vrai dire, passer une heure entière dans la file d'attente du restaurant scolaire ne me séduisait guère.
Marguerite partageait mon avis – tout du moins avait-elle fait preuve d'enthousiasme. Égale à elle-même, elle amenait le sandwich aigre du premier jour, saumon-cornichons ; moi une salade, en oubliant l'eau. Un rapide coup d'oeil vers sa bouteille presque vide me résolut à me lever. Je disparus en direction des toilettes.
Lorsque je revins, dix minutes plus tard, Marguerite s'était volatilisée avec l'intégralité de ses affaires. Jusqu'aux miettes qui constellaient son pupitre.
J'eus beau tourner et retourner ce problème dans ma tête, je ne compris pas cette mauvaise blague.
En cours, je la cherchai des yeux : elle n'était pas réapparue. Plusieurs personnes me questionnèrent, mais je ne pouvais rien leur apprendre. Du moins le croyais-je.
Le soir-même, je m'attardai encore un peu dans la belle salle empoussiérée de craie. Mais, après la disparition de Marguerite, le lieu ne dégageait plus la même impression. Je n'avais aucune envie d'y passer la soirée.
Il me tapa sur l'épaule au moment où je passais le seuil de la classe. Je me retournai. Et, pour la première fois, je le regardai bien en face.
Ses pattes d'oie au coin des yeux rendaient son regard rieur, comme si n'eussent existé ni ses traits tirés, ni la pâleur de son visage. Il avait des prunelles claires et un nez mince, dont le galbe évoquait celui d'un bec d'aigle. Une odeur de sueur rance frappa mes narines.
Il me demanda si je partais manger. Sciemment, je ne répondis pas. Je voulais d'abord savoir d'où il sortait. Il n'était pas en classe aujourd'hui : j'avais vérifié. Et personne ne l'avait jamais aperçu, pas même Antoine, mon voisin de table et futur ami autoproclamé à l'année, qui n'avait pourtant pas les yeux dans les poches. Mais Léon et moi avions discuté ensemble du cours la dernière fois, et j'étais persuadé qu'il y avait assisté. C'était à n'y rien comprendre.
Je n'avais pas encore remarqué le tremblement de ses mains.
Il ne me répondit pas, insistant en revanche pour que je lui rapporte quelque chose, du pain, par exemple. Sourcils froncés, j'exigeai qu'il m'explique. Il refusa. C'était ridicule. Je perdis mon calme. Des deux mains, je le poussai un petit coup pour me dégager et le planter là.
Je ne m'attendais pas à ce qu'il bascule en arrière pour s'effondrer de tout son long sur le plancher. Sa tête cogna lourdement le parquet usé.
J'émis un hoquet de surprise. Aussitôt, je me précipitai et l'aidai à se relever, si confus que j'en oubliais de vérifier s'il n'était pas blessé. Il se mit debout tant bien que mal, chancela, s'assit.
«J'habite là«, énonça-t-il avec peine, tout en se massant l'arrière du crâne du bout des doigts.
Je clignai bêtement des yeux, sans comprendre.
«Là, continua-t-il, dans le petit placard sous le bureau du professeur.»
Tout d'abord, je ne le crus pas. Alors, à sa demande, j'allai vérifier. J'ouvris avec la clé qu'il m'avait tendue. Guère plus qu'une odeur de sueur se dégageait de la loge car une fente en bas assurait l'aération. En effet, quelqu'un pouvait s'y tenir blotti.
Mais, y rester une journée entière ? Jour après jour ? L'idée m'horrifiait.
«J'écoute les cours. Personne ne sait que je suis là. Pour tout le monde, je ne suis nulle part, et surtout pas ici.»
Je le dévisageai, incrédule. De mon sac, je sortis deux barres de céréales, que je lui tendis. Puis, je tirai une chaise et m'assis en face de Léon. Supporter le feu de son regard brillant m'était de plus en plus difficile. Pourtant, une longue conversation s'annonçait : s'il voulait me persuader de me taire, il allait devoir me convaincre du bien-fondé de cette folie.
Pour quitter le lycée, à minuit passé, je dus escalader la grille fermée. Un nœud me bloquait la gorge et le ventre. Je savais que j'aurais du mal à trouver le sommeil.
Le lendemain, c'était vendredi, le 3 septembre. Je ne me rendis pas en classe. J'allais louper le premier cours de lettres - tant pis. Toute la journée durant, je tournai en rond dans mon 15m². Je revenais régulièrement à ma bouteille de vermouth, cadeau d'un ami parti en IUT d'informatique.
Les réponses de Léon me taraudaient. Pire : il m'avait mené avec tant de brio que j'avais fini par promettre de garder le silence. J'étais allé jusqu'à accepter qu'il loge chez moi le week-end, quand il m'avait dit dormir dans une cage d'escalier condamné.
Il refusait de se montrer à l'extérieur, même pour faire des courses. Peut-être le recherchait-on ? Cela n'avait rien d'impossible. Pour tout le monde, ses parents, sa famille, ses anciennes connaissances, Léon avait disparu du jour au lendemain. Disparu, comme Marguerite d'ailleurs, qu'on n'avait pas revue en cours aujourd'hui, d'après un sms d'Antoine.
Vendredi 3 septembre à vingt-trois heures, Léon n'était toujours pas chez moi. J'étais pourtant certain de lui avoir clairement indiqué le chemin pour venir. Où pouvait-il bien être ? Je n'avais aucun moyen de le joindre.
Quelques heures plus tard, je me résolus à me coucher. Il m'en fallut encore davantage pour trouver le sommeil. Pourtant, à sept heures, je me levai comme un ressort. Je titubai jusqu'au lavabo pour me débarbouiller avant de sortir prendre l'air. Surprise désagréable, je ne m'étais même pas déshabillé pour dormir.
Dans le hall d'entrée, je saluai une voisine âgée, qui engagea la conversation. Alors que je m'éloignai, elle me conseilla d'aller plutôt me balader de l'autre côté des bâtiments. Sans réfléchir, j'obtempérai. Après tout, la colline qui s'étendait derrière la résidence n'avait rien à envier aux ruelles de la vieille ville.
Ce fut en grimpant sur le sentier rocailleux, vers la bastille, qu'une idée me traversa l'esprit. La grimace de la vieille femme à l'idée que j'emprunte le portillon aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Je me fustigeai.
Sautant sur mes pieds, je dévalai la pente que je venais de parcourir. De loin, j'apercevais déjà une forme sombre recroquevillée contre le portillon de la résidence.
Je retrouvai Léon mouillé de rosée du matin, la capuche enfoncée sur la tête. Une écharpe écrue lui mangeait le bas du visage. Sûrement était-il arrivé trop tard le soir pour pouvoir rentrer. J'étais impardonnable de n'y avoir pas pensé.
Dans son sommeil, il tremblait un peu, les cils collés les uns aux autres. Il respirait bien, quoique sa joue me sembla glacée. J'aurais bien appelé un médecin, mais Léon ne me l'aurait pas pardonné. Après une longue hésitation, je décidai de l'emmener dans ma chambre. Au vu de sa constitution fragile, le soulever ne serait pas difficile. J'espérai seulement passer inaperçu. J'eus de la chance : je ne croisai personne.
Je déposai Léon encore assoupi sur mon lit et soufflai un grand coup avant de m'étirer. Puis, j'étendis une couverture sur lui. Je n'allai pas jusqu'à lui enlever ses chaussures.A un moment, alors que je préparai du café, il poussa un cri. Je me précipitai à ses côtés : il dormait toujours. Je me sentis soulagé à la vue des couleurs qui regagnaient son visage.
Je pianotai sur le clavier de mon portable lorsqu'il ouvrit les yeux en grand, d'un coup. Ses prunelles paraissaient absorber tout ce qu'il voyait, comme s'il filmait ma chambre pour n'en oublier aucun détail. Quand son regard se posa sur moi, la lueur d'effroi qui l'habitait le quitta.
Un sourire aux lèvres, je versai de l'alcool dans le café avant de le lui tendre. Je lui proposai aussi du pain de la veille.
Nous discutions, lui assis sur le lit, moi debout, adossé au mur en face, quand je lui demandai tout à coup s'il avait vu Marguerite. Il me répondit que non. En retour, il chercha à s'assurer qu'il avait eu raison de m'accorder sa confiance : je lui appris que je n'avais contacté personne.
L'après-midi, je lui proposai de se rendre à une exposition d'art contemporain à laquelle Antoine m'avait invité, histoire de se changer les idées. Il accepta.
Nous défilions devant des œuvres aux teintes noirâtres, textures poisseuse et odeur de rassis. L'exposition avait pour thème l'enfermement, thème que les auteurs avaient su aborder de manière frappante.
Je ne parvenais pas à empêcher mon attention de se reporter régulièrement sur Léon qui, lui, observait tout derrière ses lunettes de soleil avec un intérêt non feint. Quel âge donnait-il l'impression d'avoir ? Quinze, mais il en avait dix-sept. Ça, je le tenais de notre première vraie discussion, celle de jeudi, avant-hier.
Ce soir-là, j'appris qu'il n'avait jamais été inscrit dans ma classe. Ni nulle part ailleurs. Il n'avait pas de logement, afin d'éviter que ses parents le retrouvent. Surtout pas, pas après l'enfance qu'ils lui avaient fait vivre – Léon n'avait pas voulu m'en dire plus, mais j'espérais apprendre tôt ou tard de quoi il retournait. D'ici là, je ne doutais pas de continuer à me sentir perdu, incapable d'être certain d'agir au mieux.
Il m'avait dit devoir attendre d'avoir dix-huit ans pour réapparaître. Comme, d'ici là, il ne voulait pas perdre un an d'étude, il avait choisi le placard.
Léon, ce n'était pas son vrai nom. Je l'avais su dès le début, à l'instant même où il l'avait prononcé, en se passant d'un coup vif la main dans les cheveux.
Tout comme je savais qu'il me mentait, au sujet de Marguerite, car son regard avait fui..
En l'observant, immobile face à une esquisse au fusain, je fus frappé par l'idée que jamais je ne rencontrerais quelqu'un de plus déterminé que lui.
Je voulus échapper à mes pensées, et l'invitai à se diriger vers la salle du fond.
Antoine nous y accueillit à bras ouverts. Il s'était chargé lui-même de l'agencement des œuvres de cette pièce, dont il était particulièrement fier... et qui effaçait un peu son manque de mérite – car il avait été pistonné.
Au-dessus de nos têtes pendaient des câbles de tous types, qui partaient d'un même crochet, au sommet du plafond voûté, pour aller se raccrocher, à leur extrémité inférieure, à n'importe quel point du mur. Il en résultait une toile oppressante, qui donnait l'impression d'avoir été tissée par une araignée mutante dopée à la somatropine.
Le regard se perdait dans les recoins mal éclairés, happé par d'innombrables photographies de corps, prises sous tous les angles. Puis, il glissait peu à peu vers le sommet, le point de convergence plongé dans l'obscurité. J'aurais juré apercevoir une forme sombre, là-haut.
Ce ne fut que lorsque mon regard se fixa là-haut qu'Antoine déclencha un jeu de lumière qui réduisit à néant la moindre parcelle de ténèbres.
Je tiquai. La chose suspendue au-dessus de nos têtes n'était autre qu'un corps humain. Une femme, solidement sanglée. A l'idée qu'elle soit réelle, et bien vivante, je frémis.
De son dos partaient deux longues ailes anguleuses tachées de goudron. Antoine, qui se tenait à côté de moi, m'apprit qu'il s'agissait d'ailes de grue cendrée, d'une envergure de plus de deux mètres. A vrai dire, je n'écoutais que d'une oreille : je ne pensais qu'à sortir d'ici. Je voulus proposer à Léon de rentrer : je le trouvai assis au sol au centre de la pièce, le regard rivé au corps.
Avais-je rêvé, ou lança-t-il bel et bien un coup d'œil effaré à Antoine ?
Le dimanche s'écoula sans encombre. Lundi matin, le 6 septembre, Léon reprit sa place sous le bureau.
Le soir, il venait dormir chez moi. Il sortait avec discrétion ; dans la rue, il se couvrait le visage tant que possible. Le froid qui gagnait la région lui facilitait la tâche.
Toute la semaine, j'eus du mal à écouter en cours. La nuit, la forme parallélépipédique du bureau blanc me hantait. J'imaginais Léon s'écraser contre les angles du petit placard, jusqu'à en prendre la forme. Je croyais l'entendre s'étouffer dans l'obscurité et la poussière de craie. Je me le figurais serrant fort dans sa main la petite clé de sa prison, à l'y imprimer.
Dans sa cage, il ne pouvait pas écrire. Il écoutait, les yeux fermés. Chaque midi et chaque soir, il lui fallait plus d'une demi-heure pour s'étirer et reprendre tout à fait le contrôle de ses muscles.
La semaine fut longue. De plus en plus inquiet, rongé par mon incapacité à le tirer de ce guêpier, je me persuadais peu à peu que Léon et moi nous étions enchaînés jusqu'à un point de non-retour. Sans moi, il était perdu. Sans lui, j'étais seul, seul au lycée, seul chez moi. J'avais besoin de lui. Depuis que j'avais trouvé Léon, la bouteille de vermouth était restée sagement rangée en bas de mon armoire. Je m'étais habitué à voir traîner sur le lino ses chaussettes sales, ses jeans et même ses slips. Puis, il faisait la vaisselle. J'aimais le voir sourire, les bras enfoncés jusqu'aux coudes dans la mousse. J'aimais l'entendre parler de chanteurs et de groupes dont même le nom ne m'évoquait rien. Je crois que j'essayais de me convaincre que je n'avais plus à lui donner la possibilité de partir.
Curieusement, depuis l'expo, Antoine m'évitait. Je regrettais de lui avoir présenté Léon ; il aurait mieux valu qu'il ne le voie jamais. Heureusement, il ne m'avait posé aucune question à son sujet.
Au lundi de la quatrième semaine, le 20 septembre, un professeur nous informa qu'un inspecteur souhaitait interroger chacun d'entre nous, après le cours. Des murmures de surprise coururent dans la salle. Marguerite avait alors tout à fait quitté mes pensées : apprendre que l'homme avait été engagé par les parents de la jeune fille pour la retrouver me mit très mal à l'aise.
Plus tard, alors que nous attendions notre tour pour répondre à la série de questions, Antoine s'exclama un peu fort qu'il en avait assez et partit.
Il ne vint pas en classe le lendemain, ni les jours suivants. On nous dit qu'il subissait les affres d'une mauvaise grippe.
Cinq jours après le passage de l'inspecteur, le professeur nous apprit que Marguerite avait été retrouvée. Elle ne reviendrait pas en cours, pas après avoir loupé le premier mois de sa première année de classe préparatoire. Le professeur ponctua la nouvelle d'un plissement de lèvres ennuyé. Comme lui sûrement, je me demandai quel était son plan B, à elle. Inscription en catastrophe à la fac, si c'était encore possible, ou petits boulots ?
Quoiqu'il en soit, les évènements me laissaient perplexes. Je devinais qu'il y avait un lien entre Marguerite et l'absence d'Antoine, mais la prise de distance de ce dernier à mon égard ne m'incitait pas à le contacter. A vrai dire, j'avais assez à faire, entre les cours et mes parents, qui se demandaient pourquoi je dépensais des sommes inattendues en courses diverses alors que j'étais censé manger au lycée le soir.
La semaine suivante, à la toute fin du mois de septembre, Léon tomba malade. Cette fois-là n'avait rien de comparable avec ses baisses de tonus passagères : il refusait de se rendre au lycée. Ca ne lui ressemblait pas, et je commençais à m'inquiéter sérieusement. A chaque fois que je lui demandais la raison de cette soudaine démotivation, il prétextait la fatigue.
Mais, je n'étais dupe ni de ses yeux fuyant, ni de la mollesse de ses mains qui ne s'envolaient plus quand il parlait.
Un soir, Léon sortit sans prévenir. Depuis des heures, je planchais sur des exercices de maths difficiles : à partir du moment où la porte se referma sur lui, le peu de concentration qu'il me restait me fuit. Alors, j'enfilai ma veste pour sortir dans la rue. Je l'aperçus de justesse, à l'angle de la rue. Sur son imperméable ruisselait la lueur blafarde des lampadaires et des phares des voitures.
Le cliquetis de mes chaussures sur le macadam, la buée de mon souffle devant mon visage, et son ombre, au loin, que je craignais de perdre, me donnaient le vertige.
Il s'aperçut de ma présence en entrant dans un bar, d'un coup d'oeil dans son dos. Comme il s'immobilisait, interdit, je le rejoignis, avant de l'attirer à l'ombre du réverbère.
Epuisé, je lui assenai que, s'il voulait boire, rien ne l'obligeait à se cacher de moi. La colère colora ses joues – ou était-ce la honte ? Il n'avait vraiment pas envie que je voie ça, glissa-t-il.
Déjà, nous attirions l'attention : je venais de crier, de le traiter d'idiot. Je ne sus qu'ajouter. Un instant passa, puis je lui proposai de quitter les maisons pour la fraîcheur des arbres, au-dessus de la bastille.
Nous gravîmes sans mot dire les trois cent mètres de dénivelé.
Une fois là-haut, nous nous assîmes dans l'herbe, à quelques pas du gouffre de la falaise. Devant nous s'étalait la ville entière, scintillante déjà dans la nuit tombante.
«Raconte-moi. Pour Marguerite.» lui ordonnai-je d'un ton neutre. Il était temps qu'il me dise ce qu'il savait de cette histoire.
Un sourire triste étira ses lèvres. Il se lança. Il m'apprit que, depuis le jour même de la disparition de Marguerite, il avait su ce qui se passait. Il regrettait de ne pas m'en avoir parlé à ce moment-là, de n'avoir pas su dénoncer Antoine.
Antoine ? Je grimaçai. Tout en bas, une procession de fourmis klaxonnait sur l'échine de la ville. Léon continua.
Il m'expliqua que, le jour où Marguerite et moi avions mangé ensemble, il se trouvait sous le bureau. En nous entendant, il n'avait pas osé sortir.
Il inspira. Ses doigts tapotaient la terre au rythme d'un Primavera, d'
Einaudi, que crachotaient mes écouteurs depuis ma poche.
Antoine était arrivé juste après que je sois sorti. Nous ne nous étions pas croisés. Entre Marguerite et lui, le ton était très vite monté. Antoine avait affirmé qu'elle devait honorer une promesse qu'elle lui avait faite, qu'elle devait venir avec lui, tout de suite. Qu'après, ce serait fichu. Il s'agissait d'un rendez-vous. Antoine l'avait menacée de dévoiler quelque chose à ses parents.
Je demandai à Léon s'ils lui avaient semblé proches. Il me répondit par l'affirmative. Après un bref silence, il voulut savoir si je me souvenais de l'exposition sur l'enfermement. Je ne compris pas tout de suite.
Léon s'était informé : la femme emmaillotée au sommet de la toile de la dernière pièce était une figurante, payée à attendre, dans le cadre de l'exposition. On l'avait assuré qu'elle était bien sanglée, aucun risque de chute. Elle pouvait en cas de besoin appeler quelqu'un qui la hissait par une trappe, en haut.
Lorsque Léon m'affirma avoir reconnu Marguerite dans le modèle attaché, mon regard se perdit dans le vague. Marguerite, mannequin d'art ? Marguerite, le clou de l'expo ? J'étais aussi remué que lorsque j'avais découvert que Léon passait ses journées sous un bureau.
Il me convainquit d'une unique question : quand l'exposition avait-elle fermé ? Je réfléchis : le jour où Marguerite avait été retrouvée, bien sûr.
Un instant s'écoula. Je sentais le souffle froid du vent sur ma nuque. Enfin, je repris mes esprits. Si Léon savait qu'Antoine avait fait chanter Marguerite pour qu'elle accepte ce travail, sacrifiant une année d'études, pourquoi ne m'avait-il pas parlé avant ? Il eut un rictus amer.
Reprenant l'histoire là où il l'avait laissée, il me raconta comment Antoine avait compris que quelqu'un se tenait sous le bureau. Puis, comment il s'y était pris pour obtenir son silence, le menaçant de dévoiler son secret.
Le silence s'installa entre nous. Léon ne semblait pas décidé à ajouter quoi que ce soit. Toutefois, je comprenais déjà mieux, pour Marguerite et Antoine, mais aussi comment la situation tordue de Léon l'avait conduit à ronger son frein pendant près d'un mois.
Je m'aperçus que l'humidité de l'herbe avait gagné mon jean. J'étais transi. Léon aussi, au vu de la vapeur blanche qui s'échappait par saccades d'entre ses lèvres blanches. Il était près de minuit.
«J'ai envie d'aller voir Antoine, murmurai-je.
- Maintenant ?»
J'acquiesçai et me levai, frottant mes mains l'une contre l'autre pour les réchauffer. De toute façon, je me savais incapable de dormir maintenant, je n'avais pas de khôlle le lendemain, et l'envie de clarifier quelques points auprès d'Antoine me taraudait. Je fus cependant surpris que Léon me suive.
Antoine logeait sous des combles, non loin du lycée.
Nos pas résonnèrent dans l'escalier. De la lumière filtrait sous la porte. Lorsque je toquai, une chaise racla le sol. Je ne m'attendais vraiment pas à voir Marguerite apparaître dans l'encadrement.
Elle nous fit entrer, malgré les grognements d'Antoine, qui ne nous avait pas encore identifiés. A notre vue, il se tut, mal à l'aise. Il nous demanda ce qu'on voulait, à cette heure. Je haussai les épaules et pris place sur le siège de bureau. Sans ambages, je lui dis que Léon m'avait expliqué ce qu'il s'était passé. Antoine rétorqua que si Léon avait quelque chose à lui dire, il pouvait le faire lui-même. Je voulus parler de Marguerite, mais n'y parvins pas ; au fond, quel droit avais-je de m'immiscer dans leur relation ? Ce fut Léon qui me tira d'affaire.
«Oh, mais j'ai quelque chose à te dire !» s'exclama-t-il tout à coup d'une voix aiguë. Les menaces d'Antoine l'avaient rongé. Avec ce qu'Antoine avait fait à Marguerite, Léon l'imaginait revenir le faire chanter n'importe quand. Marguerite réagit au quart de tour :
«Quoi ? Qu'est-ce que tu sais ?»
Le regard sombre de Léon dut entériner les craintes secrètes de Marguerite, car son visage se décomposa. Elle se laissa tomber sur une chaise, avant d'adresser un regard assassin à Antoine, qui se récria. L'énervement le gagnait. Il se leva d'un bond et, gesticulant, s'écria que si tout le monde avait appris qu'elle avait contracté le sida en couchant à droite à gauche, ce n'était sûrement pas de sa faute à lui. Que si elle avait loupé son année, il n'y était pour rien, qu'elle aurait lâché de toute façon, comme plein d'autres, parce qu'elle n'avait pas le niveau. Qu'elle n'aurait jamais dû lui dire qu'elle ferait l'expo, qu'à cause d'elle il s'était retrouvé dans la merde au dernier moment. De quel droit lui faisait-elle des reproches ? assenait-il.
Je ne savais plus où me mettre. Antoine haussait le ton, de plus en plus. Son visage épuisé virait à l'écarlate tandis qu'il criait. Je cherchai Léon des yeux, espérant un soutien. Il me fallut du temps pour le trouver. Marguerite l'avait repéré avant moi et accourait déjà vers lui. Même Antoine se tut, interdit, le bras figé en l'air, à la vue du garçon prostré qui se balançait d'avant en arrière en serrant ses genoux dans ses bras.
Léon semblait ne plus rien entendre. Il fermait si fort les paupières que ses larmes peinaient à éclore. Marguerite, quoique remuée, prit les choses en main. Elle me demanda de le soulever pour aller le coucher dans le lit – il hurla quand je le touchai –, lui enleva ses chaussures. Léon se laissa faire lorsqu'elle lui enleva son sweater, puis son T-shirt. Je me tenais à distance. Quand il fut étendu sous une couverture et que son souffle se calma, nous nous rassîmes tous trois en silence.
« Non mais, vous avez-vu son dos ? glissa Marguerite dans un murmure.
- Ouais, purée » lâcha Antoine d'une voix creuse.
Si j'avais déjà vu quelqu'un faire une crise d'angoisse, je n'avais encore jamais eu affaire à de pareilles cicatrices. Je comprenais tout à coup pourquoi Léon m'avait toujours paru si pudique. Il cachait les traces de son enfance.
Plus tard, je retournai aux côtés de Léon. J'entendis dans mon dos Antoine s'excuser auprès de Marguerite.
Moi, j'attendrais que Léon se réveille pour lui demander pardon de n'avoir pas compris plus tôt. Pour le rassurer, lui dire que je serai là, que je l'aiderai.
*
Le premier jour, il s'est glissé sous le bureau.
Le deuxième jour, il est demeuré là, sans boire ni manger.
Le troisième jour,
je l'ai trouvé.
Fin.