- Qu'est-ce que tu fais ?
Je dis ça parce que Ben a carrément fait trois pas en avant. Moi j'aurais jamais osé, trop frileux, trop peureux et puis faut le dire : terrain trop hasardeux. Mais Ben n'est pas de ceux qui s'inquiètent. Il me répond « J'y vais, voilà tout. ». Je réplique : un nuage de buée censé représenter un soupir de lassitude. Efficacité : 0 - Ben a le dos tourné.
Devant nous l'étendue glacée et le ciel se fondent dans l'horizon. J'aurais trouvé ça très joli :
1) si j'avais moins froid et moins mal aux yeux
2) si je connaissais le moyen de rentrer chez moi
3) si mon ami et kit de survie ne swinguaient pas sur de la glace épaisse comme mes gants
A part ça, tout va bien, je vous remercie.
Ulisse au lac gelé
ou réécriture d'un glaglassique
- Tu peux venir, la voie est libre, lance-t-il sans se retourner.
Fais-moi rire. Mon pote, je voudrais pas t'alarmer mais tu sèmes derrière toi des bruits bizarres, des sortes de craquements sinistres qui présagent une fin humide et frisquette. Si on pouvait éviter ça m'arrangerait. Hein ? Tu m'entends ?
- Tu voudrais pas qu'on essaye par la terre ferme ? je lui crie (parce qu'il s'est encore éloigné de plusieurs pas et parce qu'une légère angoisse me raidit l'estomac).
- Quoi ?
La glace se fend d'un sourire démoniaque et grinçant. Craque. Se fissure. En deux mots : menace Ben.
- Casse-toi !!
Il évite de justesse le trou qui vient de se créer et en profite pour s'allonger sur la glace, pas paniqué pour un mini cornet.
- Je répartis mon poids ! m'explique-t-il avec un grand sourire en essayant de ne pas parler trop fort.
C'est pas comme si je me gelais les bijoux de famille mon frère, surtout prend ton temps.
- Tu crois pas qu'au final ça ira plus vite en passant par la terre ferme ? je lui redemande.
Je passe vraiment pour le rabat-joie de l'équipe. « Pragmatique » aurait rectifié ma psy qui voyait du positif partout.
« Un explorateur se doit de connaître son terrain ! » est tout ce qu'il trouve à me répondre.
- Tu comprends, reprend-t-il, j'aurai à traverser des lacs gelés, il faut bien que je m'entraîne ! Si tu veux on fait la course, je te parie que j'aurai fini de construire ma cabane quand t'arriveras.
Je suis certain qu'il s'est retenu d'ajouter « Si tu arrives. » Sale loutre va. Pour passer le temps pendant qu'il se dore la pilule au soleil tombant, je sautille sur place. Faut dire que mes pieds se transforment en deux énormes blocs de ciment, pas tip top pour entamer un marathon retour.
- Hé hé hé, tu danses la carioca ? ricane Ben, toujours à plat ventre.
- Et toi t'as fini de bronzer ?
- J'observe les poissons.
C'est con-ster-nant.
- Moi j'vais pisser.
Il paraît que ça réchauffe.
Quand je reviens (bon je suis pas allé bien loin, c'était pour éviter la censure), j'ai l'impression d'être redevenu l'enfant que j'étais lors des vacances à la mer. Je vous explique. Quand vous sortez de l'eau, épuisé d'avoir noyé votre sœur et plongé les yeux ouverts pour prouver que vous n'étiez pas une mauviette, vous regardez de nouveau vers la plage en anticipant la dégustation des biscuits secs emmenés par votre maman. Et là, horreur, vous ne trouvez plus trace du parasol bleu à rayures blanches sous lequel votre famille a installé son QG d'été. Personnellement, ma myopie y était pour quelque chose, mais ça n'enlève pas l'angoisse terrible qui vous mord le cœur la seconde où vous vous rendez compte que votre point de repère a disparu. En l'occurrence, Ben.
- Ben ?
Mon écho sur la glace.
- BEEEEEEEEEN !!
Mes poumons sur la neige.
- Beeeeeeeeeeeeeeen !
Une chaussure dans la tête.
- Aïe !
Une chaussure dans la main.
Sa cousine à vingt pas.
- Tu vas la fermer ?!
La voix âcre d'une vieille femme. Conclusion : propriétaire. Qui s'éloigne en claudiquant.
- Attendez ! Madame !
- Quoi ? T'as de la beuh toi ?
- Euuuuh, dis-je, un poil déconcerté. Non, mais j'ai un Mars si vous voulez.
Elle éclate de rire, ses dreads en frissonnent. Elle est vraiment fringuée n'importe comment et elle a complètement l'air de planer. Toujours est-il qu'elle revient vers moi, reprend sa chaussure, dévore le Mars et me regarde avec des yeux démesurément agrandis par ses lunettes d'aviateur.
- Dites, vous n'auriez pas vu Ben ? Il a mon âge, il est un peu plus grand que moi et il a une parka jaune. J'ai seulement tourné le dos une minute et...
- Tiens, ça va te faire du bien.
Elle me tend une cigarette à l'odeur suspecte.
- Non merci. Vous ne l'avez pas vu alors ?
- AH AH AH.
- Ca veut dire quoi ?
- Je sais pas. Parka jaune tu dis ?
Elle ponctue sa réflexion d'un « mmmm » « mmm » que je ne trouve pas très convaincants.
- S'il vous plaît, la nuit tombe et j'ai peur qu'il se soit perdu. Il était allongé sur le lac pour observer les poissons et...
- AH AH AH !
- Oui, bon, vous l'avez vu ou pas ?
- Non, pas vu, pas vu. Va voir le Magicien Blizzard, il pourra peut-être t'aider à récupérer ton ami.
- Pourquoi ça ? Il est où Ben ?
- Sous le lac ! Plouf, dans l'eau !
- Oh mon Dieu !! Aidez-moi, on va le repêcher !
Elle éclate de nouveau de rire et tousse à n'en plus finir. J'ai envie de la secouer mais je doute que ça lui rende les idées plus claires.
- Tu peux pas ! Il est avec les sirènes ! Elles les attirent tous. Sauf les chiffes molles.
C'est marrant, je sens comme une insulte dans cette phrase.
- Il est toujours en vie ?
- Je vois pas l'intérêt de choper un gars pour en faire un cadavre. T'inquiète pas, il est bien où il est.
Ouf, c'est déjà ça. Mais moi, ça m'avance pas des masses et en plus la nuit est bientôt tombée, impossible de commencer des recherches maintenant.
- Vous habitez où ?
- Premier igloo à gauche.
- C'est loin ?
Elle se met alors à rire en se tenant le ventre.
- Allez, viens, je vais te faire une soupe aux épices ça va te requinquer.
Je doute fort de la qualité de sa cuisine mais la suis néanmoins. Avant qu'on aille se perdre dans le désert blanc on nous avait prévenus que l'endroit était plein de magie et de mystère. J'y croyais pas trop au départ . Maintenant, je sais plus quoi penser. La vieille femme me réclame des Mars toutes les cinq minutes.
Avez-vous déjà vu une chamane édentée au pôle nord ? Maintenant, oui.
~
Le lendemain matin, j'ai du mal à y croire : je suis toujours en vie, dans un igloo puant la graisse de phoque avec une folle aux cheveux pieuvresques qui ronfle de l'autre côté du feu. Je profite qu'elle dorme pour m'éclipser en toute discrétion. Je lui laisse toutes mes provisions de Mars pour la remercier de son hospitalité.
Entre deux fous rires elle m'en a dit un peu plus sur ce fameux magicien qui pouvait m'aider à retrouver Ben. Par exemple, elle m'a indiqué qu'il vivait sur un rocher en bordure nord du lac, qu'il était manchot et qu'on le voyait parfois léviter. Fort de ces maigres informations, je me suis mis à contourner le lac plutôt que le traverser en rampant. Ça m'a prit plus de temps mais je me suis pas fait choper par une sirène maléfique.
Il est midi quand j'aperçois enfin une silhouette qui correspond à la description. L'homme a la démarche plutôt gauche, peut-être que son bras amputé le déséquilibre. Je m'approche de lui en le hélant.
Ohé, magicien ! J'aurais besoin de votre aide !
Mais plus je m'approche et plus le doute s'insinue. Il est quand même vachement bizarrement constitué ce type. Flûte. Je saisis enfin mon erreur. En fait, je m'adresse depuis tout à l'heure à un manchot, l'oiseau en N&B qui traîne aux pôles. Elle s'est bien foutu de ma gueule la junkie ! Je décide d'aller vérifier de plus près, juste au cas où, mais même si je suis myope je suis pas con. J'arrive à son niveau. Il est beaucoup plus petit que moi et il n'appartient assurément pas à l'espèce humaine. Perdu.
- Un manchot, ah ah ah, qu'est-ce que c'est drôle, merci mémé fumette. Enfin, t'es trognon toi, dis-je en lui frottant la tête, mais ça m'aidera pas à trouver Blizzard. Tiens, un Twix.
Je lui tends le barre chocolatée. Raclement de gorge agacé.
- Je ne suis pas un manchot je suis un pingouin.
- Mais tu causes !
- De une, tu t'adresses pas à moi comme ça.
- Mais...
- De deux tu squattes pas mon nid, t'es gentil.
- Ah euh pardon j'avais pas vu et...
- Et de trois dis-moi ce que tu veux qu'on en finisse.
- Quoi, t'es magicien ? C'est toi le Magicien Blizzard ?
- Mais qui m'a collé un abruti pareil ? Allez, dépêche-toi, j'ai pas que ça à faire. Tu t'appelles comment ?
- Jerry.
- Je ne vais pas poser la question dix fois alors voilà :
Jerry qu'est-ce que tu veux ?
- J'ai vraiment de la chance de tomber sur un pingouin magicien ! je m'exclame très sincèrement. Alors voilà, j'ai un gros problème : en fait, je me baladais hier avec mon ami Ben pas loin d'ici (enfin un peu quand même, j'ai mal aux pieds) et on est tombés sur ton lac gelé. Et le jour a commencé à décliner et...
- Abrège, me coupe-t-il sèchement.
- Il a disparu, il paraît qu'il a été enlevé par des sirènes.
Le pingouin se passe l'aile sur les yeux et marmonne un truc incompréhensible.
- Vous dites ? je demande avec politesse car il m'a l'air d'être susceptible.
- Hein ? Je disais « C'est pas possible, c'est pas possible, c'est pas possible. » pour essayer de me convaincre que c'était pas possible mais voilà que t'es toujours là avec ton histoire à la noix. Dis-moi que vous êtes les deux seuls zinzins à venir faire n'importe quoi par ici ?
- En tous cas on a croisé personne. Enfin, à part la dame un peu louche.
- Laisse tomber. Pourquoi y'a écrit « Inutile de te promener, crève assurée » à ton avis ?
Je me sens très bête et en même temps agacé de recevoir une leçon d'un pingouin qui pour l'instant n'a pas l'air plus magicien que les autres. Je hausse les épaules. Il grommelle encore quelque chose dans son bec. Sûrement « non mais la jeunesse d'aujourd'hui, c'est plus ce que c'était ! »
- Euh est-ce que vous pouvez m'aider à retrouver Ben ou pas ?
Il me jette un coup d'œil sceptique.
- Attends une minute. Pour qui tu me prends ? Je suis le Génie des Glaces pas la Génisse des Gaffes, bien sûr que je peux retrouver ton abruti d'ami. En plus tu m'as sollicité dans les règles, je peux même pas me défiler.
Je ne me souviens plus quelle formulation j'ai utilisé mais je suis bien content de l'avoir fait.
- J'ai des relations avec le Conseil Divin, ça va prendre 15 minutes à tout péter. Dis ton Twix, tu vas me l'agiter longtemps sous le bec ?
- Vous en voulez ?
- Qu'est-ce que tu crois ? File.
Il s'empiffre.
- Euh, et vous aller leur parler au Conseil des Dieux ?
- Déjà fait. Télépathie.
Il se tapote la tête.
- La Garde Céleste va intervenir et délivrer ton pote, t'en fais pas. Elles abusent les sirènes à violer les traités à tout bout de champ.
- Ca arrive souvent ?
- Heureusement que non, on fait tout notre possible pour éviter que les intrépides ne s'aventurent sur la glace du lac. Et puis les dégonflés se font en série au XXIè siècle, ça évite une certain nombre de problèmes.
Encore une fois, je décide de prendre sur moi et de ne pas relever l'injure, pour sauver Ben.
- Ça devrait être bon, déclare le pingouin et regardant son horloge interne. Jette un œil sur la rive.
Je tourne vivement la tête. Ça alors ! Ben ! Fort amoché et fort violet de froid mais sans doute encore vivant. Je me précipite vers lui. Le magicien râle derrière moi mais je ne prête pas attention à ses propos sans doute méchants.
Mon ami est mal en point mais je parviens à le réchauffer grâce à une décoction spéciale (« au-delà de l'eau de là ») et il me raconte sa mésaventure. C'était surtout l'étape de l'opération consistant à le délivrer qui avait été pénible. Les gardes célestes ne sont pas que des anges immatériels : ils se sont incarnés en orques et ont mangé quelques sirènes avant que celles qui restaient ne consentent à rendre Ben à la surface. Le transport dans la mâchoire d'un orque n'avait rien d'agréable non plus que l'atterrissage brutal sur la surface glacée des abords du lac. Il m'a avoué n'avoir pas envie de recommencer sans pour autant me dire exactement ce qui s'était passé avant que la garde céleste n'intervienne. C'est pas mes oignons, j'ai bien compris.
Nous rentrons sagement à la ville la plus proche en discutant sur le chemin d'un projet d'envergure.
Deux semaines plus tard, pour finaliser notre complexe « Frissons nordiques » Ben me propose de créer une boutique souvenir. Comme je me suis souvenu de la phrase qui obligeait le pingouin à m'obéir (Ohé, magicien, j'aurais besoin de votre aide !) on a notre roue de secours au cas où un de nos clients se ferait happer par une vilaine sirène. Ça s'annonce assez sympa comme business et en plus la chamane (qui est devenue accro aux Mars) viendra faire quelques prédictions en échange de certains avantages. C'est avec une très grande joie que je plante le dernier clou de la pancarte où rutile un beau
Ben&Jerry's, la glace meilleure qu'une glace.