Sept heures : le réveil sonne brutalement. J’ouvre doucement une paupière, encore lourde de fatigue. Les cours reprennent aujourd’hui et je dois me lever malgré les protestations de mon corps ensommeillé. Après une dizaine de minutes pour m’en convaincre, je sors du lit, me douche, m’habille, récupère mon sac sur le pas de ma porte et descends jusqu’à la cuisine où se trouvent déjà mes parents et ma sœur aînée, Julie.
— Bonjour tout le monde !
Je m’installe sans trop m’attendre à une réponse. Mon père se contente de finir sa tasse de café avant de saisir sa veste et de sortir, ma sœur grommèle quelque chose d’incompréhensible tandis que ma mère retourne à la cuisine. Haussant les épaules, je me prépare, bois mon chocolat et prends mon sac, enfin prêt pour la journée longue et ennuyeuse qui m’attend. Sur le pas de la porte d’entrée, ma mère me rejoint, visiblement inquiète. Elle ouvre la bouche sans prononcer un mot et il lui faut un moment avant que ceux-ci ne sortent :
— Daniel, tu es sûr que tout va bien ?
— A part le trac du premier jour, je crois. Pourquoi ?
— Pour rien. Passe une bonne journée.
Elle retourne à la cuisine sans un mot de plus, tandis que ma sœur me regarde étrangement. Sans y prêter attention, je m’élance dans l’allée conduisant au centre-ville. Dehors, l’air chaud et estival m’entoure tandis que je rejoins le bar géré par la mère de mon meilleur ami : Aaron. Celui-ci, déjà prêt, m’attend sur le palier et me salue d’un signe de la main.
— Aaron, comment vas-tu ? Tu as passé de bonnes vacances ?
« Je…
Haussant les épaules, Aaron me prend la main et se met en marche. Il est comme ça : plutôt réservé, il préfère passer des heures en silence que de raconter sa vie, mais je ne lui en veux pas. Je le connais depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il écoute plus qu’il ne dit et se montre toujours attentif aux autres. On atteint la grille du lycée près de dix minutes plus tard. Là-bas, on retrouve Elise, qui complète notre trio. Je crois qu’elle aime secrètement Aaron, mais aucun des deux ne semble vouloir faire le premier pas – si Aaron ressent la même chose.
— Ah, vous voilà !
A ce moment précis, je m’aperçois qu’un poids disparaît dans ma poitrine. Tournant la tête en tous sens, je vois les différents groupes d’élèves discuter entre eux et le silence qui m’entourait jusqu’alors s’évapore grâce à tous ces éclats de voix et ces rires.
— Comment va ta grand-mère, Elise ?
— Très bien. Elle a trouvé un chien errant : Kévin. Elle le cajole à longueur de journée. Et toi ? Tu ne devais pas aller au bord de la mer en famille ?
— Si, avec mes parents et ma sœur, même si elle aurait préféré rester à la maison avec son nouveau copain.
— J’imagine. Aaron, comment…
Soudain, elle le dévisage d’un air mauvais. Quelques minutes plus tard, la grille s’ouvre et la masse d’élèves se dirige vers le mur où sont épinglées les listes de classes. Elise va voir pour nous trois, me laissant seul avec Aaron.
— Je suis désolé pour tout à l’heure.
Je me tourne vers lui, intrigué par cette réplique sortie de nulle part.
— Je ne pensais pas que tu… enfin, je veux dire… bref, je suis désolé.
Avant que je ne puisse répliquer, il relève la tête vers Elise.
— Alors : vous êtes dans la 2nde F et moi dans la B. Autrement dit : je vais m’ennuyer pendant que vous vous amuserez ensemble.
Me mettant face à Aaron, je tends la main.
— J’ignore de quoi tu parles, mais quoi que tu fasses, je te pardonne. Les amis sont là pour ça. On va en cours ?
Il acquiesce et nous accompagnons Elise avant de nous diriger vers notre salle. Le reste de la journée passe : les différents professeurs se présentent sans que les élèves y prêtent grande attention et bien vite, je me retrouve à rentrer chez moi, le sac rempli de livres, en compagnie de Aaron, toujours silencieux.
« Je t’…
*
A ma tête dépitée, Aaron me tape doucement l’épaule.
— Ce n’est pas un 8,5/20 en histoire qui va te priver de dîner.
— Sûrement, mais mon père risque de grogner un bon moment. Tu sais à quel point il adore cette matière.
— Ouais ! C’est lui qui nous a coaché pour le brevet. Je me souviens encore de ses coups de gueule quand je donnais la mauvaise date.
Il s’arrête, non loin de l’entrée du parc et l’indique de la tête.
— Ça te dit ? On rentrera juste avec un peu de retard.
— Je ne sais pas. Ta mère ne veut pas que tu rentres juste après les cours ?
Il hausse les épaules.
— Elle ne s’en rendra même pas compte. Et la tienne ?
— Je crois qu’elle rentre à 18h.
— Alors, allons-y.
Il me devance dans l’allée, mais finit par m’attendre deux mètres plus loin. On marche côte à côte et l’atmosphère me semble tendue. Finalement, il s’arrête et je me retourne curieux.
— Je voulais te dire quelque chose. Quelque chose d’important et de très secret. Je crois que je suis amoureux.
— C’est génial ! Qui est-ce ?
Il rougit et baisse la tête, avant d’inspirer profondément.
— C’est étrange à expliquer : quand il est loin de moi, je me sens vide, mais sitôt qu’il revient, j’ai envie de sourire, comme si ma poitrine se remplissait de bonheur. Tu crois que c’est ça l’amour ?
— Peut-être. Elise ?
— Non, pas Elise. J’ai besoin de savoir. Je veux savoir si, au moment où je l’embrasserai, mon cœur explosera ou si, finalement, je resterai normal.
Soudain, il relève la tête et comble le vide entre nous. Mon cœur s’arrête tandis que je comprends enfin ses paroles. Du haut de nos quinze ans, nous ne savons rien de ces choses et pourtant, il semble si sûr de lui en posant ses lèvres sur les miennes avec douceur. Clignant des yeux, je prends conscience de ce qu’il se passe et le repousse, le souffle court. Sans prêter attention à ses protestations, je m’enfuis en courant jusqu’à la maison où ma mère m’attend, à la fois inquiète et un peu en colère.
— Où étais-tu ?
Sans lui répondre, je me colle à elle et respire son parfum de vanille, le cœur sur le point d’exploser. Mon corps retrouve rapidement une température régulière tandis qu’elle m’installe sur le canapé et m’amène un verre d’eau.
— Explique-moi.
— Maman, est-ce que je suis normal ?
Elle tente de cacher sa surprise, mais n’y arrive pas. Après quelques minutes, elle se contente de redemander et je lui explique ce qu’il s’est passé un peu plus tôt dans le parc.
— Maman, deux garçons peuvent-ils s’aimer ? Est-ce normal ?
— Eh bien, j’imagine qu’il n’y a aucune bonne réponse à cette question. Tu es jeune, tu as le temps d’apprendre ce genre de choses. Je… N’en parlons à personne pour l’instant. Tu dois trouver ta voie par toi-même.
Elle me serre dans ses bras et me propose d’aller me doucher, ce que j’accepte. Une fois sous le jet d’eau chaude, je repense à tout cela, Aaron, sa déclaration et son baiser :
« Est-ce que mon cœur explosera ? » Le mien bat encore très fort dans ma poitrine.
« Est-ce que je suis normal ? Deux garçons peuvent-ils s’aimer ? » Je ne sais pas.
*
Le samedi suivant, je retrouve Aaron au centre commercial. Celui-ci ne m’a plus reparlé depuis l’incident du parc et n’ose toujours pas me regarder dans les yeux.
— Elise dit de ne pas l’attendre. Elle doit finir un exercice de maths et nous rejoindra d’ici une heure.
— D’accord.
Le silence s’installe doucement entre nous. On avance entre les différentes boutiques sans vraiment y faire attention. Après une dizaine de minutes, je décide de briser cette tension :
— Ton cœur a-t-il explosé ?
— Oui. Et toi ?
— Un peu. Je crois. C'est normal ?
Il hausse les épaules et me tend la main. Quelques semaines plus tôt, je l’aurais saisie sans réfléchir, mais aujourd’hui j’hésite. Il s’en rend compte et la laisse retomber. Hésitant, je la prends dans la mienne.
— Je ne sais pas.
— On va boire quelque chose ?
Il relève la tête et me regarde avec des yeux ronds. Je l’entraîne jusqu’à la cafétéria du coin où on commande deux jus d’orange. Après quelques gorgées, Aaron se racle la gorge :
— Alors, tu ne les entends pas ?
— Je n’entends pas quoi ?
— Les voix. La mienne, celles des autres. Le deuxième moyen de parler.
Je secoue la tête.
— Mais de quoi tu parles ?
— Rien. Pas grave.
— Tu en as trop dit ou…
— Pas assez. D’accord ! Ma mère m’a raconté cette histoire pendant les grandes vacances : à peu près au moment de la puberté, les enfants commencent à développer leur télépathie.
— C’est ridicule. Et pourquoi personne n’en parle ? Pourquoi on ne nous dit rien avant ?
— Il parait que ça dure depuis longtemps déjà. Les enfants ne doivent pas savoir : il y a eu des accidents, beaucoup. Apparemment, si tu le sais, alors ton esprit tente de développer le pouvoir de force et tu meurs. C’est ce que ma mère m’a dit.
— Tu te rends compte de l’absurdité de ce dont tu parles ?
— Est-ce vraiment si fou ? Tu te souviens en primaire et au collège de ces élèves qui mourraient sans qu’on nous dise pourquoi ?
Je m’en souviens. Les maîtresses parlaient de maladies rares ou d’accidents, mais certains, avant de disparaître, racontaient que leur tête leur faisait mal ou qu’ils entendaient des voix étranges.
— Peut-être, mais ça ne prouve rien. Regarde : Elise vient d’arriver. On la rejoint ?
— Ok.
Le reste de l’après-midi passe sans qu’on reparle de tout ça et je rentre épuisé à la maison. Je retrouve ma mère dans le salon et lui demande encore si je suis normal. Cette fois-ci, elle me sourit et me répond que oui, sans comprendre le sens de ma question. Mais si je suis normal, alors pourquoi mon esprit n’entend pas les voix qu’il devrait ?
« Je t’a… »
*
— Je veux essayer.
— De quoi tu parles, Daniel ?
Je continue de marcher dans le parc, Aaron sur mes talons.
— Si tu dis vrai, alors je dois pouvoir entendre ta voix dans ma tête. Je veux essayer.
Il met un moment avant d’acquiescer et nous empruntons un sentier peu fréquenté du parc. Une fois bien à l’abri des regards, on s’assied l’un en face de l’autre et il m’explique quoi faire : tout d’abord, fermer les yeux et visualiser mon esprit comme une pièce ; ensuite imaginer une porte que je peux ouvrir et fermer à volonté. Il s’arrête de parler lorsque des passants traversent l’allée puis reprend : une fois la porte ouverte, je dois faire attention à trouver le bon fil, chacun représentant un message ; si l’un d’eux m’est destiné, je le reconnaîtrai.
J’acquiesce à tout cela et garde les yeux clos. Je vois la pièce, puis la porte. Je l’ouvre au moment où des coureurs empruntent le chemin à côté. Plusieurs dizaines de fils apparaissent et je n’arrive pas à savoir lequel me revient. Je les frôle tous et ils s’incrustent dans mon esprit. Je veux fermer la porte, mais ils sont plus forts que moi et s’approprient cet endroit si secret qui n’appartient qu’à moi. Je hurle, hurle jusqu’à ce que ma gorge me brûle, les mains sur mes oreilles.
— Daniel ! Ça va ? A l’aide ! Quelqu’un !
Aaron me saisit par les épaules avant que je ne m’écroule.
— Daniel ! Daniel ! Daniel…
Mes yeux se ferment. Mon esprit s’éteint.
« Je t’ai… »
*
Sept heures : le réveil sonne brutalement. J'ai l'impression d'avoir fait un mauvais rêve. J’ouvre doucement une paupière, encore lourde de fatigue. Pas moyen de m'en rappeler. Je dois me lever malgré les protestations de mon corps ensommeillé. Après une dizaine de minutes pour m’en convaincre, je sors du lit, me douche, m’habille, récupère mon sac sur le pas de ma porte et descends jusqu’à la cuisine où se trouvent déjà mes parents et ma sœur aînée, Julie.
— Bonjour tout le monde !
Je m’installe sans trop m’attendre à une réponse. Mon père se contente de finir sa tasse de café avant de saisir sa veste et sortir, ma sœur grommèle quelque chose d’incompréhensible tandis que ma mère retourne à la cuisine. Haussant les épaules, je bois mon chocolat, prends mon sac, enfin prêt pour ma journée de cours. Sur le pas de la porte d’entrée, ma mère me rejoint, visiblement inquiète. Elle ouvre la bouche sans prononcer un mot et il lui faut un moment avant que ceux-ci ne sortent :
— Daniel, tu es sûr que tout va bien ?
— Très bien, pourquoi ?
— Pour rien. Passe une bonne journée.
Elle retourne à la cuisine sans un mot de plus, tandis que ma sœur me regarde étrangement. Cette sensation de déjà-vu me perturbe, mais je décide de ne pas trop y prêter attention et m’élance dans l’allée, direction : le centre-ville. Dehors, l’air frais de l’hiver m’entoure tandis que je rejoins le bar géré par la mère de mon meilleur ami : Aaron. Celui-ci, déjà prêt, m’attend sur le palier et me salue d’un signe de la main.
— Aaron, ça va ?
— Très bien, et toi ? Ta mère m’a dit que tu revenais en cours aujourd’hui.
— Oui, malgré le réveil difficile le matin, je n’ai plus de maux de tête.
— C’est cool. Le médecin t’a dit ce qu’il t’était arrivé ?
— Il n’en parlait pas trop, mais je l’ai entendu dire à ma mère que c’était sûrement dû au stress du lycée.
Haussant les épaules, Aaron me prend la main, le regard perdu dans le vague, et se met en marche.
« Je t’aime. »
Soudain, sa voix me parvient et les souvenirs me reviennent. Un rêve où je n’entendais pas la voix de mon ami, où je n’arrivais pas à ouvrir mon esprit à cette vérité. Pourtant, aujourd’hui, je l’entends.
« Moi aussi, je t’aime. »
Il tourne vers moi un visage radieux et on avance main dans la main vers le lycée.