Quand j’arrivai chez mon ami Luis, je fus fort étonné de trouver son appartement vide.
— Tu déménages ?
— Non, pourquoi ?
— Où sont tes meubles ?
— Nulle part.
— Comment cela ?
— C’est compliqué.
Je lui assurai n'aimer que les histoires compliquées. Sur le chemin du restaurant, il me fit donc le récit suivant.
*
Il y a quelques jours, j’étais chez moi. On sonne. Sur le palier, un homme en bleu de travail.
— Entretien de la spatialité de votre équipement, me dit l’homme.
— De la quoi ?
— De la spatialité de votre équipement. Avez-vous déjà constaté la disparition inopinée de certains objets dans votre appartement ?
Surpris que l’information ait déjà filtré, je lui confirme qu’en effet, une télécommande et une chaussette hivernale n’ont pas reparu depuis deux bonnes semaines.
— Usure de spatialité, diagnostique aussitôt l’agent. C’est typique.
— Ah.
— Oui, ça commence par les petites choses, mais ça risque de se propager aux plus grandes.
L’homme pivote un peu sur lui-même pour me montrer la petite bonbonne en plastique accrochée à son dos.
— Il me faut simplement asperger un peu de ce produit sur votre mobilier pour éviter la contamination.
Tu me connais, soucieux comme je suis de l’intégrité de mes biens ménagers, je le laisse entrer — non sans lui demander toutefois des éclaircissements sur l’étrange phénomène qu’il combat au quotidien.
— Voyez-vous (me dit-il), les objets s’usent avec le temps : leurs couleurs passent, leurs matériaux se fragilisent….Il en va de même pour leur spatialité, cinquième catégorie d’Aristote. Les propriétés spatiales de vos biens peuvent soudain « lâcher », comme une chaîne se brise à force d’être soumise à une trop grande tension. Ils cessent alors d’être « ici » ou « là-bas », « à gauche » ou « à droite », bref ils ne sont plus localisables. Votre télécommande par exemple, n’est plus
située par rapport à votre sofa, votre table-basse ou même, disons, votre salle à manger.
— Vous voulez dire qu’elle se trouverait dans une sorte de monde parallèle ?
— Non, ne soyons pas vulgaire. En réalité, elle n’est plus nulle part. Entendez-moi bien : elle continue à être, mais sans être
quelque part.
— Mais si elle n’est plus nulle part, alors elle n’est plus du tout. Il faut bien qu’elle soit quelque part pour continuer à être.
— Je comprends votre raisonnement. Mais selon votre principe, le mouvement ne serait plus possible : si un objet doit être en un lieu donné pour exister, alors il ne pourra pas aller d’un lieu A à un lieu B sans se désintégrer (puisque son être est lié à son lieu).
Je m’avouai vaincu par ce raisonnement et lui demandai de se mettre instamment à l’ouvrage.
Il m’expliqua qu’en raison de la toxicité de son produit, il me fallait quitter l’appartement et ne pas y revenir avant 24 heures. Je le remerciai pour sa prévenance et lui laissai le champ libre pour les opérations.
A mon retour, le lendemain soir, mon appartement était vide.
L’homme avait eu la gentillesse de laisser un mot : « Mon intervention s’est soldée par un échec : l’usure de spatialité était déjà trop avancée. Je repasserai quand vous aurez acheté de nouveaux meubles afin que nous puissions procéder à une aspersion préventive. »
L’histoire finit bien cependant : sur le sol, à l’endroit où jadis se spatialisait mon canapé, gisaient ma chaussette en laine et ma précieuse télécommande. L’agent avait réussi à les faire réapparaître.
Je regrette simplement de n’avoir eu l’occasion de remercier ce brave homme.