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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Portia Fimbriata

Auteur Sujet: Portia Fimbriata  (Lu 13530 fois)

Hors ligne holden5

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Portia Fimbriata
« le: 13 Février 2015 à 17:54:46 »
Portia Fimbriata

ou

Essai sur le "manuscrit Foakes"

Par

Jerome S. Wizman, esq.



Londres
Richard Earnest Clarence,
25 Madison Square Garden
M.DCCC.XCVIII





Préface

L’objet du présent ouvrage n’est en aucun cas d’entacher la mémoire ni de ternir le nom de certains critiques respectés de notre siècle, mais d’apporter au public une analyse articulée et un témoignage objectif (autant qu’il est possible) concernant le manuscrit dit « de Foakes ».
Le contenu même de ce court essai aura certes pour effet, s’il est pris au sérieux, de nuire durablement à la réputation de figures prestigieuses du monde littéraire, mais l’auteur de ces lignes est le premier à déplorer ces inévitables dommages collatéraux. C’est au terme d’un long et pénible dilemme qu’il lui a semblé préférable de porter ces éléments à la connaissance du public, alors que les interprétations et les commentaires enthousiastes concernant le manuscrit fleurissent dans toute notre « académie des lettres anglaises ». Amicus Plato etc.
Pour les lecteurs n’ayant qu’une connaissance vague de cet extraordinaire document que constitue le manuscrit de Foakes — extraordinaire aux yeux du bibliophile, s’entend — je reviendrai d’abord sur les circonstances de sa découverte, puis sur les interprétations les plus satisfaisantes ayant été formulées quant à son origine et à son contenu. C’est seulement dans une troisième partie — la seule qui sera de quelque intérêt pour les spécialistes — que mon exposé prendra une tournure véritablement polémique, voire « policière », qui me vaudra certainement, et je le regrette fort, nombre d’inimitiés.



Les circonstances de la découverte du manuscrit


Lorsque je parle des « circonstances de la découverte » du manuscrit Foakes, j’entends parler, non pas tant de la façon dont Edmund K. Foakes serait entré en possession du manuscrit qui porterait plus tard son nom, mais des étapes presque incroyables par lesquelles ce document est parvenu à la connaissance du public. La question des modalités précises d’acquisition de la page manuscrite par Foakes lui-même ne sera discutée que dans la phase critique de notre exposé.

*

C’est au mois d’octobre de l’année 1895 que le professeur Foakes, tout à la fois historien-antiquaire, bibliophile et spécialiste justement estimé du théâtre élisabéthain1, mentionna pour la première (et dernière) fois l'existence du manuscrit dont il est question ici. Alors qu’une longue maladie était sur le point de l’emporter, il envoya une lettre à mon collègue et ami Aaron Jonas Green, professeur au Trinity College d'Oxford et ancien élève de Foakes, pour l’informer de son état de santé. Après une sobre description des douloureux symptômes de sa maladie, qui l’empêchait parfois de quitter le lit, Foakes évoquait de façon très allusive ses travaux de recherche en cours :
« Il est regrettable que la mort ne sache pas attendre : ne pourrait-elle laisser un brave homme terminer l’ouvrage qu’il a commencé ? J’ai récemment fait l’acquisition, au cours d’une vente aux enchères, d’un étrange rouleau manuscrit qui pourrait bien être d’une valeur exceptionnelle, mais je n’ai malheureusement pas encore pu réaliser toutes les analyses nécessaires pour m’assurer de son authenticité. N’ayant pas encore acquis de certitude suffisante sur ce point, je préfère éviter une publication trop hâtive, qui pourrait mettre en péril ma respectabilité en tant que chercheur s’il s’avérait que le document fût sans valeur. »
     Prévoyant qu’il n’aurait pas le temps de mener à terme son travail de vérification, Foakes  exprimait, en des termes on ne peut plus flatteurs, son désir que ce fût Green lui-même qui poursuivît cette investigation érudite « si la mort se montrait trop impatiente ». Il lui faisait part en outre de sa crainte de voir tomber le manuscrit entre « de mauvaises mains », suite à une récente tentative de cambriolage dont il avait fait l’objet.
    Cette lettre, reçue par Green le 23 octobre 1895 (et maintes fois publiée depuis) avait encore ceci de très particulier que, sous la signature de l’antiquaire avait été inscrit une étrange suite de signes :

Wun.kam : Me III 2 Ve (115-130)

Il va sans dire que cette dernière inscription avait de quoi susciter la perplexité d’Aaron Green, qui la considéra bientôt comme une simple référence de bibliothèque que Foakes avait dû gribouiller pour lui-même en d’autres circonstances.

*

Deux mois plus tard, alors que M. Green et moi collaborions à la réalisation d’une édition critique de The Witch of Edmonton2, nous apprîmes avec tristesse le décès de Foakes. Ce  fut à cette funeste occasion que mon jeune confrère porta à ma connaissance la fameuse lettre que j’évoquai à l’instant. Aaron s’interrogeait sur les démarches qu’il était censé engager à l’égard de ce manuscrit. La lettre constituait-elle une autorisation suffisante pour entrer en possession d’un tel bien? Pouvait-il se permettre d’aller réclamer le manuscrit à la veuve de l’antiquaire ? En l’absence de toute indication précise concernant la nature du document en question, comment pourrait-il s’assurer qu’il réclamerait précisément le manuscrit mentionné dans la lettre ?
Ne pouvant guère lui apporter de réponses satisfaisantes (un critique littéraire a surtout l’art de soulever des problèmes), je lui suggérai de se rendre à la propriété de Foakes et de présenter à sa veuve la lettre du 23 octobre en guise d’attestation.
Voyant bien que toute cette histoire suscitait chez moi un vif intérêt, Green me proposa de l’accompagner dans cette démarche, ce que je fis avec un grand plaisir, comme tout passionné d’histoire pourra s’en douter.
C’est ainsi que par un après-midi de décembre, Green et moi nous retrouvâmes dans le cabinet d’étude de feu le professeur Foakes à la recherche d’un « étrange rouleau manuscrit », selon les termes employés dans la lettre. Malheureusement — et comme nous pouvions nous y attendre — le document n’était pas exposé en évidence dans le cabinet et il y avait tout lieu de croire (étant donné la crainte du professeur le voir tomber « en de mauvaises mains ») qu’il avait été placé en lieu sûr.
Mme Foakes, qui ne partageait visiblement pas l’intérêt de son défunt époux pour les vieilleries, n’avait montré aucune réticence à nous laisser fouiller dans ses affaires (elle aurait même apprécié, semblait-il, qu’on la débarrassât de ce qu’elle décrivait comme un « tas de babioles »), mais elle n’avait pu nous donner aucun renseignement sur le manuscrit acheté quelques mois plus tôt par son mari aux enchères. Elle n’était pas même au fait d’une telle transaction. 
Nous ne pouvions ainsi compter que sur notre patience et les maigres indications d’un disparu.

Ce que j’appelle le cabinet d’étude de Foakes consistait en réalité en deux pièces attenantes, communiquant par une seule porte et trois petites marches. Il y avait d’un côté une belle pièce faisant office de bibliothèque et de bureau, de l’autre ce qu’il est convenu d’appeler un « cabinet de curiosités » — une petite chambre carrée, d’aspect passablement lugubre, mais où nombres de reliques du passé avaient été soigneusement disposées comme un peintre organise les éléments de son tableau. 

Au terme de plusieurs heures de recherches infructueuses, Aaron se rappela la mystérieuse inscription au bas de la lettre de Foakes et en vint à la supposition suivante :  ne pouvait-elle correspondre à des références permettant de localiser le manuscrit dans la bibliothèque même du défunt ?  Cela n’avait rien d’improbable, mais nos espoirs furent vite déçus : ni les ouvrages ni les étagères ne portaient le moindre numéro classificatoire. Foakes organisait les rayons de façon thématique, sans même indiquer par quelque moyen que ce fût les catégories dévolues à chaque étagère — rien de moins étonnant pour une bibliothèque privée.

Alors que la nuit commençait à tomber et que nous étions sur le point de repartir bredouille, Aaron fut pris d’une illumination. Il tira soudain la lettre de sa poche, la considéra avec un enthousiasme renouvelé en relisant plusieurs fois  l’inscription finale à voix basse. « Je crois savoir ce que c’est, m’annonça-t-il enfin avec émotion, toujours absorbé par la note. Puisque cette lettre m’est personnellement adressée, Foakes a dû rédiger une note que je sois parfaitement en mesure de décoder. Or quand un professeur de lettre a-t-il l’occasion de manipuler des chiffres romains et arabes ? » Je compris aussitôt où mon ami voulait en venir. Il suggérait que la ligne cryptique pouvait contenir la localisation d’un passage d’une pièce de théâtre, l’acte étant généralement indiqué en chiffre romain, la scène et les vers concernés en chiffres arabes.
En relisant à nouveau l’inscription, l’hypothèse me parut particulièrement crédible :

Wun.kam : Me III 2 Ve (115-130)


Les deux derniers chiffres entre parenthèses pouvaient fort bien correspondre à la référence des vers à consulter, tandis que le III romain et le 2 arabe pouvaient renvoyer respectivement à l’acte et à la scène d’une pièce donnée. Mais s’agissant des termes « Wun.kam. », « Me » et « Ve », leur signification m’échappait encore.
« Il faut être logique, reprit Aaron, réfléchissant à voix haute. Si Foakes entend nous renvoyer à un passage précis d’une pièce de théâtre, il faut que la note contienne non seulement les numéros d’acte et de scène, mais également le titre de la pièce en question. Ce titre doit donc être sous nos yeux… »

Pour une raison qui n’apparaîtra que plus tard, il m’importe de rapporter avec précision les termes de notre échange et les étapes de notre raisonnement commun. Je soulignerai  ainsi que ce fut moi, et non Aaron, qui avançai alors l’hypothèse suivante : puisqu’il est d’usage, dans notre profession, de souligner les titres d’ouvrages, il était envisageable que les syllabes « Me » et « Ve », toutes deux soulignées, fussent des composantes du titre recherché.  Et le fait que les deux fragments commençaient par une lettre capitale pouvait être l’indice qu’ils correspondaient aux premières syllabes des deux mots lexicaux composant le titre en question.   
Fort de cette hypothèse, je m’apprêtai à chercher un recueil des œuvres shakespeariennes (afin d’en consulter la table des matières) quand Foakes — dont la mémoire a toujours été plus efficace que la mienne — prononça d’une voix aussi émue qu’assurée un titre qui aurait dû me venir tout de suite à l’esprit : « The Merchant of Venice ».

C’était là en effet la piste la plus séduisante, aucune autre pièce du barde ni d’un autre dramaturge de la renaissance (à notre connaissance) ne présentant ses deux syllabes dans leur titre. Par ailleurs, Aaron Green avait consacré sa thèse de doctorat et plusieurs articles à cette comédie, qu’il connaissait mieux que toutes les autres parmi le répertoire shakespearien3.  Il n’était donc pas impossible que Foakes ait choisi de solliciter précisément cette pièce en guise de clin d’œil à son ancien élève. 

Comme mon lecteur pourra s’en douter, Green et moi gagnâmes d’un même mouvement le rayon de la bibliothèque dédié aux œuvres du Barde.
Aucune édition indépendante du Marchand de Venise ne s’y trouvait, mais notre regard se posa au même instant sur un épais recueil d’œuvres complètes. Le large format du volume semblait parfaitement approprié à la dissimulation d’une page manuscrite.
    Nous déposâmes précautionneusement l’ouvrage sur le bureau de Foakes et cherchâmes le passage indiqué par notre informateur d’outre-tombe.
« Acte deux, scène sept. Acte trois, scène une… scène deux, nous y voilà ! »
Notre exaltation retomba aussitôt. A la page correspondante, nul manuscrit caché, pas même une note de Foakes : le texte de ce bon vieux William, ni plus ni moins. Nous étions-nous trompé d’ouvrage ? Une autre édition du Marchand de Venise se trouvait-elle dissimulée quelque part dans le cabinet ?
Posant le doigt sur le passage indiqué par la note (les vers 115 à 130) Greene émit la supposition que Foakes avait sans doute mentionné ces vers-là, non pas pour que nous parvenions au feuillet où se trouvait inséré le manuscrit, mais parce qu’ils devaient recéler en eux-mêmes un nouvel indice.
    Le passage en question, cité ci-dessous, débute au moment où Bassanio, prétendant de la belle Portia, décide de passer l’épreuve « des coffrets » — cette espèce de loterie amoureuse organisée par le père de Portia afin de déterminer lequel de ses prétendants pourra l’épouser. Bassanio choisit le coffret de plomb et y trouve un portrait de Portia (sur lequel il va bien sûr longuement s’extasier) ainsi que, sur un parchemin, un poème lui expliquant qu’il a « gagné » la main de sa bien-aimée. Le passage indiqué par Foakes s’arrête juste avant la découverte du contenu du parchemin.


Bassanio. What find I here?
[Opening the leaden casket]
Fair Portia's counterfeit! What demi-god 

Hath come so near creation? Move these eyes?
Or whether, riding on the balls of mine, 

Seem they in motion? Here are sever'd lips, 

Parted with sugar breath: so sweet a bar 

Should sunder such sweet friends. Here in her hairs 

The painter plays the spider and hath woven
A golden mesh to entrap the hearts of men, 

Faster than gnats in cobwebs; but her eyes
How could he see to do them? having made one, 

Methinks it should have power to steal both his 

And leave itself unfurnish'd. Yet look, how far
The substance of my praise doth wrong this shadow 

In underprizing it, so far this shadow 

Doth limp behind the substance. Here's the scroll
The continent and summary of my fortune.
[/i]



Dans la mesure où le passage s’achèvait sur la découverte, par le personnage, d’un rouleau (scroll) d’une grande importance, il était à présent évident pour Aaron et moi que nous avions correctement décodé le cryptogramme de Foakes. Néanmoins, alors que nous pensions obtenir une réponse en consultant cet extrait, nous nous retrouvions confrontés à une nouvelle énigme. Un examen minutieux de la page ne nous révéla aucune anomalie dans l’impression, aucune modification, de quelque espèce que ce fût, du texte original.
     Le seul détail qui retint brièvement notre attention était la présence de deux minuscules tirets tracés au crayon dans la marge, l’un en face du deuxième vers (« Fair Portia ‘s counterfeit ! What demi-god ») et l’autre en face du huitième (« The painter plays the spider and hath woven »).
    Ces deux vers pouvaient-ils être les deux fragments d’un nouvel indice ? C'était douteux : leur liaison formait une phrase incomplète, dénuée de sens, et syntaxiquement incorrecte :

La si belle contrefaçon de Portia ! Quel demi-dieu…
Le peintre joue les araignées et a tissé


L’inversion des vers donnait un résultat plus satisfaisant d’un point de vue grammatical, mais guère plus éclairant :

Le peintre joue les araignées et a tissé
La si belle contrefaçon de Portia. Quel demi-dieu...



Lorsqu’on n’est pas sûr de chercher au bon endroit, on met généralement moins de cœur à l’ouvrage. C’est ce qui se produisit en l’occurrence : n’étant pas convaincus que les deux tirets marginaux avaient été tracés pour attirer l’attention d’Aaron ou pour que les deux vers soient lus successivement, nous abandonnâmes rapidement nos tentatives de donner sens à ces curieux distiques. Comme le passage évoquait une « contrefaçon » dans le sens d’un portrait, nous explorâmes néanmoins le cabinet, ainsi que le reste de la demeure des Foakes, à la recherche d’une gravure pouvant représenter la Portia shakespearienne, mais en vain.

Comme il commençait à se faire tard, nous décidâmes d’en rester là et de ne revenir que lorsque nous aurions trouvé d’autres pistes à explorer.


  1) On lui doit notamment un monumental Shakespeare and Marlowe Lexicon (London, 1876), ainsi que Thomas Kyd, William Shakespeare, and French Renaissance Literature. (Oxford University Press, 1880)

2)  William Rowley, Thomas Dekker, John Ford (1658 pour la première publication)


3) Voir notamment, Aaron J. Green, « La figure du juif dans The Merchant of Venice et dans The Jew of Malta » (1892)




(à suivre)
« Modifié: 31 Mai 2015 à 18:57:01 par holden5 »

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Re : Le manuscrit Foakes
« Réponse #1 le: 13 Février 2015 à 18:31:20 »
Intéressant, l'idée que ce texte soit à la fois le manuscrit et l'histoire de ce manuscrit... Si j'ai bien compris !

En tous les cas, un beau sujet d'étude, surtout pour celui qui a lu "Manuscrit trouvé à Saragosse" de Jan Potocki.
« Modifié: 13 Février 2015 à 18:35:00 par Ned Leztneik »
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Re : Le manuscrit Foakes
« Réponse #2 le: 13 Février 2015 à 18:34:52 »
Ah, eh bien non, l'idée n'est pas aussi complexe. Il faudrait peut-être que je change le titre pour éviter cette confusion-là  :mrgreen:


Citer
En tous les cas, un beau sujet d'étude, surtout pour celui qui a lu "Manuscrit trouvé à Saragosse" de Jan Potocki.
Je l'ai dans ma bibliothèque, j'avais beaucoup apprécié ma lecture, mais étonnamment j'avais abandonné après quelques chapitres. Je vais peut-être retenter le coup :-)

Merci pour ton passage!
« Modifié: 13 Février 2015 à 18:37:46 par holden5 »

Hors ligne Ned Leztneik

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Re : Le manuscrit Foakes
« Réponse #3 le: 13 Février 2015 à 18:39:17 »
Dommage, j'aurais bien vu le manuscrit y apparaître, à un moment ou un autre, les exégètes se battre entre eux, une suite retrouvée plus tard, des luttes entre services secrets pour voler le manuscrit, parce qu'il constitue une preuve historique qui ne doit pas être divulguée, ce genre de choses...

Mais sois sûr que je suivrai ce fil avec intérêt.
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Re : Le manuscrit Foakes
« Réponse #4 le: 13 Février 2015 à 18:39:53 »
Oh mais attends, le MS va faire son apparition (enfin, je ne veux pas m'auto-spoilé hein!)


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partie 2/4
« Réponse #5 le: 15 Février 2015 à 11:35:32 »
*

Trois jours plus tard, alors que mes obligations professionnelles m’avaient empêché d’accorder la moindre pensée aux énigmes de Foakes (je m’étais engagé, en plus de mon projet éditorial, à donner dès le mois de janvier une conférence sur « la dimension comique dans The Spanish Tragedy de Thomas Kyd»4), Aaron vint me trouver dans le bureau que nous partagions à Trinity College. Sans dire un mot, il abattit une énorme encyclopédie zoologique sur mes feuilles de notes.
— Page 622, fit-il avec un large sourire.
— N’es-tu pas censé être à Londres en visite ? lui demandai-je tout en me mettant en quête de la page indiquée.
— J’ai préféré écourter mon séjour. Tu comprendras vite pourquoi.
Les pages 622 et 623 étaient consacrées à différentes espèces d’arachnides. Sous la gravure de chaque araignée étaient inscrits un nom en latin et une brève description morphologique.
— Depuis quand t’intéresses-tu aux insectes ?
Primo, les araignées ne sont pas des insectes. Deuzio, elles sont mes meilleures amies depuis ma visite au Natural History Museum il y a deux jours, m’expliqua Aaron. Par une coïncidence dont je ne reviens toujours pas, la solution de notre énigme s’est retrouvée sous mes yeux alors que j’accompagnais ma petite nièce dans le vivarium.
Tandis qu’il parlait (retardant avec un malin plaisir l’instant de la révélation), je parcourus attentivement la page 622 à la recherche de quelque détail intéressant. Je tombai vite sur un nom qui suscita en moi une certaine surprise, sans pour autant me fournir immédiatement la « solution de notre énigme ».
L’une des araignées représentées avait pour nom scientifique Portia Fimbriata.
— Tu ne comprends pas ? s’étonna Aaron, un peu exalté. Souviens-toi des deux vers que Foakes a mis en évidence dans le passage du Marchand de Venise. Dans le premier, il est question, tu t’en souviens, d’une « contrefaçon de Portia ». Dans le second d’un peintre « jouant les araignées ». Pour moi, c’est une évidence : Foakes voulait que nous fassions le lien entre le nom Portia et le terme d’araignée. Nous avons à tort cherché une gravure représentant le personnage de Portia, alors que Foakes nous désignait son homonyme à huit pattes !
    L’explication était plausible, mais il restait à interpréter la première partie du message codé, le mystérieux « Wun.Kam. ». Quand je demandai à Aaron ce qu’il en faisait, il éclata de rire. « Retournons chez Foakes, je te le dirais sur place. »
*

Le lendemain matin, nous étions ainsi de retour chez notre ancien maître, bien déterminés à mettre la main sur quelque chose pouvant avoir un lien avec l’araignée exotique. L’objet de nos recherches demeurait certes assez vague, mais nous avions tout de même fait un pas en avant : comme l’épistémologie nous l’a appris, on ne saurait trouver quoi que ce soit sans la moindre idée préconçue de ce que l’on cherche !
Alors que je m’apprêtais à explorer de nouveau la bibliothèque, Aaron me fit comprendre que c’était inutile.
— Allons directement dans le cabinet de curiosités, fit-il. Ou devrais-je plutôt dire : « dans la Wunderkammer » ?
Aaron appuya bien sur les syllabes « Wun » et « Kam » pour que je saisisse tout de suite le lien avec la note cryptique de Foakes.

Etant donné la quantité impressionnante de reliques, bibelots et œuvres d’arts que le cabinet renfermait — ou plus exactement exposait à l’œil du visiteur — nous n’avions guère prêté attention, lors de notre premier passage, à certains éléments relevant davantage de l’histoire naturelle que de l’histoire stricto sensu : planches botaniques de belle exécution, ossements de toutes tailles, boites vitrées contenant diverses espèces de papillons etc.
N’étant plus à présent en quête d’un livre ou d’un portrait de femme, nous aperçûmes bientôt, sur l’une des étagères, une boite entomologique au centre de laquelle avait été déposée une représentante de la gente arachnide. Sous la partie vitrée, une petite plaquette métallique, vissée dans le bois, indiquait « Portia Fimbriata ».
L’épaisse araignée, reposant sur un fond d’étoffe écarlate, paraissait fausse.  C’était le cas : en ouvrant la vitrine pour nous en saisir, nous pûmes constater qu’il s’agissait d’une reproduction en cire, plutôt grossière au demeurant. Une « contrefaçon de Portia ».
L’examen de la figurine sous tous ses angles ne nous révéla cependant rien d’intéressant.  Aaron eut alors l’idée de soulever le revêtement en soie rouge couvrant le fond de la boîte. Simplement posé sur le bois, le bout de tissu n’offrit aucune résistance, mais rien n’avait été dissimulé en-dessous. 
Je fis remarquer à Aaron que le pan de bois portant le nom de l’animal était muni de deux minuscules poignées. Elles devaient permettre d’ouvrir un tiroir situé dans la partie inférieure de la boîte.
— Mon cher Jerome, commenta Aaron, Bassanio avait son coffret, voici le nôtre !

En ouvrant le petit tiroir, nous y trouvâmes un petit rouleau, fermé par un bout de ficelle. C’est ainsi que, avec une joie semblable à celle d’un chercheur d’or ayant atteint son but, nous entrâmes en possession de ce document fort intriguant qui serait plus tard appelé la « feuille » ou le « manuscrit Foakes ».

  4) La conférence fut finalement annulée, mais le lecteur intéressé par le sujet pourra se reporter à mon article  « No Kydding : humour in The Spanish Tragedy »  paru dans la revue English Drama Studies (vol.12, n°4, p.95-123)

(à suivre)
« Modifié: 31 Mai 2015 à 17:51:28 par holden5 »

MillaNox

  • Invité
Re : Portia Fimbriata - essai sur le manuscrit Foakes
« Réponse #6 le: 16 Février 2015 à 14:23:59 »
Salut holden,

C'est parti !
Citer
C’est au terme d’un long et pénible dilemme qu’il lui a semblé préférable de porter ces éléments à la connaissance du public, alors que les interprétations et les commentaires enthousiastes concernant le MS fleurissent dans toute notre « académie des lettres anglaises ». Amicus Plato etc.
Pourquoi MS pour manuscrit de soakes ??

Citer
    Cette lettre, reçue par Greene le 23 octobre 1895 (et maintes fois publiée depuis) avait encore ceci de très particulier que, sous la signature de l’antiquaire avait été inscrit une étrange suite de signes :
Green

Citer
Il va sans dire que cette dernière inscription avait de quoi susciter la perplexité d’Aaron Greene,
Green

Citer
Ne pouvant guère lui apporter de réponses satisfaisantes (un critique littéraire a surtout l’art de soulever des problèmes),
:D

Citer
Ne pouvant guère lui apporter de réponses satisfaisantes (un critique littéraire a surtout l’art de soulever des problèmes), je lui suggérai de se rendre à la propriété de Foakes et de présenter à sa veuve la lettre du 23 octobre en guise d’attestation.
Ne pouvant ignorer que toute cette histoire suscitait chez moi un vif intérêt, Greene me proposa de l’accompagner dans cette démarche, ce que je fis avec un grand plaisir, comme tout passionné d’histoire pourra s’en douter.
bof le double début de phrase + Green

Citer
Foakes organisait les rayons de façon thématique, sans même indiquer par quelque moyen que ce fût les catégories dévolues à chaque étagère.
le même alourdit

Citer
Rien moins d’étonnant pour une bibliothèque privée.
"rien de moins" ? +  ça veut pas dire l'inverse de ce que tu veux dire ?  :\?

Citer
Par ailleurs, Aaron Greene avait consacré sa thèse de doctorat et plusieurs articles à cette comédie, qu’il connaissait mieux que toutes les autres parmi le répertoire shakespearien3.
Green

(partie2)
Citer
Sans dire un mot, il abattit une énorme encyclopédie zoologique sur mes feuilles de notes.
hihihi je visualise bien  :D

Citer
— Depuis quand t’intéresses-tu aux insectes ?
les araignées ne sont pas des insectes ;)

Citer
Nous avons à tort cherché une gravure représentant le personnage de Portia, alors que Foakes nous désignait son homonyme à six pattes !
non non non !!! les araignées ont 8 pattes, ce ne sont pas des insectes  ^^

Citer
comme l’épistémologie nous l’a appris, on ne saurait trouver quoi que ce soit sans la moindre idée préconçue de ce que l’on cherche !
ahah bien trouvée la remarque ^^

Citer
— Mon cher Jerome, commenta Aaron, Bassanio avait son coffret, voici le nôtre !
Jérôme ?

Citer
En ouvrant le petit tiroir, nous y trouvâmes un petit rouleau, fermé par un bout de ficelle.
rhoo je m'était imaginer un gros rouleau va savoir pourquoi !

Bon bon bon ! C'est du bon ça !!  ^^
Comme d'hab, plume impeccable qui nous plonge dans l'ambiance, le décor, les persos... J'aime beaucoup !
L'histoire est intrigante, j'avais peur que tu gardes un ton pompeux scientifique comme tu annonçais un "essai", mais en fait tu tournes ça en narratif à énigmes, c'est excellent !  ^^
Et donc je veux la suite !!!!!

à très vite ici j'espère ^^

Milla

Hors ligne holden5

  • Prophète
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Re : Portia Fimbriata - essai sur le manuscrit Foakes
« Réponse #7 le: 17 Février 2015 à 17:05:47 »
@Milla
Un grand merci pour ta lecture attentive.

Citer
Pourquoi MS pour manuscrit de soakes ??
MS, c'est la manière abrégé de parler d'un manuscrit, enfin ce n'est peut-être le cas qu'en anglais. Il faudra que je vérifie :-)

Citer
les araignées ne sont pas des insectes
Alors, oui, j'en ai conscience. :D Mais j'aime bien l'idée que le personnage lui-même se plante tant il n'est pas scientifique... Il faudrait peut-être que l'autre le corrige. Je vais voir ça.


Citer
on non non !!! les araignées ont 8 pattes
Exact, merci pour l'info!  :-[


Citer
Jérôme ?
Comme il n'y a pas d'accent sur le prénom anglais, j'hésite à le franciser...

Citer
L'histoire est intrigante, j'avais peur que tu gardes un ton pompeux scientifique comme tu annonçais un "essai", mais en fait tu tournes ça en narratif à énigmes, c'est excellent !
Oui, c'est la difficulté qui s'est présentée à moi : m'éloigner un peu de l'essai pour écrire une histoire, mais sans trop sortir du cadre. Chaud!

Content que ça te plaise en tout cas. La suite est au four, il ne manque plus qu'à mettre le glaçage.  :)


Merci encore pour ton retour et tes corrections !

Hors ligne holden5

  • Prophète
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partie 3/4
« Réponse #8 le: 18 Février 2015 à 12:14:11 »
Brève analyse du manuscrit Foakes

Si le document est désormais connu d’une grande partie du public universitaire, il n’est sans doute pas inutile, pour un lectorat moins familier de ce secteur de la recherche, d’évoquer brièvement son contenu et les premières conclusions formulées à son sujet. Le professeur Aaron Green ayant été le premier à l’étudier — conformément au souhait de Foakes, il entreprit toute une série d’analyses avant de rendre son existence publique — je me contenterai ici de citer mon confrère, en retranscrivant notamment certains extraits de son article « D’un manuscrit inhumé par E. Foakes, » (août 1896)

Concernant l’aspect matériel du manuscrit, Green indique ceci (p. 4):

« Il s’agit d’une feuille de papier de format in-folio (environ 34 cm X 21,5 cm), dont seule la partie recto a servi de support d’écriture. Une petite tâche d’encre est toutefois encore visible au verso, dans la partie supérieure gauche. Aucune trace de colle ou de couture ne permet de supposer que la feuille ait jamais fait partie d’un ouvrage en tant que tel.

L’auteur recourt à une écriture dite « secrétaire » pour le corps du texte, mais à une écriture cursive pour les éléments correspondant à des didascalies. Le document présente par ailleurs de très nombreuses ratures et reformulations, indiquant que nous pourrions bien avoir affaire, non pas à l’œuvre d’un scribe, mais à un brouillon d’auteur . »

M. Green en vient ensuite à la teneur même du texte manuscrit :

« La présence de deux indications scéniques (« Enters Herw. », et « Exeunt ambos ») ainsi que, sur la droite, d’une marge d’environ 2 cm où sont manifestement inscrits les noms de deux personnages prenant successivement la parole (« Herw. » (1) et « Am. » (2)) permet raisonnablement d’affirmer qu’il s’agit ici d’un fragment d’œuvre dramatique. L’usage du vers blanc en pentamètre iambique — forme privilégiée par les dramaturges élisabéthains et jacobéens — ne fait qu’apporter confirmation à cette hypothèse.
Reste à identifier la pièce en question. Est-il possible d’y reconnaître une œuvre du répertoire anglo-saxon qui soit parvenue jusqu’à nous sous forme imprimée ? Si ce n’est pas le cas, quelles suppositions est-on en droit de formuler concernant l’auteur et la datation du document ?
Disons-le immédiatement : il n’existe aucune pièce subsistante faisant appel à deux protagonistes dont les noms pourraient s’abréger en « Herw.» et « Am. », et le dialogue se tenant entre les personnages ne correspond à aucun texte connu de nous.

Néanmoins, la scène n’est pas sans faire écho à l’une des plus célèbres du barde, à savoir la tragédie Hamlet (c.1600) D’une part, la lecture du texte fait apparaître que ledit « Herw. » est le fantôme d’un roi, père du personnage « Am. », et que ce fantôme exhorte son fils à venger sa mort en tuant le meurtrier et usurpateur « Feng. » : le schéma est en tout point le même que dans les scènes 3 et 4 de l’acte I de Hamlet.
D’autre part, les noms abrégés des personnages semblent évidemment correspondre à ceux de trois protagonistes majeures de la légende du prince danois tel que la rapporte l’historien du 13ème Sextus Grammaticus et l’écrivain français François de Belleforest : à savoir Amleth, Horwendill, et Fengus.

Il est cependant douteux que le manuscrit soit un premier brouillon de Shakespeare lui-même : l’écriture du Barde de Stratford, connue de nous notamment par son testament, est sensiblement différente de celle de l’auteur du manuscrit Foakes.

On sait en revanche qu’il existait au moins une version dramatique de Hamlet précédant celle de Shakespeare, version baptisée « Ur-Hamlet » par la critique, et dont la rédaction serait antérieure à 1589. Dans son introduction au Ménaphon de Robert Greene,  publié cette année-là, l’écrivain Thomas Nashe révélait en effet l’existence de ce « premier Hamlet » en  indiquant que : "Lu à la lueur d’une bougie, Sénèque peut inspirer de belles formules (…) et si vous savez l’implorer par un matin glacial, il vous permettra de composer des Hamlet entiers (whole Hamlets)"


Green concluait son exposé de la façon suivante :

Il m’apparaît fort probable, au terme d’un examen graphologique minutieux et d’une réflexion approfondie, que le manuscrit Foakes ne peut être que l’un de brouillon de ce Ur-Hamlet, et que l’auteur en est Thomas Kyd lui-même, auteur d’une des premières tragédies de vengeance à succès, The Spanish Tragedy. »


Constats accablants


   
Ces conclusions de Green, conférant au manuscrit Foakes une valeur inestimable, ne furent jamais sérieusement remises en question par la critique. Le fait que le défunt professeur ait fait preuve d’une si grande réticence à rendre son manuscrit public a été, je crois, unanimement perçu comme un gage d’authenticité du document, et la rigueur  bien connue de Green en tant que chercheur lui a valu la plus grande confiance de la part de ses confrères.
     Dès le mois de septembre 1896, le British Museum acheta ainsi à prix fort le manuscrit à la veuve de Foakes — qui dut sans doute, à cette occasion, se réconcilier avec les « vieilleries » de son défunt époux.

    C’est ici que je souhaiterais communiquer au public un certain nombre de constatations susceptibles d’ébranler les certitudes établies. Le lecteur partagera ou non mes soupçons, traitera avec mépris ou considération mes allégations, mais nul ne doutera qu’il était de mon devoir de lui signaler des faits d’une telle nature. 

     Le premier de ces faits remonte au 15 juin 1897, soit près d’un an après la publication de l’article de Green. Comme je l’ai signalé, Aaron et moi partagions un bureau à Trinity College — une pièce exiguë, enfumée par nos excès de tabac, où régnait toujours un certain désordre de paperasse et de livres. Un collègue commun, dénommé Earnest Duprey, se présenta ce jour-là en début d’après-midi et sembla déçu de ne pas trouver Aaron, momentanément absent. Comme je lui demandais si je pouvais transmettre un message, M. Duprey m’indiqua qu’il souhaitait simplement connaître la date précise d’une conférence à laquelle Aaron et lui était conviés le mois suivant. Soucieux de rendre service, je me permis d’aller consulter l’agenda qu’Aaron avait laissé sur son bureau. Je trouvai la date en question et la communiquai à M. Duprey.
      Dans le mouvement, une petite feuille cartonnée s’était échappé des pages de l’agenda et était tombée au sol. En la ramassant, je constatai qu’il s’agissait d’une carte de visite d’assez grand format : dans le coin supérieur gauche apparaissait les coordonnées d’Edmund Foakes. La carte portait également un court message adressé à mon collègue : 

Mon très cher Aaron,
Me feriez-vous l’honneur d’une visite vendredi prochain à partir de 14h ? Je vous saurai gré de n'informer personne de cette éventuelle rencontre.
Bien à vous,
Edmund K. Foakes
Oxford,  16 octobre 1895


L'aspect confidentiel de cette invitation ne manqua pas de susciter en moi une certaine surprise, mais ce fut surtout la date indiquée sous la signature qui avait quelque chose de très intrigant : Green avait reçu cette note une semaine seulement avant la lettre dans laquelle Foakes lui donnait des nouvelles de sa santé et lui faisait part de sa formidable découverte. Si Green s'était bien rendu à ce rendez-vous, l'intervalle aurait été étrangement court entre la rencontre et la réception de la lettre. Enverriez-vous par écrit des nouvelles de votre santé à un proche venu vous rendre visite deux jours plus tôt ? Et si vous étiez en possession d'un manuscrit fort singulier, attendriez-vous que ce proche ait pris congé de vous pour lui annoncer la nouvelle par courrier ? 
Je me souvins alors que, à la date mentionnée, Green s'était absenté pendant l'après-midi, alléguant un examen médical de routine.
Cela me sauta à la figure : j’avais été dupé.


Fait étonnant, l'amitié que nous portons à autrui nous conduit parfois à envisager comme insignifiantes, voire irréelles, certaines de leurs attitudes qui, pour un regard extérieur et désintéressé, les rendent fort suspects. Aussi décidai-je de ne pas tirer sur le fil du mensonge, et je reléguai cette découverte dans quelque tiroir obscur de mon esprit.

Mais si une part de moi-même refusait de suspecter « activement » mon collègue ou de mettre en cause son honnêteté à mon égard, je me surpris un jour, au cours d'un bref séjour à Londres, à pénétrer dans le Natural History Museum, où je me mis, presque malgré moi, à suivre les panneaux indiquant le vivarium. Là, je demandai à un agent d'entretien où se trouvaient les araignées de type Portia Fimbriata. L'homme fronça un peu les sourcils puis m'assura qu'il n'y avait pas, à sa connaissance, d'individus de cette espèce au musée.
Lorsque je lui indiquai qu'un de mes amis affirmait avoir vu ce type d’araignée deux ans plus tôt, il parut fort sceptique, mais alla tout de même demander confirmation à un collègue plus âgé. Ce dernier, un homme d’une soixantaine d’années, m'apporta spontanément un cahier dans lequel avaient été répertoriées les acquisitions du vivarium depuis une dizaine d'années. Tout y était : espèces, quantités, dates, montants des transactions. Sur les cinq pages de la catégorie "arachnides", mon araignée shakespearienne n'apparaissait pas.
Aaron avait-il pu faire erreur en m'indiquant qu'il avait eu son illumination dans ce musée-ci ? Etait-ce ma propre mémoire qui me jouait des tours ? De nouveau, j'accordai à M. Green le bénéfice du doute, mais mes suspicions à son égard se virent fortement renforcées ce jour-là, et je commençai à m'interroger sur ce que ses probables mensonges pouvaient bien signifier.
Quel intérêt aurait-il pu avoir à me faire croire qu'il avait résolu l'énigme de la note au Natural History Museum si la révélation lui était venue d'ailleurs? Pourquoi me dissimuler une rencontre avec Foakes, alors que leur amitié m'était parfaitement connue et que je n'aurais jamais rien perçu d'anormal à ce qu'ils se retrouvent en dehors du cadre professionnel ? Je dois l'admettre, une hypothèse scandaleuse commençait à prendre forme dans mon esprit mais, par cette magie du déni, je n'osai encore la formuler complètement en moi-même.

Mes découvertes me conduisirent cependant à mener une autre petite enquête. Foakes avait écrit dans sa lettre du 23 octobre avoir « récemment » fait l'acquisition du manuscrit au cours d’une vente aux enchères. Or, dans les six mois précédant l’envoi du billet, il apparaissait qu'une seule vente de manuscrits aux enchères avait été organisée à Londres : celle faisant suite au décès du fameux libraire Christopher Knot, dont la boutique était située à Fleet Street. Je décidai donc de consulter le catalogue des ouvrages et manuscrits mis aux enchères par la famille Knot : bien que la quantité d'oeuvres listées y fût faramineuse (on prévoyait pas moins de cinq journées de ventes), je puis vous assurer que ce catalogue ne mentionnait pas le moindre manuscrit pouvant correspondre de près ou de loin à celui dont Foakes aurait fait l’acquisition.   



*


   
Si tout cela renforçait mes soupçons, je manquais encore de preuves irréfutables. Il me parut dès lors approprié de procéder à ce que les joueurs de carte appellent « un coup de bluff. » Je m’étonne encore de l’audace dont je fis preuve à cette occasion, mais je savais qu’une confrontation franche avec M. Green ne pouvait mener qu’à une impasse : s’il m’avait menti ou caché certaines pratiques répréhensibles, il n’hésiterait pas, devant mes interrogations, à nier les faits ou à élaborer de nouveaux mensonges pour contrecarrer mes insinuations.
    Il n’est guère aisé de rapporter ses propres faits et gestes quand ceux-ci sont, en eux-mêmes, dignes d’un certain opprobre, mais j’ose croire que mon lecteur me les pardonnera en constatant l’efficacité qui fut la leur. Voici donc ce que je fus réduis à commettre dans le but de faire surgir la vérité.

     Supposant que M. Green (c’est ainsi que je me réfère à lui dorénavant, notre lien d’amitié étant définitivement rompu) — supposant que M. Green s’était bel et bien rendu à l’invitation secrète de Foakes, il me semblait fort probable que Mme Foakes (qui ne quittait que rarement sa propriété) avait eu connaissance de cette rencontre et qu’elle avait donc feint de ne pas reconnaître Green, quelques jours plus tard, lorsque je l’avais accompagné pour notre investigation. Or, si Mme Foakes avait joué la comédie, c’est qu’elle devait être complice de la supercherie fomentée par son époux et mon collègue. 
     Ce n’était là que des probabilités, mais je ne risquais rien à me fonder sur elles pour tendre mes filets — ou devrais-je dire plutôt pour « tisser ma toile ».
     Le piège que je mis en place était d’une simplicité biblique : je rédigeai à l’adresse de Green  une lettre signée « Mrs F. » dont le contenu était le suivant :

« Ma conscience m’interdit de taire plus longtemps la vérité. Je me rendrai dès demain au commissariat de police. N’ayez crainte, notre franchise nous vaudra le pardon du Seigneur ».

J’ignorais si Mme Foakes était particulièrement bigote, et si sa conscience l’importunait de quelque manière, mais ce fut le seul mobile de dénonciation que ma pauvre imagination parvint à concevoir.


*

Quand notre secrétaire vint apporter le courrier, le lendemain matin, M. Green et moi étions en pleine discussion sur les différents candidats à un poste de lecteur qui venait de s’ouvrir dans notre département. Green, assis de l’autre côté de mon bureau, mordillait sa pipe avec scepticisme tandis que je faisais l’apologie d’un des postulants.
    Quand l’enveloppe que je lui avais adressée atterrit enfin sous ses yeux, il ne lui accorda qu’un bref coup d’œil.  Au lieu de l’ouvrir immédiatement, il se mit à contester mes arguments et à faire valoir les atouts d’un autre candidat. Tandis qu’il parlait, il se saisit mécaniquement de l’enveloppe et se mit nonchalamment à la faire tournoyer entre son index et son pouce, laissant de temps à autres une de ses tranches s’abattre contre mon bureau — autant vous dire que je ne prêtais plus qu’une attention très confuse à ses propos.
    A court d’arguments, lassé par le sujet de notre conversation, Aaron se tut enfin et, déposant sa pipe sur mon bureau, s’enfonça confortablement dans son fauteuil pour décacheter l’enveloppe.
     Je pris un air aussi détachée que possible tandis que mon cœur s’emballait dans ma poitrine.
     Green tira la lettre de l’enveloppe et la déplia avec une certaine nonchalance.
     Sa réaction déciderait de tout : s’il n’avait rien à cacher, il me ferait part de sa perplexité devant cette note incompréhensible, il rirait même de son absurdité. S’il était impliqué dans quelque manigance — comme je le croyais — il ne pouvait que s’enfoncer dans le mensonge et être saisi de panique.
     Son regard se figea dans une expression ahurie, je le vis pâlir subitement.
— Tout va bien ? demandai-je.
Faisant aussitôt mine de sortir de quelque rêverie, Green me renvoya un large sourire : 
—   Oh ! simple coup de fatigue, mon cher Jerome. J’ai encore passé une bonne partie de la nuit à retravailler mon article.
—   Et moi qui te croyais troublé par la lettre !
—   Non, m’assura-t-il. J’ai juste eu un peu de mal à comprendre qui m’écrivait. C’est un très vieil ami qui demande de mes nouvelles.
    Jouant la décontraction avec un art consommé, il remit la missive dans l’enveloppe, qu'il plia en quatre et glissa comme si de rien n'était dans la poche intérieure de sa veste.
     Il retourna s’installer à son bureau et, pendant de longues minutes, ne dit pas en mot. Sans le regarder, je devinai à ce seul silence toute l’anxiété et les interrogations qui devaient l’agiter.
    Au bout de quelques instants, comme je pouvais m’y attendre, il prétexta avoir une « petite course » à faire et m’informa qu’il serait de retour dans le courant  de l’après-midi.
    Malgré un vague sentiment de culpabilité, je ne pus m’empêcher de sourire en imaginant le dialogue qui était sur le point de s’engager entre Green et Mme Foakes.

(à suivre)
« Modifié: 31 Mai 2015 à 17:57:59 par holden5 »

MillaNox

  • Invité
Re : Portia Fimbriata (3 parties)
« Réponse #9 le: 18 Février 2015 à 15:35:45 »
Wéééééééééé ! la suite !!!  :bonpublic:

alors...
Citer
« Il s’agit d’un feuille de papier de format in-folio
une feuille ou un feuillet

Citer
L’usage du vers blanc en pentamètre iambique
je meurs....  :mrgreen: trève de plaisanterie, ça donne bien le ton ce genre de truc, je sais pas d'où tu les sors mais c'est balaise si tu comprends ce que t'écris  :D

Citer
Il est cependant douteux que le manuscrit soit un premier brouillon de Shakespeare lui-même : l’écriture du Barbe de Stratford

poils au menton !  :D

Citer
Thomas Kyd lui-même, auteur d’une des première tragédie de vengeance à succès,
premières tragédies ?

Citer
Le lecteur partagera ou non mes soupçons, traitera avec mépris ou considération mes allégations, mais nulle doutera qu’il était de mon devoir de lui signaler des faits d’une telle nature. 
nul

Citer
Cela me sauta à la figure : j’avais été dupé.
un "!" ?

Citer
Eau bout de quelques instants, comme je pouvais m’y attendre, il prétexta avoir une « petite course » à faire et m’informa qu’il serait de retour dans le courant  de l’après-midi
Au  ^^

Rhooo mais rhoo !!! ça craint tout ça ! Il vont peut être en venir aux mains, et tout ! Et si ça se trouve c'est Green et Mrs F qui ont empoisonné Foakes !!Et puis pourquoi comment et sapristi ?!  :D La suite !!! La suiteuh !!!!  :D

@+

Milla

PS : La suiteuh !!!! LA SUITEUH !!!!!!!!!!!!!!!!

Hors ligne holden5

  • Prophète
  • Messages: 753
Re : Portia Fimbriata (3 parties)
« Réponse #10 le: 18 Février 2015 à 16:49:47 »
Rhho les fautes! Heureusement que tu es là, Milla :-D Merci pour tes corrections très utiles.

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Il est cependant douteux que le manuscrit soit un premier brouillon de Shakespeare lui-même : l’écriture du Barbe de Stratford

poils au menton !
ça c'est un beau lapsus!  :D Tu sais que j'avais écrit Natural Mystery Museum dans le premier jet ?  :o



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PS : La suiteuh !!!! LA SUITEUH !!!!!!!!!!!!!!!!
Merci pour ton impatience !

H.
« Modifié: 18 Février 2015 à 16:54:24 par holden5 »

MillaNox

  • Invité
Re : Portia Fimbriata (3 parties)
« Réponse #11 le: 18 Février 2015 à 19:43:47 »
Citer
Natural Mystery Museum
j'hésite entre  :D :D et  :coeur: :coeur:
les deux du coup !  ^^

(j'ai pas trop fait de remarques globale et sur le fond parce qu'à ce stade, j'attends d'avoir le tout pour dire ;) )

Hors ligne holden5

  • Prophète
  • Messages: 753
Portia Fimbriata 4/4
« Réponse #12 le: 19 Février 2015 à 11:59:55 »
De retour à Trinity College, sur les coups de trois heures, le docteur Green présentait tous les signes d’une perplexité extrême. Son visage poupin, aux pommettes habituellement écarlates, était à présent d’une pâleur morbide. Ses grands yeux d’un bleu délavé s’agitaient nerveusement dans leurs orbites, aveugles à tout ce qui les entouraient. 
     Assurément, il venait d’apprendre de la bouche même de Mme Foakes qu’elle n’était pas l’auteur de la lettre de repentir — ce qui impliquait qu’une tierce personne, assez fourbe pour se faire passer pour la veuve, connaissait toute la vérité.
    M. Green ralluma sa pipe d’une main fébrile et, se postant devant la fenêtre de notre bureau, se mit à fumer en silence. Sa respiration était lourde et saccadée. De ma place, je remarquais que sa nuque blonde était trempée de sueur : ses cheveux fins, d’ordinaire impeccablement peignés, y formaient de petites mèches fiévreuses et désordonnées. 
    Il n’est guère agréable de savoir un ami en tort et de concevoir des stratagèmes pour lui faire avouer la vérité. Mais il est tout aussi déplaisant de comprendre qu’un proche nous a manipulé de la façon la plus machiavélique qui soit. Mon lecteur comprendra donc que j’éprouvais alors un étrange mélange de pitié et de ressentiment.
    C’était le moment pour moi de donner le coup de grâce.  A ma manière, je décidai de soumettre M. Green au test du « Piège à Souris », tel Hamlet sondant l’âme du roi Claudius.
— Dis moi, Aaron. Te souviens-tu de la supercherie de John Payne Collier ?
Après quelques secondes sans réaction, Green fut saisi d’un infime tressaillement et, stupéfait, se retourna vers moi.
— Collier…le faussaire ?
— Oui, ce type qui avait prétendu avoir trouvé un exemplaire du second Folio de Shakespeare chez je ne sais plus quel libraire. Il avait allégué que l’ouvrage contenait des notes d’un vieux correcteur ayant vécu à l’époque même du Barde.
— Cela me dit quelque chose, en effet, articula péniblement mon jeune collègue.
— Eh bien, cette vieille entourloupe ainsi que notre propre enquête chez Foakes m’ont donné l’inspiration pour un projet de nouvelle. Puis-je te demander ton avis sur les grandes lignes de mon histoire ?
    Green me fixait d’un regard interdit. Implacable, je poursuivis.
— Vois-tu, il s’agirait de mettre en scène un professeur qui, pour une raison ou une autre, déciderait, au terme de sa vie, de contrefaire un document ancien —disons un poème perdu, datant du Moyen Age ou de la Renaissance. Afin qu’on ne le suspecte pas d’être un escroc, le professeur, malin comme un singe, affecterait une prudence digne de tout esprit vraiment scientifique : il ferait mine de pas vouloir rendre sa trouvaille publique de façon trop hâtive, il la cacherait dans quelque recoin secret de son cabinet et — preuve suprême de sa bonne foi : il rendrait l'âme avant même d’avoir pu dévoiler son manuscrit au grand monde !  Mais afin que la découverte de la relique soit tout de même assurée, il lui faudrait je pense, un complice dévoué : quelqu’un qui sache précisément où serait caché le document, mais qui puisse feindre de le retrouver par ses propres moyens. Et peut-être — j’attends ton avis sur la question — peut-être serait-il encore plus astucieux d’introduire une tierce personne dans l’intrigue, un protagoniste innocent qui pourrait constater que l’autre ne savait pas d’avance où se trouvait la précieuse relique. L’innocent, plus ou moins guidé ou manipulé par le complice, trouverait d’ailleurs par lui-même certains éléments permettant de faire avancer l’enquête.  Que penses-tu de tout cela ?
    Sans lui laisser le temps de répondre, je repris sur un ton parfaitement ingénu :
—  Ma principale difficulté consiste à trouver des mobiles aux faussaires. Pourquoi le professeur créerait-il un document s’il ne peut profiter lui-même de l’enthousiasme public qu’il pourrait susciter ? Et en quoi le complice aurait-il quelque intérêt à jouer le jeu du professeur ? J’hésite encore sur ces points, mais il serait peut-être intéressant, pour le professeur, d’exploiter à la fois la piste de la « réputation posthume » et la piste crapuleuse. On pourrait imaginer qu’il souhaitait mourir en sachant que son nom serait bientôt attaché à un document d’une valeur littéraire incomparable, et que la vente de ce document permettrait à sa veuve de vivre confortablement — on pourrait même envisager que le professeur ait de lourdes dettes de jeux et souhaite que sa femme soit en mesure de les essuyer. Quant au complice, je ne vois que deux mobiles possibles : l’un noble, l’autre beaucoup moins. Ou bien il serait mû par une dévotion sans bornes à l’égard du professeur, ou bien il espèrerait toucher un certain pourcentage sur la vente de ce manuscrit « hors de prix ». Mais il est vrai, les mobiles, c’est ce qu’il y a de moins intéressant, l’écrivain ne les invente qu’après coup : ils ne sont là que pour apporter un peu de crédibilité au récit qu’on veut de toute façon raconter. Alors dis-moi, penses-tu que mon histoire peut valoir quelque chose ?
    Après un long moment d’hésitation, Green marmonna :
— Il manque une résolution. Comment les faussaires seront-ils confondus ?
— C’est juste, répondis-je, je n’y avais pas encore songé… Il suffirait sans doute que l’ « innocent » découvre que le complice lui a menti sur un point de détail, ou bien qu’il trouve, dans l’agenda du coupable, par exemple, un document fort compromettant… une lettre témoignant d’entretiens secrets entre le professeur et son élève, par exemple.

    La réaction de Green ne se fit pas attendre. Avant même que j’eus fini de parler, il s’empara d’une chaise et vint s’installer à mes côtés. A voix basse, il m’implora de l’écouter, de bien vouloir croire qu’il n’avait agi que par une reconnaissance sans faille à l’égard de cet « excellent homme » qu’avait été notre maître commun. A en croire mon ami, Foakes était rongé depuis plusieurs années par l’idée que son nom n’entrerait pas dans l’histoire en dépit de la qualité de ses contributions à la recherche universitaire. Notre professeur avait passé sa vie entière à ne viser qu’un seul but — offrir une « position surplombante » à son patronyme dans l’immense paysage de la Pensée — et le sentiment que tous ses efforts avaient été vains avait fini par le jeter dans un gouffre sans fond de désespoir. C’est alors qu’il avait eu l’idée du « coup d’éclat » qui empêcherait son précieux nom de sombrer « injustement » dans l’oubli.
— Cela s’appelle un péché d’orgueil, commentai-je avec une sincère indignation. Nous n’avons pas le droit de mettre en balance la vérité et la mémoire d’un seul homme.
— Par pitié, Jerome !  s’exclama Aaron, essaie de comprendre une seconde de quoi il s’agit. Je ne te parle pas d’un dilettante voulant se faire passer pour un grand homme. Je te parle d’un grand homme ayant trouvé une manière, certes un peu osée, de graver son nom à la place qu’il mérite.
     L’argument ne parvenait pas à me convaincre. J’avais beau comprendre les aspirations de Foakes — n’étant pas moi-même insensible aux charmes de la Gloire — rien ne me semblait pouvoir justifier une supercherie d’une telle portée.
     Comprenant que je ne cèderais pas, Green s’empara d’une feuille de papier qui trainait sur le bureau et y inscrivit une somme d’argent dont il n’est pas nécessaire de rapporter le montant précis dans cet essai.
— Le pourcentage qui m’est revenu dans la vente du manuscrit est dérisoire, me dit-il alors, mais accepterais-tu que je te verse ceci en l’échange de…
    J’avais peine à croire à ce qui était en train de se passer : Green tentait d’acheter mon silence.
— Nous n’avons plus rien à nous dire, dis-je avec fermeté.
Piqué au vif, Green bondit alors de sa chaise, se précipita vers la porte et la verrouilla d’un geste vif. Mais une fois tourné vers moi, il se figea dans une expression parfaitement hagarde : celle d’un homme qui a perdu une bataille décisive.
— Que comptes-tu faire, Aaron ? Me tuer ?
    Evidemment, il ne pouvait être question de me supprimer en pleine journée dans l’enceinte même de l’université. En outre, Green, l’homme le plus débonnaire qu’il m’ait été donné de connaître, n’avait pas l’étoffe d’un assassin. Sans doute avait-il compris tout cela lui-même, à l’instant précis où sa main avait agrippé le verrou. 
— Il y a fort à croire, articula-t-il enfin avec la résignation d’un condamné à mort, que ta nouvelle s’achèvera dans les larmes et dans le sang.
     Ayant prononcé ces paroles mystérieuses, il me salua d’un simple hochement de tête et prit congé sans même prendre la peine de refermer la porte derrière lui. J’étais loin de me douter, en dépit de ce que son ultime réplique pouvait avoir de funeste, que je ne le reverrais jamais plus.


*

A ce jour, personne ne sait ce qu’il advint du Docteur Aaron Green, officiellement porté disparu la semaine qui suivit notre dernier entretien. Aurait-il été victime de quelque règlement de compte, comme voudraient le croire ses proches parents ? La disparition d’un pistolet personnel, constatée par l’épouse même d’Aaron au cours de l’enquête de police, avait suggéré à tout un chacun que le jeune professeur devait se méfier de quelque chose, qu’il croyait sa vie en danger, et par conséquent qu’il avait pu être victime d’un assassinat. Le présent témoignage suggérera à n’en point douter une issue bien différente, quoique tout aussi tragique.
    L’auteur de ces lignes serait grandement soulagé de savoir son vieil ami bien portant dans quelque pays étranger, mais il ne cache pas sa crainte que Green, redoutant de voir son propre nom entaché par un scandale, ait gagné à l’insu de tous ce pays dont on ne revient pas.   Combien de fois a-t-on pu voir les aspirants à la lumière, menacé de disgrâce, se réfugier sans retour dans la nuit la plus ténébreuse ?
« Modifié: 10 Juin 2015 à 10:30:27 par holden5 »

MillaNox

  • Invité
Re : Portia Fimbriata (nouvelle complète)
« Réponse #13 le: 19 Février 2015 à 22:01:45 »
Héhé, la fin !! C'est parti !  ^^

Citer
Ce type qui avait prétendu avoir retrouvé un exemplaire du second Folio de Shakespeare contenant des « notes » d’un vieux correcteur ayant vécu à l’époque même du barde ?
cette phrase contient beaucoup d'information, je pense que tu gagnerai à la couper en deux pour la fluidité et la clarté, surtout dans un dialogue.

Citer
— Eh bien, continuai-je, cette vieille entourloupe et notre propre enquête chez Foakes m’ont donné l’inspiration pour un projet de nouvelle.
:D :D (et là, dans l'adaptation cinématographique, on aperçoit Holden5 par la fenêtre !)

Citer
il fait mine de pas vouloir rendre sa trouvaille publique de façon trop hâtive,
même en dialogue, le "ne" me manque ici

Citer
On pourrait imaginer qu’il souhaiterait mourir en sachant que son nom serait bientôt attaché à un document d’une valeur littéraire incomparable, et que la vente de ce document permettrait à sa veuve de vivre confortablement
j'y ai pensé mais à ce stade, je me dis carrément que le professeur foakes n'est pas mort et qu'il se planque ! Ah ah ! Suspense !!! (bawi quoi, chui à fond dans l'enquête  :D :D)

Citer
Mais il est vrai, les mobiles, c’est ce qu’il y a de moins intéressant, l’écrivain ne les invente qu’après coup : ils ne sont là que pour apporter un peu de crédibilité au récit qu’on veut de toute façon raconter.
:D Nan, t'as quand même pas décidé du mobile en écrivant cette partie ??

Tout lu !

Mais, mais, mais !!!!!!!!!!!! Mais non !!!! Tu vas pas nous planté là quand même ????
Et je suis sûre que tu vas répondre "Si"  ><

Bon.
Reprenons.
C'est ultra bien écrit, très prenant (enfin moi je me suis prise au jeu), l'ambiance est vraiment super bien rendue, les persos crédibles.
L'idée de la contrefaçon pour l'argent est intéressante, les deux hypothèses fonctionnent (Aaron qui prend sa part de fric ou qui est maxi dévoué à son ancien mentor, tout ça dans l'idée que foakes voulait mettre sa femme à l'abri du besoin après sa mort imminente).
Mais la conclusion ne me va pas. ça donne une impression de non résolu, Aaron claque la porte sans plus flipper que ça (genre paniqué chui démasqué), le lecteur reste sur des suppositions et n'a pas de confirmation. Voire même je m'attendais à un coup d'éclat final (foakes vivant, aaron et Mrs F amants, ou ce que tu veux d'autre qui relèverait de ton génie).
Mais il est vrai que le texte étant présenté comme un article dénonciateur de la vérité, tu ne peux pas confondre Aaron de façon trop claire puisque sinon l'article ne devient plus nécéssaire...  :\?
Il pourrait peut-être tout dire au narrateur tout en brulant les preuves (maigres, c'est aps faux) devant lui pour qu'il ne puisse plus rien prouver, d'où l'article ?
Bon, il faut absolument attendre d'autres avis, qui seront sûrement plus éclairés que le mien. ça reste un texte excellent, je salue le talent !

Merci beaucoup !!

Milla

Hors ligne holden5

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Re : Portia Fimbriata (nouvelle complète)
« Réponse #14 le: 19 Février 2015 à 22:15:41 »
@milla

 J'adore tes propositions de fins alternatives ! Je suis content d'avoir ton ressenti sur cette fin, dont je ne suis pas moi-même satisfait à 100% (bien qu'elle me plaise par certains côtés) J'y apporterai sûrement des modifications nécessaires lorsque j'aurai pris un peu de recul sur le texte. En tout cas, pour mon prochain texte à rebondissements, je te solliciterai comme consultante dès la phase de conception  :D

Sinon oui, il y avait bien une intention de faire allusion à l'écriture même de cette nouvelle, mais je te rassure, j'avais réfléchi aux mobiles dès le début (mais sans pencher complètement pour tel ou tel...)  :)


Encore un grand merci d'avoir eu le courage de tout lire et de tout commenter. Ça m'est très utile et tes com' m'ont tous semblé très justes   :D

H.


 


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