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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Les amants de Mecche

Auteur Sujet: Les amants de Mecche  (Lu 2248 fois)

Hors ligne kosmos

  • Tabellion
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Les amants de Mecche
« le: 13 Juin 2013 à 14:12:23 »
Petites notes d'avant lecture:
Dashain:   Festival le plus important au Népal, en honneur à la déesse Durga. Le festival dure quinze jours
Kal Ratri: Huitième nuit du festival de Dashain. La « nuit noire »
Tika: Poudre de couleur posée sur le front par les aînés ou par les prêtres, en signe de bénédiction.
Devas:   Dieux de la mythologie hindoue
Kojagara poornima: « L’éveil » Dernière nuit du festival de Dassaïn, pleine lune.




Le voile des nuages s’est dissipé avec la lueur matinale. L’avion amorce sa descente et nous caressons le sommet des collines. On distingue d’abord quelques maisons entre les sentiers de terre, puis des femmes qui marchent pieds nus, portant sur leur dos des paniers remplis de feuilles pour les animaux domestiques. Des enfants jouent à se rouler dans la terre ocre et sèche d’une cour d’école. C’est un chahut silencieux, vu de mon hublot. Nous sommes si près que je reconnais les champs et les toits de villages que j’ai déjà traversés… Le village de Mecche. C’est là que je dois me rendre, justement ! Nous le survolons, et j’ai envie de demander à une hôtesse d’arrêter l’avion et de me laisser descendre, comme dans ces bus de campagne qui déposent les gens juste devant chez eux. Mais nous poursuivons inexorablement notre route, et les collines s’ouvrent bientôt sur la plaine de Katmandou. Une longue journée de marche me sépare de Mecche, de l’image que je viens d’apercevoir comme dans un vieux film muet.

On est le huitième jour du festival de Dashaïn.
Bidur m’attendait avec impatience et son sac est déjà prêt. Il a hâte de rejoindre sa famille. A peine suis-je sorti de l’aéroport que nous montons dans un taxi, puis dans un bus, et finalement à l’arrière d’un tracteur, avant d’atteindre le sentier de Mecche, d’où il faut poursuivre à pied. A travers les rizières, d’abord, vers l’amont d’une rivière rocailleuse ensuite, et enfin le long du col qui nous mènera à son village.

Nous nous arrêtons en chemin devant une scène singulière. Sur une petite étendue de pâturage en abord d’un village, une foule est réunie autour d’un buffle attaché à un piquet. Le festival de Dashaïn commémore la victoire de la terrifiante déesse Durga sur un démon à la forme de buffle, à son huitième jour, par une vague effrénée de sacrifices d’animaux. La foule est là pour assister à la mise à mort de cette nouvelle incarnation du démon.
Un jeune homme du village a été choisi pour accomplir l’honorable besogne. Il avance lentement vers le buffle, prononce quelques paroles rituelles, et le frappe sur la nuque d’un grand coup de machette. Mais la lame rebondit sur le cuir de la bête, sans même qu’elle ne réagisse… Consternation chez les gens du village. Un grand-père se lève et veut prendre la machette des mains du jeune homme pour le remplacer. On l’en empêche. Un autre suggère d’aiguiser la machette, ce que s’empresse de faire le jeune homme. Le grand-père proteste et on l’envoie ronchonner ailleurs.
Le deuxième départ est donné. Le jeune approche du buffle avec un peu moins d’assurance cette fois-ci. On sent le pas du novice. Il brandit la machette dans les airs, cligne nerveusement des yeux, et frappe. La machette s’enfonce dans la chair de l’animal, mais pas assez profondément. Celui-ci, soudainement conscient de son sort, hurle et tente de se défaire de ses liens.  Le jeune homme, intimidé, s’éloigne. Le piquet casse, et le buffle court frénétiquement dans toutes les directions, faisant fuir ceux qui étaient venus assister à la scène. Revient le grand-père armé d’une hache. Il se précipite vers sa proie, la frappe lourdement sur la nuque, et s’acharne à élargir l’entaille ouverte par le premier coup de machette. Il est seul à présent à poursuivre le buffle, qui continue de se débattre et d’essayer de se libérer du piquet qui le suit comme un boulet.
Au bout de quelques minutes, le buffle s’agenouille enfin, pour le coup de grâce. Le vieillard a vaincu. L’animal se couche lentement, lève les yeux vers le ciel une dernière fois, et offre son sang bénit aux gens du village, qui accourent maintenant pour s’en enduire les bras et les jambes.
La corrida sacrée est terminée. Nous poursuivons notre route.


Il est déjà très tard quand nous arrivons épuisés au village de Mecche. Personne n’est là pour nous accueillir. La nuit est si noire que Bidur semble avoir de la difficulté à trouver sa propre maison. Il me demande de l’attendre un instant et part réveiller un voisin au hasard pour emprunter une lampe. Je m’assieds sur un vieux tronc d’arbre et savoure ce premier moment de repos. J’ai l’impression d’avoir les genoux rouillés et les plantes des pieds comprimées entre des étaux. Mon corps demande le sommeil avec tant d’insistance que je pourrais m’allonger et passer la nuit sur ce tronc d’arbre. Les échos de nos pas résonnent encore dans ma tête, comme un métronome.
Des gargouillements dans mon ventre me rappellent qu’il est plus commode, dans les villages sans installations sanitaires, de se délester des repas du jour pendant la nuit, et je pars trouver un buisson éloigné des habitations. Malheureusement, le seul buisson que je parvienne à débusquer à l’air si triste de me voir qu’il éclate en sanglots.  Intrigué, je le contourne, et aperçois une jeune femme qui pleure. Elle est recroquevillée devant ce qui semble être un vieux dessin, rappelant de meilleurs jours sans doute, et elle verse des larmes rouges…
« Ca y est, j’ai retrouvé la maison ! » Bidur me cherche avec sa lampe. Je trouverai un autre buisson plus tard…
 
Le neuvième jour de Dassaïn.
Je suis réveillé par le père de Bidur, qui marmonne les prières qu’il récite depuis dix mille matins en se levant. Il est un peu moins de six heures et le jour pénètre timidement à travers ma fenêtre en bois. J’attends que la voix du père flotte vers la maison voisine pour me rendre discrètement jusqu’au point d’eau du village, afin d’être présentable pour les retrouvailles.

Le seul point d’eau du village est divisé en plusieurs bassins ; certains pour se laver, d’autres pour recueillir de l’eau potable. Il est abrité par des arbres robustes, les banyans, et surplombé par une cour étroite, qui sert de lieu de palabre aux vieux du village.
Ce matin la cour est vide, et un seul bassin est occupé. Une jeune femme, qui ressemble étrangement à mon apparition de la veille, est en train de s’y laver. Elle est habillée d’un sari rouge au tissu très fin, que l’eau colle contre sa peau, laissant ainsi entrevoir les contours de ses seins et une partie de son ventre. Je ne sais pas si elle m’a vu. J’observe ses mouvements délicats, la manière adroite qu’elle a de faire glisser le savon sous l’étoffe, et sa façon mélancolique de scruter le reflet de son visage sur la surface de l’eau. J’essaie d’imaginer ses journées, sa personnalité, à partir de ces maigres indices, et songe à tous ces destins que l’on croise sans jamais les mêler au nôtre ailleurs que dans de douces rêveries, à ces femmes que l’on aperçoit qu’un instant, mais dont la grâce et la physionomie sont assez envoûtantes pour perturber nos pensées, les transformer en rencontres imaginaires le temps d’un trajet. Certaines trop distantes parce que trop différentes, intouchables. Comme elle. Si je devais l’aimer il me faudrait abandonner tout autre destin que celui de façonner ma vie sur la sienne, faire dévier les lignes parallèles de nos passés différents pour leur donner une chance de se fondre en un avenir commun, tissé d’un lien assez solide pour que nos routes ne se séparent plus. Une aventure destinée au monde imaginaire seulement.
Je la salue d’un « namaste » à peine audible, qui semble tout de même la surprendre, comme si je venais de faire irruption dans sa douche. Pourtant ici les bains sont communs, et je suis plutôt étonné que nous soyons seuls. Je l’observe encore un instant, de manière discrète, puis fait mine de me concentrer sur mes propres ablutions. Mais mon attention est partagée entre mon bain et le sien, entre les courbes dessinées par le sari sur sa peau, et l’attente du regard furtif qui trahira, chez elle, un attrait semblable pour mon corps. Je guette ses réactions, espère des coups d’œil timides vers mes jambes, mon torse nu, ou bien vers mon visage. C’est un jeu de séduction invisible, détourné. Je me lave avec des gestes lents, m’attarde autant que possible sur chaque partie du corps, afin de faire durer cette relation amoureuse, tirer un peu plus de plaisir à chaque nouvelle fois que nos yeux se rencontrent.
Elle ramasse enfin ses pots, son peigne et son savon, pose un sourire triste sur ses lèvres, et part. C’est bien elle que j’ai aperçue hier.

Alors que nous marchons vers le temple de Durga pour y déposer des offrandes, je mentionne cette double apparition à Bidur, lui demande s’il connaît cette jeune femme, que je trouve déjà énigmatique. Ma question a l’air de le décontenancer. Il part brusquement parler à son oncle, qui s’anime immédiatement et hoche la tête. Bidur me répond alors.
« Une femme qui pleurait, dans la noirceur de la Kal Ratri , des larmes rouges… Ca ne peut être qu’elle…
-   Qui ?
-   Une femme qui a disparu il y a très longtemps, bien avant que je sois né, pour des raisons étranges… On dit que son fantôme hante notre village depuis des décennies. Elle apparaît durant le festival de Dashaïn, et ne laisse qu’une seule personne l’apercevoir, à chaque fois. Les premiers qui l’ont vue ont rapidement été traités de fous, mais comme une personne différente chaque année confirmait son existence, les gens ont fini par y croire… Cette année, on dirait que c’est toi.
-   Ah… Et… Qu’est-ce que ça signifie ?
-   Rien. Cette année, c’est toi. C’est tout.»

Intrigué par cette histoire mais tout de même un peu incrédule, je pars à la recherche de mon fantôme le soir venu, pour tenter de lui parler. Quand je l’aperçois enfin, je découvre une femme pâle et sombre à la fois, absente… comme un fantôme. Elle ne me prête aucune attention, et semble flotter à la recherche de quelque chose, ou de quelqu’un. Des larmes, rouges et lourdes, s’écrasent derrière chacun de ses pas. Je ne suis plus sûr de savoir si ce sont bien les siennes. Des fois elle s’arrête, parle avec un animal nocturne, soupire, puis reprend sa route. Je la suis ainsi toute la nuit, et elle semble si préoccupée que les rares fois où elle regarde dans ma direction, c’est à travers moi. Quand l’aube se lève je l’abandonne et part me coucher, sans lui avoir glissé un mot.

Le dixième jour de Dashaïn.
Les jeunes ont traversé le pays pour rendre hommage aux aînés, qui en retour offrent leur bénédiction pour l’année à venir. Le père de Bidur a dix enfants, six belles-filles, trente-trois petits enfants, trois sœurs cadettes et quatre-vingt douze ans. Il ne compte plus, en outre, le nombre de nièces, de neveux et de voisins qui vont lui rendre visite pour recevoir la tika  de ses mains.  Mêmes prières, mêmes gestes rituels qu’il devra répéter durant les cinq prochains jours. Il a l’habitude.

Du riz enrobé de poudre rouge collante tombe sur mes vêtements. Mon front en est couvert, et le peu qui se décolle est tout de suite remplacé par le père de Bidur. « Il faut le garder toute la journée », m’explique une voisine, qui doit passer après moi. Je me lève pour lui céder la place, mais le père de Bidur me retient. Il prend un air solennel et me fixe longuement dans les yeux, sans détourner son regard. Je ne sais comment réagir, et la voisine, qui a pourtant su me guider tout au long de la cérémonie, semble elle aussi ignorer ce nouveau rituel. Il m’adresse enfin quelques mots, dont le sens m’échappe totalement, et me laisse sortir. 

Les onzième, douzième, treizième, et quatorzième jours. Le dernier jour du festival de Dashaïn.
On m’a traduit les paroles du vieil homme. Il a finalement compris que le fantôme de Mecche choisissait une personne chaque année pour l’aider dans sa quête, pour lui permettre de quitter le village définitivement et la délivrer de ses éternels retours. Il m’a demandé de la suivre et de découvrir ce qu’elle cherche.

J’ai marché dans ses pas durant cinq longues nuits. J’ai voulu lui parler, lui prendre la main. J’ai même essayé de me placer sur son chemin. Malheureusement, elle ne peut m’entendre ni me voir, et je n’ai aucun moyen de l’atteindre. Je regrette de ne pas lui avoir parlé le seul jour où j’aurais pu, au point d’eau. J’y suis retourné chaque matin, sans jamais la rencontrer.
Est-elle un fantôme le jour et moi la nuit ? Comment ai-je pu l’apercevoir au point d’eau, alors ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas parlé ? Je ne sais plus quoi penser de cette histoire, et me demande si le père de Bidur ne s’est pas trompé. Trop de questions hantent mon esprit fatigué. Je monte me détendre sur la balançoire mise en place pour les enfants à l’occasion du festival, au sommet du village.

La journée est très claire et on peut voir les cimes enneigées des plus hautes montagnes au Nord, au-dessus du vert des collines. Des petits cumulus viennent parfois cacher un sommet ou un col, pour ensuite le dévoiler sous un autre visage. La lumière changeante du jour transfigure les perspectives et les reliefs au fil des heures, et je reste à contempler le spectacle silencieux de ces mille paysages qui défilent devant mes yeux.
Un phénomène étrange se produit alors. Tandis que le soleil commence à disparaître derrière les montagnes, la lune, pleine et volumineuse, se lève à ses côtés. Je ferme les yeux un instant et les ouvre à nouveau... Je ne peux plus différencier les deux astres. Collés l’un à l’autre comme deux amoureux, on dirait qu’ils s’embrassent. Je me plais à imaginer des retrouvailles après une longue séparation…
Je réalise soudain que c’est la nuit qui tombe, et que dans quelques minutes je serai un fantôme à nouveau pour le fantôme de Mecche. Je ne pourrai plus l’aider. Je décide de tenter une dernière fois de la retrouver au point d’eau. Il me faut faire vite. Je descends en hâte de la balançoire, me retourne pour dévaler la pente en courant, mais m’arrête subitement. Elle vient d’apparaître à l’emplacement exact où j’étais assis.

Elle a quitté son sari rouge pour un linge blanc, presque transparent, qui laisse deviner les contours de son corps, sans toutefois les dévoiler complètement. Des larmes cristallines perlent sous ses yeux. Je songe qu’elle a plus l’apparence d’un rêve que d’un fantôme. Elle me fait signe d’approcher et de m’asseoir à ses côtés, sur un petit monticule qui me maintient à la même hauteur que la balançoire.
« Mon deuil annuel se termine cette nuit, avec la pleine lune. »
Elle se penche vers moi et pose sa main sur mon front. Du riz enrobé de poudre rouge collante tombe sur mes vêtements.
« Le soleil se couche...  Cette tika sur ton front me permettra de te voir et de te parler encore un peu.»
Je voudrais lui poser mille questions, élucider le mystère de son existence sans attendre, mais je sens qu’elle a déjà soigneusement préparé notre rencontre, ainsi que les mots et les gestes qu’elle allait m’adresser, comme un adieu avant un long voyage, alors je demeure silencieux et écoute son histoire…

« Je suis née dans ce village il y a plus de cent ans, et il fut un temps où je rêvais de le quitter chaque jour. Je n’étais pas plus malheureuse qu’une autre, mais songeais que l’univers était si immense qu’il devait y avoir d’autres mondes à découvrir. J’observais les nuages au-dessus de ma tête avec l’espoir que l’un d’eux daigne me prendre sur son dos, pour me porter vers d’autres cieux, en flottant tranquillement vers l’horizon.
Un garçon du village partageait ce même rêve et nous nous étions promis de partir ensemble quand nos cœurs seraient unis. Dès que j’avais un peu de temps libre j’allais le trouver chez lui et nous sortions durant des heures nous promener le long des sentiers abandonnés, en redonnant des noms aux plantes sauvages et en observant le ciel jusqu’à en être étourdis… Nous passions tant de temps ensemble que nos deux familles se rendirent vite compte de nos escapades. Les vieux du village jugèrent plus sage de nous marier au plus vite, et on fixa la date de nos fiançailles pour mes quinze ans. Seulement à cet âge-là, nous étions déjà bien intimes et avions commencé à découvrir certaines choses de l’amour que nos parents ne nous avaient jamais expliquées. Nous étions assez innocents aussi pour ne pas nous cacher, ce qui donna libre cours aux commérages.
Le jour de mes quinze ans, qui était aussi le septième jour du festival de Dassaïn, la veille des sacrifices, ma mère me mit en garde. Elle me prévint, crûment, que si jamais nous faisions l’amour avant les noces nous serions tous les deux réincarnés en buffles, car telle était la punition que les dévas  réservaient aux adultères. J’étais candide, mais pas à ce point. Et le soir même, comme par défi, je décidai de m’offrir totalement à mon amant, de découvrir les plaisirs qui nous étaient interdits… Nous nous enlaçâmes toute la nuit, dans l’obscurité, et ce fut les heures les plus lumineuses de mon existence.
Mais à la levée du jour, je découvris avec stupeur que les paroles de ma mère n’avaient pas été dites en l’air. La tête de mon fiancé s’était métamorphosée en une tête de buffle, et il beuglait à gorge déployée ! D’énormes larmes coulaient de ses yeux globuleux, et il agitait sa nouvelle tête désespérément, comme pour s’en délivrer. Par inadvertance, il me heurta le visage avec une de ses cornes. En voyant mes lèvres rougies par le sang, il s’enfuit, terrorisé, avant même que je ne puisse lui parler… 
Je partis immédiatement à sa recherche, terrifiée à l’idée qu’on puisse le confondre réellement avec un buffle et qu’il périsse sous un coup de machette. Ne le trouvant nulle part, je décidai d’avouer sa métamorphose aux gens du village, leur demandant d’interrompre les sacrifices tant qu’il n’aurait pas réapparu. Malheureusement personne ne m’écouta. On sacrifia un grand nombre de buffles mâles ce jour là, et je ne sais toujours pas aujourd’hui s’il fut l’un d’eux...
Il m’avait montré, la veille de notre nuit d’amour, un joli mais funeste dessin, qui m’avait fait frissonner. C’était la représentation d’un buffle qui scrutait les étoiles, le regard attiré par leur scintillement plein de promesses. Sa vie n’étant destinée qu’aux plus cruels labeurs et au sacrifice, il était naturel, m’avait-il expliqué, qu’il aspire à se réincarner dans un autre monde... J’avais encore ce dessin avec moi. Quand je le repris dans les mains après une longue journée de recherche, je découvris que la tête du malheureux buffle y avait été effacée, remplacée par le visage lisse et plein d’espoir de mon amant  disparu…
La dernière nuit du festival, quand toute recherche semblait vaine, je décidai alors d’accomplir notre rêve commun et disparaissais moi aussi de Mecche, à ma manière, en me promettant de revenir chaque année, entre la nuit de la Kal Ratri et de la Kojagara poornima , afin de le ramener avec moi un jour…
Et je le cherche toujours, même si il y a certaines choses que je ne comprends pas encore. Le dessin… Pourquoi je n’ai pas été changée en buffle moi aussi… Comment tu as pu m’apercevoir au point d’eau… C’était la première fois que quelqu’un semblait me voir à la clarté du jour. Je me suis dit que c’était un signe. Peut-être aurais-je dû avoir confiance et te parler… Maintenant il est trop tard, malheureusement. La lune est pleine et je dois rentrer chez moi, sinon je resterai prisonnière ici. Peut-être l’an prochain… »

Je regarde ses yeux avec tristesse, et elle m’offre un dernier sourire, comme pour me consoler, me dire « ce n’est pas grave, il me reste l’éternité… ». Elle lance ses jambes en avant, pour donner un mouvement de va-et-vient à la balançoire, et la balançoire s’emporte. Si haut, si loin, qu’elle semble flotter dans les airs. Et quand il me semble que les liens vont se briser, que la balançoire est si haute qu’elle va se retourner, le fantôme de Mecche se dresse avec légèreté, étend ses bras et plonge au milieu des astres. Elle trace une ligne blanche qui finit sa course dans un cratère endormi de la lune. Elle est rentrée chez elle.

« Elle est partie ?
-   Oui. Elle est partie seule, malheureusement, encore une fois...
-   J’arrive trop tard alors… Je suis monté aussi vite que j’ai pu, mais c’est difficile d’avancer avec ces cornes qui s’accrochent partout. »

Ces cornes ? Je me retourne et aperçois une tête de buffle qui se traîne péniblement vers moi. C’est lui ! Il n’y a aucun doute ! Je m’empresse de le ramasser et le pose sur la balançoire, lui explique que tout n’est pas perdu, que je sais où vit sa fiancée et que je connais même le chemin… Il n’a pas de pattes alors je pousse moi même la balançoire, court en avant et en arrière pour qu’elle prenne son essor plus rapidement. Et quand la balançoire est prête pour l’envol, je crie à la tête de buffle de desserrer les dents pour lâcher prise, et de se diriger, à l’aide de ses cornes, vers le gros cratère en bas à droite de la lune.
A l’intérieur du rêve où elle l’attend… Pour prolonger leur nuit d’amour, enfin. Infiniment.

« Modifié: 18 Juin 2013 à 11:33:31 par kosmos »

Hors ligne Aquarelle

  • Aède
  • Messages: 233
Re : Les amants de Mecche
« Réponse #1 le: 13 Juin 2013 à 16:49:15 »
Bonjour !

Citer
On est le huitième jour du festival de Dashaïn .
un espace en trop

Citer
Bidur m’attendait avec impatience et son sac est déjà prêt. Il a hâte de rejoindre sa famille.
Au début j'ai été un peu surprise par ce passé ("m'attendait"). A la seconde lecture ça ne m'a pas dérangée... Du coup je ne sais pas quoi pensé, je le signale quand même.

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Le grand-père n’y croit toujours pas et on l’envoie ronchonner ailleurs.
Je ne suis pas sûre de vraiment avoir compris : il ne croit pas que le jeune va réussir, c'est ça ?

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Les premiers gens qui l’ont vue ont rapidement été traités de fous,
Je trouve le "gens" inutile dans cette phrase.

Citer
Des larmes, rouges et lourdes, s’écrasent derrière chacun de ses pas
Alors là c'est du pinaillage comme je sais si bien faire, mais les larmes, elles tombent de ses yeux qui sont devant, du coup elles ne s'écrasent pas vraiment derrière elle. Bon, tu peux oublier cette remarque, elle est vraiment trop tordue.

Citer
Seulement à cet âge là, nous étions déjà bien intimes
cet âge-là

Citer
Elle me prévînt, crûment, que si jamais nous faisions l’amour avant les noces nous serions tous les deux réincarnés en buffles,
prévint

Citer
je décidai alors d’accomplir notre rêve commun et disparaissait moi aussi de Mecche,
disparaissais

Citer
Elle trace une ligne blanche qui finit sa course dans un cratère endormi de la lune. Elle est rentrée chez elle.
oh, c'est joli !

J'ai bien aimé ton histoire, la façon dont tu plantes le décor de façon d'abord très descriptive et sans introduire d'éléments fantastiques, et ce fantastique qui justement s'impose ensuite comme une évidence, sans qu'il soit questionné, à partir de l'apparition de la femme. J'ai bien aimé l'atmosphère du texte, j'ai trouvé qu'elle dégageait une part de rêve et de mélancolie :)

Hors ligne Ned Leztneik

  • Calame Supersonique
  • Messages: 1 942
  • Ressentir ou jouer ? C'est vous qui voyez !
    • La page de Ned
Re : Les amants de Mecche
« Réponse #2 le: 13 Juin 2013 à 16:54:18 »
Je reviendrai en lecture complète de ton texte, je dois me sauver. Avant d'oublier, j'ai noté une incohérence dans le premier paragraphe: j'ai du mal à imaginer que l'on puisse voir des feuilles dans un panier depuis un avion qui vole. Ou alors l'avion vole très bas et lentement, et il eut fallut le préciser.
Il est dit parfois que toutes les guerres ne sont que des guerres de religion. Alors dites-moi le nom de ce Dieu qui les autorise à tuer l'amour. (apologue d'Alegranza)
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Hors ligne kosmos

  • Tabellion
  • Messages: 59
Re : Les amants de Mecche
« Réponse #3 le: 13 Juin 2013 à 18:05:29 »
Merci Aquarelle pour ton attention aux details! c'est impressionant surtout sur un texte aussi long! (et ca me fait realiser qu'il doit encore y avoir plein d'autres erreurs du genre...)
Pour le grand-pere, c'est effectivement ca, mais c'est sans doute a formuler de maniere plus claire et plus elegante... merci en tout cas ca va me permettre d'ameliorer tous ces petits details...

Salut Ned, en fait le coup de l'avion est uen experience vecue, quand les avions approchent la cuvette de Katmandou, certains s'approchent vraiment pres des collines environnantes, c'est ce que j'essaie de transcrire. Aussi, le narrateur connait le pays et il sait ce que les femmes transportent. en fait c'est assez facile a reconnaitre ca a l'air de ca:
http://www.nepal-school-projects.org/Woman_with_Leaves.jpg

Hors ligne kosmos

  • Tabellion
  • Messages: 59
Re : Les amants de Mecche
« Réponse #4 le: 17 Juin 2013 à 14:42:08 »
Modifications terminees, merci Aquarelle!

Hors ligne Mirliflorette

  • Plumelette
  • Messages: 16
Re : Les amants de Mecche
« Réponse #5 le: 17 Juin 2013 à 19:29:20 »
Bonjour ! J'ai peur de ne pas pouvoir critiquer de manière très intéressante mais j'ai bien aimé ton texte, tout comme Aquarelle, j'ai trouvé que ça envoie du rêve.  ^^ Bien que ce soit un texte long pour moi à lire sur l'ordi, j'ai très vite accroché et je n'ai pas eu du mal à lire en entier, le style m'a paru fluide et efficace. Il y a juste cette phrase qui m'a posé des difficultés à la lecture, mais il se peut bien que ce soit uniquement moi : "Mon front en est couvert, et le peu qui se décolle est tout de suite remplacé par le père de Bidur." : j'ai "cru" que le père de Bidur jouait le rôle de remplaçant. Il m'a fallu un moment pour percuter, mais peut-être n'est-ce pas une faute, juste un lag de ma part xD  En tout cas, un chouette texte à mes yeux.

Hors ligne kosmos

  • Tabellion
  • Messages: 59
Re : Les amants de Mecche
« Réponse #6 le: 18 Juin 2013 à 10:30:45 »
Merci Mirliflorette!

Hors ligne voile59

  • Troubadour
  • Messages: 339
Re : Les amants de Mecche
« Réponse #7 le: 18 Juin 2013 à 12:48:46 »
Bonjour

Que dire de plus que Bravo. J'ai vraiment beaucoup aimé. Pourtant ce n'est pas le genre d'histoire qui me passionne.
Pour le panier, effectivement ce n'est pas exactement le genre de petit panier sous le bras de nos villageoises à nous. :mrgreen:
Avant de juger l'indien, Chausse ses mocassins

 


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