Mes chers compatriotes, le combat pour la survie des mots menacés d'extinction est si âpre, les ennemis de la langue sont si opiniâtres, que notre entreprise nous vaut, vous vous en doutez, pas mal d'empoisonnements. Mais nous n'avons jamais succombé et ne succomberons jamais à ces empoisonnements, pour la simple raison que nous avons eu, il y a fort longtemps déjà, la prudence de nous mithridatiser. De quoi s'agit-il ? Je vais vous le dire, puisque c'est le mot que nous sauvons aujourd'hui : la mithridatisation.
Qu'est-ce, comme dit la caissière ? C'est la tolérance à l'égard d'une substance toxique acquise par l'ingestion de doses progressivement croissantes de cette substance. Le verbe mithridatiser signifie « immuniser en accoutumant à un poison », et on en utilise le plus souvent la forme pronominale : se mithridatiser. Le mot vient, ça ne vous surprendra guère, du roi Mithridate VI Eupator, - Eupator ne veut pas dire qu'il a eu raison, mais qu'il était né d'un bon père -, Mithridate VI, donc, roi du Pont de 132 à 63 av. J.-C.. Je n'aurai pas le temps de vous raconter sa vie, qui fut une épopée guerrière ininterrompue, alternant les victoires éclatantes, les défaites cuisantes, et les résurrections stupéfiantes.
L'important n'est pas là. L'important est que le petit Mithridate ayant perdu son père à l'âge de onze ans, fut élevé par sa mère et par des tuteurs, dont il avait de bonnes raisons de penser qu'ils l'auraient volontiers, et l'une et les autres, empoisonné. Il eut donc l'idée, au cours d'un séjour de plusieurs années dans la montagne, d'ingérer des doses progressivement croissantes d'un certain nombre de poisons, ce qui lui permit, comme son nom l'indiquera après lui, de se mithridatiser. Racine a consacré à Mithridate une célèbre tragédie, et Mozart un nom moins célèbre opéra, Mitridate, Re di Ponto, dont nous allons entendre un extrait, une aria intitulée « Quel ribelle et quell'ingrato », c'est Mithridate en personne qui s'exprime par la voix du ténor Marcel Reijans. Mozart, de 0,30 à 1,00 Merci Marcel Je ne vous ai pas encore dit le plus terrible.
Dans ses vieux jours, c'est à dire à l'âge de 69 ans, Mithridate, délogé de son trône par son fils Pharnace, décide de mettre fin à ses jours en s'empoisonnant. C'est compter sans sa mithridatisation - il est vrai que notre héros ne peut pas encore connaître le mot-, mithridatisation qui rend caduque toutes ses tentatives. Le re di Ponto, la mort dans l'âme, est donc contraint de demander à l'un de ses guerriers de bien vouloir lui rendre le service de l'expédier lui-même ad patres,... vers les pères... et la boucle d'Eupator est bouclée.
- Simone, est ce que tu te sentirais capable, en cas de besoin, de te mithridatiser ?
- De me midartitrimaviser ?
- Non, de te mithridatiser.
- Redis moi ça ? De me martidritactitaser ?
- Non, je te parle de mithridatisation.
- Dimitrizatristation ?
- Non. Mithridatisation.
- Ah ! Mithridatisation !
- Et voilà. Ce sont les bienfaits de l'accoutumance.
- La quoi ? L'aksoumucoutance ?
Mes chers contrapritiotes, la prochaine fois, à la demande de l'association des pêcheurs cannois, nous chanterons la gloire du picarel, et de sa presque soeur la mendole, je ne veux rien dévoiler, mais je vous mets sur une piste : ce sont des poissons. Pas des poisons, des poissons.
Source: France Culture, 16.04.2006
Thème(s) : Littérature