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Elle avançait à une allure rapide, luttant contre un point de côté, la soif et la fatigue. C’était toujours la même chose : elle se levait plus d’une heure à l’avance, et il lui en fallait presque deux pour se préparer : qu’elle se lave, qu’elle se maquille, se parfume, se relave, et se remaquille, avant de choisir ses vêtements… Elle avait inventé une excuse pour la forme, mais elle savait très bien qu’il ne serait pas dupe. Et puis, ça faisait partie du jeu. C’était la première fois qu’ils se voyaient en vrai, et elle eut tout à coup peur, mais pressa le pas, et l’angoisse retomba aussitôt.
Pense à ce que tu vas manger. Tu vas te faire exploser la panse ! Et à l’œil, en plus, si tout se passe bien !Si seulement tout pouvait bien se passer. A vingt-cinq ans, elle avait encore du temps devant elle. Un peu. Encore fallait-il qu’elle ait des aventures, et là, c’était l’occasion ou jamais, après quoi elle deviendrait une vieille fille. Pas de celles qui séduisent de jeunes hommes et les manipulent pour s’enrichir. Pas non plus de ces veuves noires qui épousent les vieux bourgeois sur le point de mourir. Plutôt de celles qui vivront éternellement avec Mistigri, Minette et Pantoufle.
La rencontre s’était faite sur un site peu en vogue. Et peu importait le lieu, ils s’étaient immédiatement bien entendus. Au début, c’était juste histoire de parler, de décompresser. Et puis, au fil des semaines, puis des mois, des liens s’étaient tissés, et ils avaient décidé de franchir le cap de la rencontre en vrai, en chair et en os. Pourquoi était-elle aussi angoissée ? C’était comme s’ils se connaissaient depuis des mois ! Et même, ils
se connaissaient depuis des mois.
Bien qu’elle se fût mal imaginé aller plus vite, elle pressa encore un peu plus l’allure, et ses jambes devinrent douloureuses. Elle ne tarderait pas à arriver à bon port.
Encore heureux, parce que si je me remets à angoisser, je ne pourrai pas accélérer plus que ça, déjà que je ne pensais pas qu’on pouvait aller aussi vite sans courir…
Le restaurant était presque vide. Il y avait une dizaine de personnes, et toutes étaient seules. Toutes semblaient se ressembler, ou étaient cachées. Elle regarda dans tous les coins de la pièce, croyant le reconnaitre à chaque visage qu’elle rencontrait. Elle échangea un long regard avec l’un d’eux, mais n’insista pas outre mesure, de peur de se tromper. Alors, elle sortit son téléphone et composa son numéro. Une sonnerie, puis deux, puis trois.
« -Oui Mona ?
-Salut Konkon !, fit-elle de sa voix la plus enjouée possible malgré le stress, tout en se disant qu’il avait vraiment un pseudonyme à faire pâlir d’horreur même les plus aguerris des internautes. Je suis au restau, tu y es ?
-Oui, je suis à côté des toilettes. Je porte un pull gris.
-Tout le monde porte un pull gris…
-Mais pas à côté des toilettes. Tu me vois ? »
Il lui faisait signe depuis une table située clairement à l’écart, qu’elle n’avait pas remarquée. Son visage s’éclaira d’un sourire aussi large que béat, qu’elle s’empressa de réprimer au mieux. Puis, elle s’approcha, ils se firent la bise – elle compta les secondes durant lesquelles leurs joues se frôlaient – et il s’assit.
« -Je suis désolée pour le retard ! Le boulot, tout ça… enfin, tu sais ce que c’est.
-Bien sûr que non, je vis encore chez mes parents, j’en fous pas une ! »
Merde.Et le silence s’installa après un rire gêné. Puis deux, et un sourire de plus en plus contrit pour aller avec. Et toujours le silence, qui dura jusqu’à ce qu’ils se décident à examiner la carte, qu’ils disséquèrent soigneusement pour ne pas avoir à chercher un autre sujet de discussion. Le tartare n’était toujours pas là assez tôt, le hachis était encore par Mantier, et le steak retourné se logeait à nouveau dans les filets. Toujours les mêmes blagues qu’elle faisait, et toujours les mêmes réactions. La deuxième, il fallait toujours l’expliquer, alors qu’elle se tuait à donner son nom de famille discrètement auparavant pour pouvoir la placer. C'était frustrant. Le serveur arriva finalement, lui épargnant la blague du pingouin qui respire par les fesses.
« -Vous avez choisi ?
-Oui, répondirent-il en chœur, avec un peu trop d’empressement.
-Pour moi, reprit Konkon, ce sera un filet de loup avec sa purée de pommes de terre.
-Quant à moi, je vais prendre la salade César, sans Brutus s’il vous plait.
-Et pour les boissons ?
-Euh…
-Je repasserai.
-Oh, ça tombe bien, j’ai du linge… »
Ne finis pas ta phrase, ça vaut mieux, tu t’es assez ridiculisée je pense.Le serveur repartit en levant les yeux au ciel et en hurlant aux cuisines qu’il voulait que ça se bouge, qu’on arrête de poursuivre les rats parce qu’il y avait une commande pour la quatorze, et plus vite que ça. Mona nota dans un coin de sa tête de ne plus jamais remettre les pieds dans ce restaurant. Enfin, avec un peu de chance Konkon…
Konkon, quoi…« -Dis, euh… Konkon ?
-Oui ?
-Je peux t’appeler Conrad ?
-Oui, si tu veux !
-Merci. Ça fera moins… Konkon, quoi. »
Et ce fut tout. Un silence retomba sur eux, pire encore que le premier. Il n’y avait plus de carte pour s’occuper, plus rien que son visage en face d’elle, qu’elle se contenta de détailler quelques instants. Il n’était pas moche ; pas non plus un top-modèle, mais suffisant pour un cas désespéré comme elle. Il ressemblait un peu à un raton-laveur. Elle en eut des images dans la tête, qu’elle lutta pour chasser. Elle tenta de ne rien laisser transparaitre, mais imaginer Conrad courir sur une roue dans une cage était un peu trop désopilant. Il lui fallait vite trouver quelque chose à dire, ou la situation deviendrait vraiment désespérée.
« -Hum, Conrad ?
-Oui ?
-Tu sais si la femelle du loup de mer, c’est la louve aussi ?
-Bonne question, répondit-il en faisant mine de réfléchir. Logiquement, oui. Mais sinon, probablement pas. Il faut voir. Peut-être la loupette. Ou la loupe ?
-J’aurais répondu pareil ! C’est comme le thon et la thonne : on sait jamais. On va demander au serveur, tiens.
Il revenait justement leur demander ce qu’ils désiraient boire, et ils demandèrent une simple carafe d’eau.
-Savez-vous comment on appelle la femelle du loup ?
-Aouuuuuuu ?
-Ah, oui. Merci. »
Plusieurs minutes passèrent, avant que Mona ne réalise qu’elle n’était pas plus avancée que cela, finalement. Conrad et elle dissertèrent un long moment sur la question, échangeant divers arguments tous plus pertinents les uns que les autres. Les minutes passaient sans qu’elle ne s’en rende compte. Une heure s’était écoulée. Elle se souvint alors qu’elle aurait dû être servie depuis bien longtemps.
« -Pourquoi on attend encore ?, demanda-t-elle.
-Je sais pas. Peut-être ta salade qui met du temps à se réchauffer ?
-Ah, oui, ça doit être ça. »
Dix minutes plus tard, le serveur revint les voir.
« -Tout se passe bien ?
-Oui, tout est parfait, répondit Conrad.
-Merci, reprit Mona. »
L’homme commença à s’éloigner, puis Mona se frappa le front.
« -Attendez, monsieur ! Pourquoi est-ce qu’on attend autant pour nos plats ?
-Il y a eu un problème avec le loup. Il s’est réveillé.
-Ah. Je vois. Bon, bah, prévenez-nous alors !
-Vous avez de bons couteaux, reprit le serveur après un instant de contemplation. J’espère que vous savez vous en servir. »
Et il repartit vers les cuisines.
« -Moi qui pensais qu’un poisson ne faisait pas de mal à une mouche !, s’exclama Conrad.
-Les mouches, je sais pas, mais apparemment nous on craint quelque chose s’il se ramène. Enfin, ils doivent maîtriser la situation en cuisine. »
C’est à cet instant précis que le loup sortit de la cuisine.
Bizarre, ce poisson. Pourquoi il a de la fourrure ? Et pourquoi il bave ?Mona s’empara de son couteau. Le regarda un temps.
Mais qu'est-ce que je fais là ?Elle le lâcha. Tant pis pour Conrad, de toute façon, avec un pseudo pareil, ça n’aurait jamais pu fonctionner entre eux. Elle courut le plus loin possible pour rentrer chez elle, seule avec ses chats. Alors, elle soupira, s’installa sur le fauteuil et maugréa contre la télévision et son flot d’absurdités.