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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Le lendemain qui vient

Auteur Sujet: Le lendemain qui vient  (Lu 1348 fois)

Hors ligne Maalik

  • Tabellion
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    • Au Coeur du Sénégal ... Le Fouta
Le lendemain qui vient
« le: 19 Avril 2013 à 18:17:37 »
Le lendemain qui vient

"Dans les larmes d'une femme, le fleuve ne voit que de l'eau"


Là où je suis, la vie est un long récit qui d’habitude ne s’écrit pas. Je déroge à la règle et ma main emprunte un stylo pour habiller mes mots, les phrases décousues se couvrent d’un simple pan de tissu pour qu’elles puissent rester humbles à moitié nue, comme Adam et Eve après avoir mangé le fruit défendu. Ma bouche aimerait se faire porte-parole d’une ancienne tradition orale, mais ma voix rebelle s’installe aujourd’hui sur les bords du fleuve Sénégal, non loin de Podor, de Matam ou de Bakel. Elle prend cette pirogue, fait ses bagages, et s’éloigne petit à petit du rivage, en promettant qu’un jour peut-être, elle reviendra visiter son poète.

C’est la voix qui s’en va devant l’appel du lointain.

Ces paroles ne sont maintenant plus de moi, je ne suis qu’un simple messager comme le facteur anonyme qui chaque matin délivre son courrier, sans savoir si ce qu’il met dans la boite va nous faire rire ou pleurer. Alors je reste là à regarder le rien qui passe, repasse, parfois s’efface pour laisser place au bruit sourd des cœurs qui battent. Aux cœurs des hommes, des femmes, des enfants, de tous ces gens des bords du fleuve qui, tels des caméléons, ont pris la couleur de ses eaux, la nonchalance de ses vagues. Pêcheurs, cultivateurs, piroguiers, bijoutiers, potiers, tous se côtoient, se respectent et finalement se ressemblent dans leur crainte et leur espérance.
Ce fleuve, parfois sédentaire, immobile comme le poisson pris dans les filets du pêcheur, se fond dans le décor, se mêle aux peuples qu’il a enfanté et bercé de son amour. Depuis la nuit des temps, la mère couve ses enfants et les regarde grandir avec douceur et inquiétude face à l’avenir poussiéreux qui recouvre la misère. Alors pour donner ne serait-ce qu’un peu d’espoir, il blanchit le linge sale des femmes transpirant sous un soleil de terre, il lave les moutons, nourrit des familles qui ne compte que sur sa générosité, il abreuve le Peul et ses vaches, il cultive le Sorgho, le maïs, le mil ou le Niébé, il abrite l’ombre qui attend la nuit pour faire vivre sa magie, il cache la vie qui par honte s’embellit au contact de sa poésie.
D’autre fois nomade, il s’approche, il vient, part et ne revient pas à un rythme lent que seul le musicien peut comprendre. La mère poule s’en va laissant les oisillons dans le poulailler de la détresse. On essaye de le saisir mais il se faufile entre désespoir et impertinence. Il salit plus qu’il ne blanchit, le Sorgho s’impatiente tandis que le maïs se fait la belle, la vie s’enlaidit, la nuit est partie, la magie aussi. Les prières s’intensifient, c’est l’exil du fleuve fatigué d’attendre un lendemain incertain.

Au loin, sur l’autre rive, j’aperçois des hommes qui, eux aussi, attendent le lendemain, à l’ombre d’un arbre, le verre de thé à la main. Les langues se délient et l’on entend la voix grave des anciens. Certains disent : « Le lendemain, seul les Baobabs en seront les témoins ». Alors que d’autres se posent la question « Viendra t’il le soir ou bien au petit matin ? ». Le débat s’installe, les plus jeunes arrivent et prennent leur place. Chacun ajoute sa parole à la suivante, même si celle-ci n’a que peu d’importance, on hausse le ton, on dérange le repos du silence histoire d’y laisser sa trace, faire acte de présence. Souvent ça déborde, les sujets changent comme les boubous un jour de mariage. Un match de foot à commenter, une anecdote à raconter, des idées politiques à exprimer, et au fait est-ce que notre vote dans l’urne sera enfin comptabilisé ? Les vieux insistent et persistent sur le seul sujet qui à leurs yeux mérite d’user la salive. Le poste de radio est allumé mais rien, pas une nouvelle sur le lendemain qui vient ou qui ne viendrait pas. Finalement, les langues fatiguées, le troisième thé achevé et la mosquée qui ne cesse d’appeler, les paroles s’envolent dans la brise comme un vulgaire bout de papier. Tout ce petit monde reste sur sa faim, mais une chose est sur, il est grand temps que vienne le lendemain, qu’il change notre quotidien, c’est lui dont aujourd’hui nous avons tous besoin.

Au loin, j’entends les rires des femmes qui contrastent avec la dure réalité. Le coq vient tout juste de chanter et c’est déjà l’heure de la corvée. L’eau ne tombe pas d’en haut, des nuages comme dans tous les autres villages, elle vient d’en bas, d’un puits dont personne ne connaît l’âge. Vêtu de leurs plus beaux habits, chacune rivalisant avec l’autre pour se distinguer, c’est un véritable défilé qui ferait rougir de jalousie les plus grands couturiers. Les pagnes noués autour des hanches et dans leur dos le dernier-né danse, bercé par l’élégance. Les sourires sur les visages, les larmes qui se cachent, le bruit et le silence, se côtoient avec dignité. Les rumeurs circulent comme les charrettes un jour de marché. On échange quelques recettes de cuisine, on parle des hommes, on donne les dernières nouvelles du village, et on refait le monde qui d’un coup prend un air efféminé, un peu moins bête et un peu plus coloré. Une petite fille les écoute avec admiration en attendant son tour, elle puise ces paroles dont elle abreuvera ses camarades lorsque le moment du repos viendra. Plus qu’à l’école, c’était près du puits qu’elle avait appris à respecter les grandes personnes, qu’elle avait aussi appris des chants si vieux que personne n’en connaissait l’origine. L’Harmattan qui s’ennuyait se mit à souffler pour montrer qu’il existait, il me portait à l’oreille la voix de la petite qui fredonnait :

Connais- tu mon Beau Village
Qui se mire au clair ruisseau
Encadré dans le feuillage
On dirait un nid d’Oiseau
Ma Maison parmi l’ombrage
Me Sourit comme un Berceau


La corvée terminée, les femmes, armées de leurs bassines vissées sur la tête, se taisent et le regard baissé rentrent dans leur foyer. J’aimerais les suivre des yeux, savoir ce qu’il se passe une fois que la bassine vide son eau dans le canari. Est-ce qu’on leur dit merci ? Est-ce que l’on se souvient que c’est dans le ventre de cette femme que pendant neuf mois tout commença ? Que c’est peut-être dans cette bassine qu’elle nous lavait et nous choyait quand nous ne pouvions pas encore marcher ?
Le monde redevient celui des hommes, un peu plus violent, un peu moins souriant. Dans les larmes d’une femme, le fleuve ne voit que de l’eau.

Non loin de moi, je vois des dos courbés et des fronts dans la poussière, des voix plaintives qui s’élèvent dans le ciel et s’évaporent dans les airs. Mon soleil indique cinq heures, les paysans font leur prière. « Seigneur, quel temps fera t’il demain ? », « La pluie va t’elle tomber et nos larmes cesser de couler ? ». Pourvu que notre Dieu nous entende, que l’eau inonde nos plantations, qu’elle fasse reverdir nos champs, comme du temps du Prophète, séparer l’ivraie du bon grain, juste un peu de pain, de quoi nourrir nos femmes et nos bambins. Les nuages s’écartent, le ciel leur répond « Qui se contente de peu ne manque de rien ». Alors les paysans, à l’ombre d’un arbre s’assoient calmement. Un verre de thé à la main, ils attendent inlassablement le lendemain qui ne vient pas.

Puis au loin, là où l’on ne peut toucher l’horizon de ses propres mains, j’aperçois marcher le lendemain, les pas incertains comme l’aveugle qui parfois se trompe de chemin. Envahit par la peur de ne pas être à la hauteur, il sait qu’on le scrute, qu’on l’attend avec ferveur et que peut-être déjà, la rumeur a parcouru les villages sur les bords des deux rives. « Il arrive, il arrive, je le reconnais, c’est le lendemain qui vient ». Alors c’est une question d’honneur, c’est à lui maintenant de rentrer sur la scène, de distribuer l’espoir à ceux qui ont dans leur cœur la peine des jours passés, de rendre hommage à la vieille sagesse Africaine.
Le fleuve en exil, demandeur d’asile, traînant sa veille pirogue, vient lui aussi, tranquille, insolent. Allez savoir pourquoi, il avait choisi pour patrie le Sénégal, et non la Mauritanie.
Et ma voix qui revient. Je t’avais promis qu’un jour peut-être, je reviendrais visiter mon poète.

Au loin, le lendemain qui vient
Au loin, ma voix qui revient
Un verre de thé à la main, un verre de thé à la main


Par Maalik
« Modifié: 19 Avril 2013 à 18:44:20 par Maalik »
" Ecrire, c'est le Coeur qui éclate en silence "

Hors ligne Baptiste

  • Palimpseste Astral
  • Messages: 3 616
  • Pingouin de Patagonie
    • Rêves de comptoir
Re : Le lendemain qui vient
« Réponse #1 le: 21 Avril 2013 à 12:22:39 »
Salut
Bon je vais pas faire un commentaire très constructif mais j'ai beaucoup aimé;
Je trouve que la construction est intéressante, chaque paragraphe qui commence par je vois, j'aperçois, tout ça

Après pour dire quand même un peu des trucs
Citer
Ces paroles ne sont maintenant plus de moi, je ne suis qu’un simple messager comme le facteur anonyme qui chaque matin délivre son courrier, sans savoir si ce qu’il met dans la boite va nous faire rire ou pleurer.
Par rapport au reste du texte j'ai trouvé ça un peu maladroit un peu naif

Citer
Un match de foot à commenter, une anecdote à raconter, des idées politiques à exprimer, et au fait est-ce que notre vote dans l’urne sera enfin comptabilisé ?
La aussi, j'aime bien l'énumération mais ça peut peut être être retravaillé, je croi que c'est la rime systématique qui m'a déranger

Citer
Puis au loin, là où l’on ne peut toucher l’horizon de ses propres mains, j’aperçois marcher le lendemain, les pas incertains comme l’aveugle qui parfois se trompe de chemin. E
Ca j'ai hachement aimé

Citer
Je t’avais promis qu’un jour peut-être, je reviendrais visiter mon poète.
ça aussi

Voilà, juste pour dire que j'ai trouvé ce tableau très poétique
Et que ça m'a bien plu
Merci pour ce texte
Au plaisir

Hors ligne Aspasie

  • Plumelette
  • Messages: 12
Re : Le lendemain qui vient
« Réponse #2 le: 21 Avril 2013 à 13:09:10 »
Bonjour !

Alors, pour le coup, c'est un texte assez dépaysant, que ce soit en termes justement de paysage ou de forme. C'est très poétique comme l'a souligné mon voisin du dessus, et on se laisse porter par les phrases comme par les vagues du fleuve.
Ce qui m'a moins plu, en revanche, c'est peut-être le trop grand nombre d'énumérations. C'est sûr que ça va vraiment bien avec ce côté du "lendemain qui ne vient pas", ça répète, ça répète, mais je ne suis pas spécialement fan de ça (pour le coup c'est un goût tout à faire personnel). Après, pareil, il y a de nombreuses rimes "blanches", et parfois trop à mon goût, tellement que finalement ça dessert le charme poétique. Je le trouve plus dans les rythmes des phrases que dans les rimes, ici. A mon avis, c'est l'utilisation de certains mots qui rendent le rythme bancal qui font cet effet. Pour donner un exemple, ce bout de phrase est assez marquant :

Citer
les phrases décousues se couvrent d’un simple pan de tissu pour qu’elles puissent rester humbles à moitié nue, comme Adam et Eve après avoir mangé le fruit défendu.

Il y a trop d'ajouts à mon goût, et pour moi, ça déstabilise la phrase. Après, ce sont mes goûts musicaux, hein.

Mais c'est dommage, parce que c'est un texte qui reste très sympathique à lire, un tableau franchement bien écrit, le rendu est vraiment réaliste, sans en rajouter sur d'extrêmes détails, et ça, c'est un point très positif !
Merci pour ce moment passé au Sénégal !

Hors ligne Mnemosyne

  • Prophète
  • Messages: 784
Re : Le lendemain qui vient
« Réponse #3 le: 23 Avril 2013 à 15:14:26 »
J'aime bien le style, et le ton.
Cependant, la subjectivité de l'auteur est trop présente. Car c'est de cela qu'il s'agit: On a l'impression que l'auteur est aussi narrateur sans être personnage alors qu'on s'attend à ce qu'il le soit étant donné que ses réflexions sont "témoignage" en quelque sorte. Tu nous livres tes impressions et réflexions, hors il faut le faire de manière subtile en faisant endosser cela à un personnage par exemple. Là, le "je" est intrusif pour moi. Dommage.
Une femme avertie en vaut deux.

"Toute l'écriture est de la cochonnerie (...) Toute la gente littéraire est cochonne", Artaud.

 


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