Chapitre 1
Je marche le long d'un chemin caillouteux et boueux. Ma progression est lente et pourtant il faut aller vite, se dépêcher. Je pense avoir mis une certaine distance entre nous. Mais comment en être sûre? Je continue donc à avancer, jusqu'à l'épuisement. J'atteins enfin le bout du chemin, qui donne sur une forêt dense et luxuriante. Mon chez moi n'est plus très loin, je n'ai plus qu'a traverser le tiers de la forêt, prendre le chemin de droite, traverser le tunnel et je serais en sécurité. Encouragée par cette idée, j'accélère encore le pas, malgré la fatigue et les muscles qui tirent. Je crois entendre le frappement régulier des sabots d'un cheval sur le sol. Mon cœur bat à son rythme. A présent je cours. J'ai peur. Peur de ne pas revoir ma famille, mes amis, mon royaume, de ne pas rentrer à la maison. Vite, dépêche toi Aly, il ne faut pas qu'ils te rattrapent. Au loin apparaît le chemin tant attendu, mon sauveur. J'accélère encore. Jamais je n'avais couru aussi vite. Chaque inspiration m'arrache une grimace de douleur, mes poumons n'en peuvent plus. Je pense au bon feu qui m'accueillera lorsque je serais de retour. Mon corps trempé et glacé frissonne à cette idée. Le chemin est là. Je bifurque et le suit. Je pourrais le parcourir les yeux fermés. Je connais chaque virage, chaque pierre, chaque arbre. Ils ne pourront pas me battre, pas ici. Encore quelques foulées et j'emprunterais mon tunnel. Je tends mes jambes au maximum. Une, deux, trois, quatre... Ça y est, c'est fini. La saison est terminée, je n'aurais plus à vivre ça avant l'année prochaine, si il n'y a pas de nouvelle recrue. Mon petit village n'avait pas changé depuis la dernière lune. Le grand feu crépitait chaleureusement au centre de la place. Des petites maisons de pierre l'entouraient. Des enfants couraient et se chamaillaient en se cachant derrière des cageots de bois abandonnés ou de gros rochers. Les mères commençaient à préparer le diner tout en surveillant leur progéniture d'un œil protecteur tandis que les hommes buvaient une bière, autour d'une immense table en bois en rigolant. Le sourire me vint au lèvres. Ce sentiment de bonheur qui m'envahissait chaque fois que je rentrais de la chasse était inexplicable, merveilleux. Encore essoufflée, je me dirige vers une maison à la forme rectangulaire. Elle est comme toutes les autres, mais en même temps si différentes que je la reconnaitrais entre mille. Je frappai trois coups rapides sur la vielle porte en bois de chêne. J'entendis une voix fébrile crier doucement :
«
- Aly? Alycia est-ce que c'est toi?
- Oui Mama, c'est moi. »
La porte s'ouvrit sur une femme en pleure, un vrai sourire se dessinait sur ses lèvres. Je lui sautai dans les bras. Et elle me serra fort. Nous restâmes longtemps ainsi. Elle tenait sa fille , qui, une nouvelle fois, avait réussi à revenir vivante de la Chasse et moi je respirai l'odeur de ma mère, celle qui m'a élevé et qui m'a toujours soutenu.
J'avais pris un bon bain chaud, ce qui ne m'était pas arrivé depuis le début de la saison. Je descendis au rez de chaussé. Ma mère était debout au milieu de la pièce. Elle pliait du linge. C'était une femme de petite taille mais qui imposait le respect. Tout le monde ici la connaissait. Sa peau tannée et marquée était signe de sagesse. Elle avait tout vécu. Je me dirigeai vers la cuisine, pris un morceau de pain puis la rejoignit. Elle me fit signe de m'assoir, je lui obéis.
«
- Racontes-moi donc ta Chasse, me dit-elle.
- C'est un peu la même chose que l'année dernière... Je suis allée jusque Zargos cette fois, lui répondis-je.
- Zargos! Aly tu sais très bien que j'y étais opposée!
- Certes, mais je n'ai pas réellement eu le choix.
- Et pourq...
Ma mère fut interrompue par une voix grave et portante qui avait crié mon nom.
- Alycia? Serais-tu rentrée?
Un sourire éclaira mon visage. Cawo.
- Oui Cawo, je suis là.
La carrure imposante du vieil homme se découpa dans l'embrasure de la porte. Il était grand, les épaules carrées. De long cheveux gris, fins et raides tombaient sur ses épaules encore musclées. Malgré son âge avancé, Cawo, notre chef, fesait encore son effet. Lorsque Hâme, son village, était attaqué, il se battait aux côtés des soldats et des Chasseurs. Je l'admirais. Le large sourire qui rendait son visage si chaleureux en disait long sur son humeur.
- Te sens-tu en assez bonne forme pour me conter ta Chasse?
- Bien sûr!
Ma mère poussa un soupir d'inquiétude.
- Ne t'inquiètes pas Mama, ça ne sera pas long.
Comme pour appuyer mes dires, Cawo hocha la tête en sa direction.
Je pris les devants et sortis de la maison. Le vieil homme ne tarda pas à arriver.
- Allons faire un tour, me dit-il.
Il prit la direction du sentier battu, c'est par ce petit chemin de terre que les femmes, il y a très longtemps, se rendaient à l'ancienne laverie. Je lui emboîtai le pas. Arrivé au bâtiment, il s'assit sur un des vieux bancs de pierres encore debout et me fit signe de m'asseoir à côté de lui.
- Alors, cette Chasse? Me demanda-t-il
- Et bien, plus difficile que les autres. Je n'ai pas osé le dire à Mama, mais les Zaqhs gagnent du terrains...
Un masque d'inquiétude se forma sur le visage de Cawo.
- Comment est-ce possible?
- Je ne sais pas... Je me suis rendue jusqu'à Zargos et ils y étaient déjà, comme s'ils m'attendaient là-bas. Ils m'ont pris en chasse, j'ai réussi à en avoir deux mais cinq d'entre eux ont filé.
Cawo était stupéfait. Les Zaqhs étaient une sorte de clan maléfique, le clan de l'ombre comme beaucoup de monde les surnommait. Ils ravageaient des villages entiers, les uns après les autres. Leurs cible? Hâme. On dit que leur repère se trouve à Zargos, la ville maudite. Voilà pourquoi ma mère ne voulait pas que je m'y rende durant la Chasse.
La Chasse est le nom donné à la période qui précède la saison chaude, donc elle se déroule pendant la saison froide. Les Chasseurs et Chasseuses sont envoyés dans tout le pays pour le nettoyer en quelque sorte. Et c'est à ce moment là que les Zahqs sont le plus actifs. Chaque année, on essaye d'en tuer quelques uns mais leur nombre ne va pas tarder à dépasser celui des Chasseurs. Et, d'après ce que j'avais vu, leur force aussi augmente à vue d'œil. Leur clan n'avait pas été accepté, il y a de cela quelques dizaines d'années, par le Conseil. Les dix-sept chefs de clans avaient jugés qu'ils ne remplissaient pas tous les critères et qu'ils étaient inaptes à défendre le pays. En effet, à l'époque les Zahqs ne possédaient rien. Les Lois des Anciens affirmaient que n'importe quel clan doit avoir en sa possession un territoire sur lequel il établirait son village et sa population. Furieux de ce refus, le clan s'était rebellé. Ils avaient juré devant les Anciens que rien ne les empêcherait de devenir ce qu'ils devaient devenir. Depuis, ils se battaient contre tout ce qui pouvait être relié à l'Empire. Ils voulaient Hâme car le village se trouvait exactement au centre de tous les autres et que Cawo était celui qui possédait le plus grand pouvoir sur le Conseil.
- Ce qui veut dire que s'ils gagnent du terrain...
- Ils s'approchent de plus en plus d'Hâme.
Ma voix paraissait sûrement assurée et ne trahissait pas la moindre peur et pourtant, au plus profond de moi, je tremblais à l'idée de perdre tout ce qui m'était cher.
- Racontes-moi tout cela en détails, me demanda-t-il
- Et bien je suis remontée jusqu'à Urbaniac, comme d'habitude. Il n'y avait pas eu beaucoup de méfaits depuis l'année dernière, juste quelques petits insolents qui ont utilisé l'Illégalité, j'en ai envoyé quelques-uns au Conseil et je suis partie vers Silvania. Slender y était.
- Slender. Il s'en est donc sorti...
- Oui, je pense qu'il s'est échappé de la tour de Zargos et qu'il est allé se réfugier à Silvania dans l'espoir que l'on n'y viendrait pas cette année. Malheureusement pour lui, j'ai dû y faire une halte.
- Tu ne comptais pas t'y rendre? Me demanda-t-il, l'air étonné.
- Non, généralement Silvania est une contrée dans laquelle tout est calme et pacifique. Il ne s'y passe jamais rien de grave.
En effet, Silvania abritait surtout les fidèles serviteurs des Anciens. Le reste de la population est composé de personnes âgées ou de voyageurs qui y font un arrêt. Cette fois pourtant un assassin réputé s'y cachait. Slender avait tué des milliers de personnes grâce à l'Illégalité. Il était à l'époque au service des Zahqs puis avait les avait soudainement quitté et accomplissait désormais ses horreurs solitairement. Lors de ma première Chasse, il y a environ trois ans, il s'était fait capturé par mon mentor, Jaïsco, qui l'avait emmené au Conseil. Jaïsco le voulait absolument vivant. Je n'ai vraiment compris pourquoi. Plusieurs fois, il avait eu l'occasion de le tuer et de débarrasser l'Empire de ce fléau et pourtant il préférait toujours le laisser filer que de le tuer. Dans leurs échanges, mon mentor et Slender répétaient souvent « C'est de ta faute. ». Ils s'accusaient toujours l'un et l'autre sans que je ne comprenne jamais pourquoi.
- Je vois, bon je dois y aller. Merci pour ces précisions Alycia, à très bientôt.
L'athmosphère était devenu froid et peu acceuillant. Mes pensées se bousculaient, je n'arrivais pas à y voir clair. Je ne comprennais pas vraiment pourquoi Cawo était si inquiet. J'étais à peu près certaine que les Zahqs n'attendraient jamais Hâme mais il n'y avait pas de risque zéro.