J'ai toujours adoré Barjavel. Il avait l'art de la démesure. Il était aussi clairvoyant.
Voici un extrait de "La faim du tigre", livre enivrant qu'il termina le 1° janvier 1966.
"Alors Yahvé Dieu fit tomber un profond sommeil sur l'homme, qui s'endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. Puis, de la côte qu'il avait tirée de l'homme, Yahvé Dieu façonna une femme..." (Genèse, 2-21, 22.)
Remarquons d'abord que le début de ce récit est la relation parfaite d'une intervention chirurgicale : anesthésie, opération, fermeture de la plaie opératoire. Ce qui permet de déduire que l'auteur du récit, il y a 5 ou 6000 ans, vivait dans une société où les opérations sous anesthésie étaient habituelles. En effet pour "imager" ce qu'il avait à dire, il ne pouvait faire appel qu'à des éléments familiers à ses contemporains. Cela ne saurait surprendre que les bien-savants, qui croient sincèrement être les premiers enfants enfin civilisés d'une longue lignée de singes et de sauvages.
Ce qui est plus surprenant, c'est cet homme à qui il manque désormais une côte. Comme il s'agit de la conformation de l'homme par excellence, de l'homme type, tous ses descendants mâles devraient avoir une côte en moins. Nous savons qu'il n'en est rien.
Mais la science a découvert, il n'y a pas très longtemps, que les hommes ont effectivement quelque chose de moins que les femmes.
Quiconque a eu sous les yeux la microphotographie d'une cellule en train de se diviser a été frappé par l'alignement, dans le noyau, des chromosomes dédoublés. De chaque côté de la ligne de partage de la cellule, les chromosomes symétriques se font face, comme les côtes de part et d'autre de la colonne vertébrale. Comptons ces chromosomes. Chez la femme, il y en a 23 paires. Chez l'homme, combien ?...22 paires complètes et une paire incomplète...
On a d'abord cru que l'homme n'avait que 45 chromosomes. En regardant mieux, avec des instruments plus puissants, on s'est aperçu que le 46° ne manque pas tout à fait : il en reste un morceau, un moignon.
Au chromosome complet, les biologistes ont donné le nom de X. Au fragment qui lui fait face le nom de Y. Dans sa double colonne de chromosomes, la femme a donc une paire de XX, symétrique et complète, comme les autres paires. A la place de cette paire-là, l'homme n'a qu'une paire boiteuse XY.
On sait que ce sont ces chromosomes qui sont les facteurs de l'hérédité. Ce sont eux qui portent les ordres de la vie, de l'espèce, de la race, de la famille, de l'individu. Or, que se passe-t-il dans les glandes sexuelles de l'homme quand une cellule se divise pour donner naissance à deux spermatozoïdes ? Les deux spermatozoïdes vont se partager toutes les paires de chromosomes, y compris la paire XY. Un d'eux emportera le chromosome X et l'autre le chromosome Y.
Le spermatozoïde X avec tous ses chromosomes complets, s'il parvient à féconder un ovule, donnera naissance à une fille , dont toutes les cellules auront 23 paires de chromosomes complètes et symétriques.
Le spermatozoïde Y, qui emporte 22 chromosomes complets et un 23° qui n'est qu'un fragment, engendrera un garçon, dont toutes les cellules auront une paire de chromosomes boiteuse et dissymétrique. On est tenté d'écrire : mutilée...
Je ne sollicite pas les faits, je ne trafique pas le peu que je sais pour le rendre conforme à une idée préconçue. Vous pouvez consulter n'importe quel traité de génétique et vous y trouverez cette évidence, avec photos et graphiques à l'appui :
C'est le chromosome X, le chromosome complet, qui, sorti de l'homme, donne naissance à la femme. Et c'est ce chromosome X qui manque à l'homme.
Remplacez le mot chromosome par le mot côte, et vous avez le récit biblique, mise en scène symbolique d'une vérité dont nous ne comprenons ni la nécessité ni la signification, et dont nos microscopes ne nous ont révélés que le mécanisme.
Au Commencement, Dieu prit un chromosome à l'homme pour en faire la femme. Le Commencement continue. Dieu poursuit son opération. Qu'est-ce que Dieu ? Est-ce le Plan ? La Loi ? La Nécessité ?
Dieu. Il n'y aura pas d'autre nom tant que nous n'aurons pas trouvé le vrai nom.
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Un autre extrait,
Chez la femme pâmée - et je ne parle pas de la femme frigide qui n'est pas un fruit naturel de la vie, mais un produit de la société contraignante ou de l'homme égoïste ou maladroit - chez la femme pâmée, noyée de joie, répandue, inconsciente, ne surnage qu'un seul réflexe impératif : s'ouvrir, encore, encore, encore plus, et recevoir l'homme à la plus grande profondeur possible d'elle-même. Quant à l'homme, pendant un court instant, il n'est plus qu'une seringue à injection poussée par un bulldozer. Elle et lui, croyant ne penser qu'à eux-mêmes, chacun à son propre plaisir et lui parfois au plaisir d'elle, persuadés d'accomplir l'acte le plus personnel, le plus individuel, le plus égoïste, en réalité s'oublient eux-mêmes, abdiquent leur liberté, et travaillent pour le Tout.
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Jamais deux sans trois...
Quelque application qu'on y mette, il est difficile de croire que le monde n'est qu'un tas confus, un ramassis de matière assemblé fortuitement et battu comme blanc d'oeuf par le fouet des énergies du hasard. De l'infiniment grand à l'infiniment petit, l'examen des ensembles et des détails nous montre au contraire que tout est en ordre. Non seulement en ordre, mais organisé. Face aux singuliers problèmes que posent cet ordre et cette organisation, la solution rationaliste est de se satisfaire du "comment". Sachant comment se déroule une suite de phénomènes, ayant fait la lumière sur le fonctionnement d'un mécanisme cosmique ou biologique, on s'estime satisfait. Le monde est, et il est ainsi. Il n'y a pas lieu de chercher à en savoir plus long.
Cela ressemble singulièrement au ne-cherchez-pas-à-comprendre du vénérable vieillard curé.
Eh bien, qu'on m'excuse, tant que j'aurai un souffle de vie, je chercherai à en savoir plus long, même si tous mes désirs et tous mes efforts ne me font pas grimper d'un échelon.
Le loup captif qui sans cesse va et vient derrière ses barreaux me paraît plus raisonnable, sinon plus rationnel, que celui qui résigné se couche en rond dans la paille. En essayant, mille fois l'heure, de franchir l'infranchissable, qui sait peut-être un jour il passera...
edit de Zach : j'ai fusionné tes trois posts