Dans la minuscule salle d’attente de son médecin, Britany parcourt sans enthousiasme la pile de magazines people périmés. A la vue de la file d’attente, elle a une bonne heure à tuer. Au milieu du voyeurisme médiatique, un petit bouquin totalement perdu attire son attention. Un végétal en pleine éclosion tente par ses effluves florales de masquer la pestilence du mauvais papier. « Paroles » de Jaques Prévert. Elle le dévore en moins de vingt minutes, totalement fascinée par la puissance des mots et la richesse des images. Arrivée à la dernière page, elle le glisse discrètement dans son sac. Il ne manquera à personne ici. Ni à la grosse vache assise à sa droite, en semi transe devant un article sur les multiples amants de Kim Kardashian, ni à la dinde pré pubère incapable de contenir ses gloussements devant une photo de Bieber.
C’est enfin son tour. Le médecin lui demande des nouvelles de ses parents. Elle hésite quelques secondes avant de répondre et se lance.
-« Mes parents sont au Japon et ils vont très bien.
J’ai un sérieux problème et j’ai besoin de vous
Je suis terrorisée par ces alexandrins
Et ces rimes imbéciles qui me broutent le chou. »
-« Dites moi que vous le faites exprès ?! »
Britany fait non de la tête. Le docteur Swartz la connait bien et à moins d’un miracle, se doute qu’il n’y a pas suffisamment de matière dans le cerveau de la gamine pour ce genre de construction mentale.
-« Je ne vois pas d’autre explication Britany. Vous êtes atteinte de poésite. A un stade bien avancé. C’est une maladie qui avait disparu, je suis perplexe de la voir se développer en vous. Vous n’êtes pas la patiente idéale pour cette infection… Euh… enfin je veux dire que… ? »
-« Ne vous tracassez pas en vaines politesses
Inutiles et futiles, au contraire elles me blessent. »
-« Acceptez mes excuses, je ne le pensais pas
Je cherche juste un moyen de vous sortir de là
Une piqure, un vaccin, cela n’existe pas
Pour le mal qui vous rouge, sincèrement je vois pas.
-« C’est pas drôle docteur
De vous amuser de mon malheur.
Je cherche sans arrêt des rimes fortunées
Des mots compliqués,
Des formulations impeccables.
Dites moi que vous avez un remède
Dites moi que je peux compter sur votre aide. »
Avant de se mettre à pleurer, Britany se rend compte que l’alexandrin s’est transformé en tentative de prose. Elle passe de la métrique classique et chiante à quelque chose de plus libre. Une évolution positive ?
Le médecin lui conseille le visionnage d’un film. Il sort un DVD du fond de son tiroir, L’Alexandrophagie d’un certain Sylvain Gillet. Il lui sert la main, lui souhaite bien du courage et lui promet un retour au calme dans peu de temps. Il gribouille sur une ordonnance quelques anxiolytiques en pattes de mouche. Dans le métro pour rentrer chez elle, Britany lit le synopsis du film : Après un long voyage à Alexandrie, un homme sans histoire ne peut plus s’exprimer qu’en alexandrins et contamine rapidement tous les gens qui le croise.
Le film dure une petite demi-heure. Pour l’instant elle n’a contaminé personne mais si cette fiction n’est pas qu’un simple délire de réalisateur cinglé, elle a de quoi s’inquiéter et prévoir sa propre mise en quarantaine dans les plus brefs délais.
Son téléphone sonne, Samantha.
-« Eh ma chérie !! j’ai attendu ton coup de fil hier. J’ai pas pu te rappeler parceque Bridget ( Anne-Jaqueline ) m’a tannée pendant un bon bout de l’après midi avec ses histoires de mecs et après j’étais juste HS quoi… »
-« Ne t’inquiète pas, ça va bien.
Je chevauche des mots
J’emprunte des chemins
Je découvre un monde imaginaire
J’y construis mon repaire.
Je dois me reposer, je suis fatiguée
De transformer chaque phrase en folie spontanée.
Le médecin m’a prescrit une myriade d’onguents
Tu vois avant j’aurais dis médicaments…
Merde, ça me soule grave Sam
De subir dans ma tête cet horrible ramdam
Putain mais c’est quoi un ramdam ?? »
-« Non mais t’as pris des trucs ou quoi ?? Tu me fais peur franchement. Je te laisse deux jours pour redescendre sur terre après je m’occupe de toi à coups de Louboutin dans le derche ma grande !! Prends soin de toi, ça te va pas de parler comme ça. »
Britany raccroche et s’endort sur son canapé. Elle n’a pas sommeil, elle veut juste se réveiller…
A suivre…