
Tout est dans le titre. Je vous donnerai mes propres impressions après quelques commentaires.
Merci.
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Aliénation passagère
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Mikhail hurlait à la mort. Une de ces plaintes stridentes qui déchiraient la nuit, dès que l'obscurité s'emparait des couloirs de l'Institut. Les notes suraiguës de sa voix transperçaient les murs et venaient frapper les tympans de mes oreilles. Je peinai à réaliser qu'il se trouvait à l'opposé du bâtiment, enfermé dans la chambre Andromeda. La force de sa voix me frappait comme si seulement quelques mètres me séparaient de lui. Je me baissai et regardai par le trou de la serrure. Elle me donnait une vision réduite du couloir qui se trouvait derrière la porte de ce placard. Mais suffisante pour que je devinai que les aide-soignants étaient loin, guidés par la douceur des cordes vocales de mon camarade. J'esquissai un sourire amusé ; j'abaissai délicatement la poignée en fer de la porte et l'ouvrit avec la même précaution.
Ce couloir me fit peur. Il semblait interminable ; peut-être l'était-il ? A droite, je savais qu'il menait vers les pièces communes, le laboratoire d'analyses et la fameuse chambre Andromeda, si férocement évitée par mes congénères. Chacun savait que seul le repenti pouvait permettre de la quitter. Je n'avais encore jamais goutté à l'odeur aseptisée qui imprégnait ses murs capitonnés ; je rêvais de ne plus voir cette hantise guetter mes moindres gestes. Dans quelques minutes, ce serait le cas. La peur au ventre, je tournai vers la gauche et me mis à courir. J'entendais la plante de mes pieds nus frapper le sol de ce bruit sourd caractéristique ; le carrelage était si froid. Cette sensation accentuait encore les crampes qui saisissaient mon estomac. Le sang battait mes tempes, alors que la porte de secours se rapprochait. Je m'arrêtai juste devant, fixant la poignée. Derrière, la liberté. Mes rêves éveillés. La fin de cette souffrance. Une course contre la montre aussi. Contre les autres. Je pris une grande inspiration et poussai la porte. Une alarme se déclencha dès que la porte fût poussée d'un millimètre. Je la balançai violemment ; elle frappa la rambarde en métal du balcon. Sans y prêter attention, je me ruai dans les escaliers en colimaçon du même alliage. La surface gondolée pénétra la plante de mes pieds, l'endolorissant encore. Mais je n'y prêtais pas attention. Je descendis les marches une à une, toute mon attention concentrée sur mes gestes. Un pied. Puis l'autre. Et la respiration. Inspirer. Souffler. Inspirer. Souffler. Et, enfin. La terre ferme. La pelouse humide. Et cet air frais ; vivifiant. Je me remis à courir, la rosée nocturne adoucit le martyr de mes pieds. Je martelais la pelouse de mes petits pieds, le regard braqué vers l'étang. Il formait une sorte d'oval allongé qui trônait au centre du parc, voluptueusement logé dans le creux d'une pente. Tout autour, une barrière de pinèdes formait les limites naturelles de la propriété de l'Institut. Je devinai, bien au delà, les montagnes d' Altaï, caressant la cîme des cieux. Je m'arrêtais au bord de l'étang.
Les lumières de la façade extérieure du bâtiment s'allumèrent, baignant le parc d'une lumière presque solaire, annihilant toute trace d'obscurité. Je plissai les yeux, regardant tout autour de moi. Déjà, des portes s'ouvraient tout autour. Des éclats de voix : « Là ! Dans le parc ! » L'agitation, partout. Et cette douleur grandissante dans ma poitrine. J'ôtais la fine chemise de nuit qui couvrait mon corps nu ; la brise glaciale du vent sibérien gifla mon nombril ; un frisson vrilla ma colonne vertébrale. J'avançai de deux nouveaux pas, pénétrant dans l'eau frigorifique de l'étang. Des bruits de pas précipités. Je devais me dépêcher. J'entrai dans l'eau le plus vite possible, courant presque contre la force de l'eau. Contre ma peur.
Contre ma défaite. Une main étreignit mon poignet, me tirant en arrière. Une autre enserra mon adbomen et une voix cria :
_ NON !!
Je réalisai après coup que c'était la mienne. Une plainte déchirante, si puissante que je ne pouvais croire qu'elle venait de ma gorge. Pourtant, nul doute ; la gorge était déchirée par la violence subite de ce cri. Le cri de mon désespoir. J'étais passée si près du but. Pour passer du rêve au cauchemar d'Andromeda.
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Ses globes oculaires étaient en feu. De ces feux lents, douloureux. Langoureux. Bercés par une fatigue tenace, férocement cramponnée à sa victime : Igor Skeranov. Il poussa un profond soupir, les mains resserrées autour du gobelet en plastique rempli de café. Son seul remède pour contenir cette folle envie de s'allonger par terre, par delà la durceur du carrelage et la froideur du courant d'air se glissant sous la porte. Il avala une longue gorgée ; le liquide salvateur lui brûla la gorge. Il aima cette douleur.
_ J'aime les barjots, murmura-t-il.
Et il le fallait pour rester enfermé dans cette petite pièce, sans fenêtre. Obscure à souhait, tout juste éclairée par la lampe de bureau à la lueur pâle posée sur la table métallique, contre le mur. Un ordinateur portable était posé dessus, en veille, et dispensait son aura fantomatique autour de lui. Une grande vitre formait le mur du fond, devant lequel se trouvait Igor. Elle donnait une vue panoramique sur la pièce voisine, la fameuse chambre Andromeda. L'antre des dingues. Une salle tout juste plus grande que celle dans laquelle il buvait son café. Elle était capitonnée, ses murs recouverts d'épais coussins blancs qui avaient une double fonction : empêcher les bruits en provenance de l'extérieur de perturber le patient enfermé dans la pièce et éviter qu'il se jetât contre les murs pour se blesser. Il n'y avait pas de meuble. Juste cette porte, se détachant dans le capitonnement. Et les petites lampes circulaires, encastrées dans le plafonds.
La victime d'Andromeda se nommait Elena Sverova. Igor en était tout étonné. Parmi tous les frappadingues de l'Institut, elle était de loin celle qui lui avait semblé la plus normale. Elle n'était arrivée que depuis trois semaines mais il avait eu plusieurs conversations avec elle. Des échanges censés, banals. Comme il pouvait en avoir avec n'importe qui. Au premier abord, Elena semblait tout à fait normale. A un détail près : elle refusait tout net d'aborder son passé, les raisons qui avaient amené son internement ici. Elle ne cessait de répéter que tout serait bientôt fini. C'est cette raison qui avait guider son arrivée à l'Institut.
Présentement, elle s'éloignait de l'avis que s'était forgé Igor. Elle était assise sur le sol, adossée contre la vitre. Elle avait entouré ses bras autour de ses jambes, ses genoux ramenées contre son torse. Et elle cognait à intervalles réguliers sa tête contre la vitre. Le regard braqué sur le sol, elle murmurait des paroles qu'il était bien difficiles de comprendre, malgré les micros ancrés un peu partout dans la pièce.
_ Non, ils me tiennent. Ils ne me laisseront pas partir. […] J'ai essayé ! Je leur ai parlé, longtemps, pour qu'ils me prennent en sympathie. Mais ils ne me comprennent pas. Ils ne te comprennent pas. Ils ne me croient pas […] Pour eux, je ne peux être qu'une folle invétérée. […] Oui, tu as raison. Les aide-soignants ne sont que des pions. Ils obéissent. Le seul véritable responsable c'est Feorov.
Elle frappa plus violemment la tête contre la vitre. Igor se décala de quelques pas, de manière à observer son visage. Elle avait dû être jolie, avant que son état mental ne se dégrade. Elle avait un visage mince, fin, à la peau pâle. Très pâle. Ses lèvres avaient perdu leur teinte rosée et la fatigue émaciait encore un peu plus son visage, lui attribuant une beauté mortuaire. Ses yeux bleus étaient cerclés de cernes profonds et rougis par la même fatigue qui rongeait Igor. Et ses cheveux étaient rasés. Très courts. Ils avaient repoussés durant les trois semaines de son internement mais ils accentuaient l'aspect maladif de la patiente. Une fureur incroyable striait son visage à l'évocation du Docteur Feorov.
Igor sursauta. Plongée dans l'observation d'Elena, il n'avait pas entendu la porte s'ouvrir. Une voix s'adressait à lui ; il manqua de peu de renverser la totalité de son café sur sa blouse blanche. Il se retourna vers le nouvel arrivant. Un grand homme aux cheveux grisonnants coupés courts. Il portait une barbe de trois jours argentés, assortie à ses lunettes ovales.
_ Dr Feorov, je ne vous avais pas entendu !
_ C'est ce que j'ai cru comprendre, sourit-il.
Le psychiatre referma la porte derrière lui et rejoignit Igor. Elena avait bougé. Elle s'était relevé et regardait la vitre de très près, analysant le moindre de ses détails. Elle toucha le verre de l'extrémité de ses doigts comme si c'était la première fois qu'elle voyait une telle matière. Elle posa ses mains sur la vitre, écartant au maximum les doigts, tirant sur les jointures et plaqua son oreille contre le froideur du verre.
_ Elle peut nous entendre ?
_ Non, impossible.
Elena ôta son oreille de la vitre et la fixa d'un regard froid, implacable. Inflexible. Elle recula de plusieurs pas, jusqu'à se retrouver aculée contre le mur opposé. Elle se mit alors à courir et se lança avec force contre la vitre, qui trembla à l'épreuve du choc. Le corps d'Elena rebondit et s'écroula sur le sol. Le Dr Feorov et Igor reculèrent d'un pas, surpris par l'attitude.
_ Vous en êtes bien sûr ?
Igor ne quitta pas la vitre du regard. Elena recommença. Une fois. Deux fois. Trois fois. Jusqu'à épuisement. Jusqu'à ce que son épaule lui fasse trop mal pour continuer. Alors, elle se mit à taper violemment les poings contre la vitre.
_ FEOROV ! SORTEZ DE LA !! FE-O-ROV !!
La furie d'Elena semblait n'avoir aucune limite. Ni de temps ni de force. Elle se nourrissait de son désespoir. Et il perdurait, perdurait...
_ Allez chercher Ivanova. Et administrez-lui d'autres calmants !
Igor regarda le psychiatre avec une lueur venimeuse dans le regard. Et pourquoi, lui, ô Dieu Feorov, n'entrait pas lui-même dans la cage aux fauves pour calmer la bête. Après tout, c'était après lui qu'elle en avait. C'était à lui de calmer les choses.
_ Docteur... Je ne pense pas que...
_ Je ne vous demande pas de penser. Agissez. Et vite.
A contre-coeur, Igor quitta la petite pièce, abandonnant son gobelet encore plein sur la table métallique. Il referma la porte derrière lui et s'arrêta. Il aurait juré entendre cette phrase : « Tout ira bien, mon enfant ».
* *
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Je le hais. Je hais tout en lui. Son sourire miévreux, sa barbe parfaitement taillée, ses yeux verts ternes, vides. Froids. Et sa suffisance. Cette suffisance arctique. Il venait de refermer la porte capitonnée et se retourna vers moi, la main toujours posée sur la poignée. Il ne referma pas à clé. Il avait trop confiance en lui. Ou non. Il avait trop confiance dans la camisole de force qui m'enserrait le corps. J'avais beau essayé de bouger les bras, les mains, les doigts, rien y faisait. Le tissu me momifiait fermement. La mâchoire crispée, je devais m'avouer vaincue. Les calmants y étaient également pour quelque chose. J'avais l'impression de flotter dans l'air, voluptueusement installée dans un nuage de guimauve. Les premiers mots du Docteur Feorov ne me parvinrent pas. Il me fallut un effort conséquent pour décrypter les suivants.
_ … te sens-tu ?
Etait-il nécessaire que je réponde à pareille absurdité ? Et cette voix ! Cemiel dégoulinant.
_ J'ai eu peur pour toi, tout à l'heure. Tu aurais pu te faire très mal.
_ C'est ça. Murmurai-je.
Il quitta la porte et vint s'accroupir devant moi, tentant de darder mon regard. Mais je préférai ne pas le regarder directement, pour éviter l'envie que l'irrepressible de lui cracher au visage de ne me submerge.
_ Pourquoi as-tu fait ça ?
_ Réfléchissez un peu, je suis sûr que vous allez trouver.
_ Tu ne m'aimes vraiment pas ?
_ C'est un doux euphémisme.
_ Pourquoi ? Tu saurais me l'expliquer ?
_ Vous êtes vraiment d'une psychologie de comptoir pour un soi-disant psychiatre. A votre avis, pourquoi puis-je vous détester ?
_ Je suis là pour t'aider, Elena. Mes méthodes ne te plaisent peut-être pas, mais elles te permettront de reprendre une vie normale.
_ Vos méthodes ne servent qu'à endoctriner vos patients pour jouer avec. Vous êtes un torsionnaire qui se nourrit des maux des autres ! Vous êtes un monstre de sang.
_ Tu as encore essayé de te donner la mort, ce soir. Je veux simplement te convaincre que ce n'est pas la bonne solution. Tu en étais convaincue quand tu es arrivée ici.
_ Je vous ai dit ce que vous vouliez entendre, rien de plus.
_ C'était une erreur.
Qu'est-ce-qui l'était ? L'acte en lui-même ou sa révélation ? Le Docteur Feorov se releva. Il planta ses mains dans ses poches de pantalon et tourna les talons. Il fit quelques pas, laissant résonner l'écho de ses chaussures haut de gamme dans l'exiguïté de la pièce. Il réfléchissait.
_ Pourquoi veux-tu tant te donner la mort ?
_ Et pourquoi pas ?
Je me rappelai la première fois où je l'avais rencontré. J'avais cru une vision, tant son visage contrastait avec la nausée qu'il me procurait. J'étais allongée au milieu de mon salon, le couteau toujours posé à l'intérieur de ma main. Mes deux poignets étaient couverts du sang qui avait jailli de mes veines ouvertes, teignant le tapis jaunâtre d'une magnifique couleur cramoisie. Il me plaisait soudain beaucoup plus. Feorov était penché au dessus de moi, me murmurant que tout irait bien au travers d'étranges larmes que je voyais rouler sur ses joues. Je lui vociférai de me laisser tranquille. De me laisser partir loin de cette souffrance. Loin de ce labeur interminable. Mais il ne m'écoutait pas.
Il soupira.
_ Svetlana viendra te voir demain, je l'ai prévenue de tes exploits de ce soir.
_ Qui ?
_ Svetlana, ton amie d'enfance.
_ Je n'ai pas d'amis. Je n'en ai jamais eu.
_ Bien sûr que si. Vous étiez inséparables.
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Elle lui fit peur. Pourtant, Svetlana s'y était préparée. Trois semaines entières qu'elle s'y préparait. Mais des décennies n'y aurait suffi. Elle se rappelait son amie, la pétillante Elena. Un sourire souvent accroché à ses lèvres, pourvu qu'on eût posé un regard sur elle. Car, dès celui-ci détourné, le masque disparaissait. La tristesse voilait ses yeux. Elena n'était pas de ces personnes qui regorgent de joie de vivre. Elle avait été tant traumatisée par ses relations avec les autres ; martyrisée par les enfants, à l'école, risée de tous. Ruée de coups. Ruée d'insultes. Elle n'avait trouvé un réconfort qu'en rencontrant Svetlana. Elle avait supporté dix-huit longues années de souffrance physique et morale. Peut-être était-ce l'année de trop ?
Svetlana remercia l'aide-soignant, qui referma la porte derrière elle. Pas assez. Elle se rouvrit légèrement, laissant un rai de lumière entrer. Svetlana avança d'un pas et posa son regard sur Elena. Elle était assise sur sa couche, adossée au mur froid, la tête entre les genoux. Elle ne releva même pas les yeux pour regarder qui était entré. Svetlana la rejoignit et s'assit sur le rebord du lit métallique. Cette pièce était horrible. Terne à souhait. Une prison au sens propre comme au figuré. Svetlana remarqua les poignets d'Elena ; elle portait encore les marques de sa tentative de suicide. Des fines cicatrices rougies qui striaient sa peau.
_ Elena...
Elle ne réagit pas. Elle fixait le drap, comme s'il était d'un quelconque intérêt.
_ Sergeï m'a expliqué ce qu'il s'est passé hier.
Rien.
_ Je lui ai demandé de ne plus t'enfermer dans cette chambre. Il va te trouver une autre salle pour dormir. Mais il ne faut pas que tu essaies de fuir.
Svetlana avait espéré une réaction, n'importe laquelle. Des pleurs, de la colère. Qu'elle accepte. Mais elle ne bougeait. Peut-être n'écoutait-elle pas ?
_ Non, je préfère rester ici.
_ Ici ? Mais cette pièce est froide, mal éclairée. Pas étonnant que tu te sentes mal !
_ Ce n'est pas parce tu t'y sens mal, que c'est le cas de tout le monde.
_ Elena...
Mais la discussion était close. Elena n'avait pas relevé les yeux mais son ton en disait long. Elle ne reviendrait pas sur le sujet. Svetlana soupira et porta son regard sur le mur. Elle y vit des inscriptions étranges, des dessins de lieux. Des collines, des arbres. Elena avait certainement utilisé une craie mais le dessin était d'un prodigieux réalisme. Le relief du mur le rendait presque vivant.
_ C'est toi qui l'as fait ?
Néant.
_ Qu'est-ce-que c'est ? La Toundra non ?
_ Arrête !
Svetlana se retourna vers son amie. Elle avait enfin relevé la tête et plantait sur elle un regard féroce, cerclé de cernes.
_ Je ne m'appelle pas Elena. Et tu n'es rien pour moi.
_ Bien sûr que si ! Je suis ton amie.
_ NON ! Tu n'es rien d'autre qu'une menteuse !
Elena se leva. Elle descendit du lit. Elle était plus petite d'une tête. Elle leva les yeux vers Svetlana, qui recula jusqu'au mur. Elena avança jusqu'à elle ; un lent sourire sadique se dessina sur ses lèvres.
_ Ce jeu te plaît ?
_ Elena, tu me fais peur.
_ Bouh !
Svetlana sursauta. Une seconde passa, baignée dans un silence total. La tension le maintint cinq nouvelles secondes puis Elena posa ses mains sur les épaules de son amie, et les étreignit avec force. Elle la poussa violemment. L'arrière du crâne de Svetlana frappa contre le mur de pierre ; elle tomba au sol, inerte. Une tâche de rouge marqua la pierre froide, auréolant le pied de la montagne d'une rivière de sang. Le regard d'Elena se porta sur la porte entrouverte. Une légère brise de vent s'insuffla dans la pièce.
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Le couloir était vide. Désert. J'avais pourtant l'impression d'être épiée. Que tous les regards de l'Institut étaient braqués sur moi. Toutes les oreilles examinaient mon moindre souffle. Guettant mes réactions. Ma peur poussait la porte de sortie, se jetait dans les escaliers de métal, toute son attention braquée sur la fontaine, dans le parc. Mais je restai clouée ici, mes pieds froids fermement plantés dans le carrelage. Une larme roulant sur ma joue. Mon monde merveilleux s'évanouissait, mes rêves d'évasion également. J'étais en cage. Et toute fuite était inutile. Ils me rattraperaient.
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Je frappai à la porte. Un « Entrez » évasif me répondit. Je m'exécutai et poussai la porte en bois de chêne. Entrai. Et la refermai derrière moi. La lumière m'aveugla. Je risquai un regard vers le bureau massif derrière lequel était assis le Docteur Feorov. Penché sur une feuille, il laissait glisser une plume dorée avec frénésie, y déposant des mots indescriptibles. Il releva les yeux. Un sourire exquis traversa mon visage tiré par la fatigue au regard de sa stupeur. Il ne s'attendait pas à me voir. Il inspecta l'écran de surveillance, posé sur le bord de son bureau ; certainement pour s'assurer que le reste de l'Institut ne subissait pas le même genre de surprises incongrues. Il redressa ses lunettes, perchées sur le bout de son nez et se leva plus rapidement qu'il ne l'eût souhaité de son grand fauteuil. Il me regarda un court instant, avant de regarder autour de lui. Comme s'il s'agissait d'une mauvaise blague. Ou d'une illusion de ses sens abusés.
_ Elena ? Que fais-tu ici ?
_ Je suis venue vous remercier.
_ Quoi ?
_ Oui, j'en suis la première surprise. Mais, voyez-vous, je sais reconnaître quand j'ai eu tort. Et là, c'est bel et bien le cas. J'aurais dû vous écouter depuis le début.
_ A quel sujet ?
Il ne maîtrisait rien. Je tirai les ficelles, jouant avec ses émotions comme un marionnettiste avec les membres de son pantin. Et j'adorai ça.
_ Il ne servait à rien d'essayer de fuir. Je voulais quitter cet endroit parce que je pensais que tout ce dont j'avais besoin se trouvait à l'extérieur. Alors que mon salut se trouvait ici.
Feorov fronça les sourcils. Il contourna le bureau et jeta discrètement un regard au dehors ; le parc était plongé dans un silence total, tout juste perturbé par un miaulement lointain et la peur crispée du psychiatre.
_ Comment es-tu sortie de ta chambre ?
_ Svetlana m'y a aidé.
_ Que lui as-tu fait ?
Je partis d'un rire incontrôlé. Le contrôle. Il était si futile, inutile. J'aimais cette sensation nouvelle qui véhiculait en moi. Sorte de liberté retrouvée, de douce froideur qui imprégnait chaque cellule de mon corps. Je la sentais dégouliner de ma nuque, rouler le long de ma colonne vertébrale et glacer l'extrémité de mes doigts.
_ Elena !
Ses yeux étaient écarquillés. Il se précipita vers moi, manquant renverser une des deux chaises disposées au devant de son bureau. Je fis un pas en arrière, puis un autre qui m'amena contre la porte que j'avais refermée. Un liquide coulait de mon nez. Je l'essuyais et remarquai le sang sur mes doigts. Un sourire explosa sur mes lèvres ; le sourire de la victoire. J'avais réussi.
Mes jambes fléchirent. Elles ne suffisaient plus à supporter le poids de mon corps. Je m'affaissai, glissant le long de la porte et tombai lourdement sur le sol. Mon regard se posa sur ce tapis vieux, poussiéreux et mourus dessus. Les chaussures haut de gamme de Feorov se précipitèrent ; il releva mon menton lourd, me regardant droit dans les yeux. Je ne voyais plus qu'un tableau flou, ses contours effacés par une pluie battante. La pluie de ma mort prochaine. De mon renouveau.
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Elena Sverova était sublime. Etait. Aujourd'hui, elle n'était qu'un cadavre de plus. Allongée sur la table mortuaire, au métal froid et immuable, elle était recouverte d'un simple drap blanc qui couvrait les parties de son corps les plus pudiques. Ses paupières closes regardaient le néon fantomatique de la salle d'autopsie, pendant que le Dr Esimov, légiste de son état, examinait un à un chacun de ses organes. La lumière gorgeait chaque striure de sa peau, mettant en exergue les sillons noirs qui partaient de sa gorge vers son coeur. Résidus du mélange médicamenteux mortel qu'elle avait avalé et qui lui avait valu ce trépas. Il cocha une dernière case sur son formulaire, et tourna le dos à sa patiente, pour rejoindre son bureau, dans la pièce adjacente. Il s'y enferma, posa le dossier sur son bureau et s'éloigna vers la cafetière, la seule compagnie qui pût le comprendre.
Le drap frémit. Il forma un pic au niveau du nombril d'Elena qui se déplaça jusqu'à son torse. Avant de s'immobiliser. Le responsable sortit, rampant sur la peau morte de la jeune femme. Un coléoptère. Ou ce qui s'en rapprochait le plus. Sorte de croisement saugrenu entre une araignée filiforme et un scorpion squelettique, d'un bleu électrique indescriptible. Une antenne épaisse partait de ce qui ressemblait à un dard et se recourbait par dessus son corps fébrile. Il grimpa sur le visage inerte d'Elena et se posa sur son nez. Immobile. Une voix nasillarde jaillit de ce petit corps.
_ C'était moins une ma cocotte ! Deux heures de plus et tu restais coincée à jamais dans ce corps hideux. Tu aimes vraiment prendre des risques. A croire que tu veux vraiment me voir clamser !
L'antenne de l'arachnide s'allongea et se posa sur le front d'Elena. Un reflet bleu apparut et l'antenne pénétra la peau, sans qu'aucune goutte de sang n'apparut. Elle rouvrit les yeux ; ses rétines palirent jusqu'à obtenir la même couleur blanche que ses globes oculaires. L'arachnide recula, joignant toute la force de son maigre corps à son effort, pour tirer une autre antenne bleue, logée dans l'intérieur de la tête d'Elena. Il extirpa un autre squelette bleu, en tous points semblables à lui. Bientôt, deux étranges arachnides bleues se tinrent, reliées par leurs antennes, sur le visage de la défunte. Le trou dans son crâne demeura ouvert, mais aucune goutte de sang n'en sortit.
_ Tu ne sais pas ce que tu manques ! Répondit la deuxième arachnide.
_ Oh que si ! Et crois-moi, je n'ai aucunement envie d'y goutter.
_ Flippette !
Les deux bestioles sautèrent du corps mort sur le sol dallé, laissant éclater le cliquetis caractéristique des pattes sur le sol carrelé. Celle qui venait de s'extirper du crâne d'Elena Sverova était plus grande, plus forte. Nourrie d'une autre essence. Celle de la vie. Elle se dressait fièrement, hautaine. Les deux arachnides marchèrent jusqu'à la porte qui séparait la salle d'autopsie du bureau du légiste.
_ Quoi, lui ? S'insurgea la plus petite des deux. Il est déjà à moitié enterré, tu ne tiendras pas deux jours en lui !
_ Tu vois quelqu'un d'autre ?
_ Non.
_ J'ai pas envie de chercher pendant des lustres.
La plus grande des arachnides glissa son antenne entre la porte et son contour, jusqu'à parvenir à l'écarter suffisamment pour pouvoir passer. Elle se glissa à l'intérieur du bureau.
_ Et c'est reparti, ronchonna la deuxième arachnide.
La porte se referma sur la deuxième arachnide. Et sur la déchéance prédite du médecin légiste. Il avala sa dernière gorgée de café.