J'ai écrit ce texte il y a deux ans, je l'ai relu hier et je me suis dit qu'il vous plairait peut-être. Il n'y aura pas de suite, il s'agit juste d'un instantané.
Dieu Seul - Saint Gabriel
C’était novembre, blanc et froid. La France s'était réveillée sous quelques centimètres de neige et s'apprêtait à vivre à l'arrêt pour certains, au ralenti pour les autres. Je devais, vu mon programme, faire partie des autres, bien malgré moi, et dans le taxi qui traversait les grands boulevards de la cité alsacienne j'écoutais, inquiet, les informations de la radio afin d'estimer au plus près l'ampleur que pourrait prendre mon ralentissement. Je prévoyais déjà de devoir changer mon billet d'Eurostar, certains que l'heure et demie de battement que j'avais prévu entre mon arrivée à Paris et mon départ pour Londres ne serait pas suffisante. Mes calculs les plus pessimistes ne m'auraient toutefois jamais laissé prédire la moitié du retard final que j'allais accuser. Ce jour-là les trains de la SNCF et d'Eurostar jouèrent à l'unisson une partition des plus lentes et des plus saccadées, tant et si bien que je foulai le sol anglais après un périple long de dix heures.
Tel l'Ulysse de retour à Ithaque, je retrouvai Londres en proie à une très grande agitation. Les métros étaient en grève et ne fonctionnaient pas, les routes n'avaient été ni salées ni déneigées et aucun véhicule ne circulait, enfin les étudiants étaient dans la rue pour protester contre la réforme dite des « Tuition Fees » totalement « inégalitaire » et qui préparait « une dérive vers le système américain. » Sans plus m'attarder sur l'étonnante contagion que connaissait en Europe les mouvements étudiants, mais en réfléchissant toutefois à leur espèce d’unité idéologique, je décidai de jouer crânement ma chance et de m'enfiler, vaille que vaille, dans les couloirs menant aux profondeurs de la capitale anglaise, vers les quais du métro. En bon français j'étais, il faut le dire, bien mieux rodé aux exercices de la grève en milieu surexcité que les locaux. Comptant sur mon French flair je ne fus pas trompé, et je montai dans un train quelques minutes seulement après m'être présenté sur le quai désert. Je m'engouffrai donc dans les entrailles des Tubes, pour finalement émerger quelques stations plus loin sous une fine pluie de neige, dessinée sur un manteau de nuit teinté de lumières de noël.
Je trainai mon barda sur quelques longueurs et, après plusieurs hésitations, je finis par tomber devant la plaque attendue : « Dieu Seul – St Gabriel ». Anxieux, je martyrisais la sonnette dans l'espoir que l'on m'ouvre, quand soudain la porte trembla. Un type me fit face, grand brun à lunettes. Il baragouina quelques mots en anglais, et je sus qu'il était italien. Il me fit entrer et j'eus le plaisir d'admirer, pour la première fois, la maison de Brother John.
Je restai une heure ainsi, seul, après que mon guide italien ne se soit évaporé pour rejoindre son équipe de nationaux restaurateurs / étudiants / glandeurs. L'entrée de la maison était saisissante. Du perron, on faisait face à un escalier recouvert d'une moquette verte, comme une sorte de pré. Les papiers peints étaient vieux et moches, et un téléphone rouge d'époque donnait un cachet très guerre froide à l'ensemble. Sur les murs, outre le papier peint, trônaient des plaques et cadres contenant des prières, dictons et autres sentences : « God bless our Home », « This is the House of God », etc. Quelques photos également, et il me semble une ou deux peintures ou dessins – nous dirons des esquisses. Au milieu de ce fatras, deux portes se faisaient face. L'une s’ouvrait sur la « Common room », tandis que l'autre annonçait pompeusement « Brother John's office ». La Common room ressemblait à ce que devait être une salle coquette en Angleterre dans les années quatre-vingt. Il en émanait un sentiment de chaleur et de confort très typique de ces ambiances British, où le temps semble s'oublier dans la chaleur du thé et la douceur des biscuits. Une grande et belle table en bois occupait l'arrière de la salle, encadrée par deux massives étagères murales bardées de livres de tous ordres (militaires, religieux et civils) et ponctuée d'une immense fenêtre caractéristique des maisons londoniennes. Le long du mur s'étalait un vaste pétrin surmonté d'une étagère pleine de bibelots. Un piano complétait l'habillage de la pièce, et après lui se présentait le coin salon.
Un immense poste de télévision trônait avec majesté sur son petit meuble impérial, et une série de canapés et poufs offrait aux derrières larveux qui étaient les nôtres un support et une assise inestimables. Un large bureau, encombré d'un bordel aussi hirsute qu'inutile, complétait le dessin d'une pièce boisée et colorée qui me compta très vite comme un de ses plus réguliers.
Brother John rentra vers dix neuf heures. Il pénétra dans la Common room où j'étais assis, affairé devant mon ordinateur à enfiler les paniers sur mon jeu de basketball. Grand et élancé, il avait l’allure exacte du vieillard anglais : digne, droit, à la fois souriant et plein d'une certaine austérité. Cette allure générale, amplifiée par le titre de « Brother » dont il se bombardait à plaisir, contrastait singulièrement avec le personnage largement débonnaire et jovial qu'il était. Avant même qu'il ne m'eut tendu sa main, je sentis également que Brother John partageait sa vie avec les bouteilles, qu'elles étaient les femmes qu’il n’avait jamais eues et qu'il commençait à les bécoter dès le début de l'après-midi : il empestait carrément. Il me gratifia d'un « Nice to meet you » des plus sobres, m'exposa qu'il n'avait pas le temps de s'occuper de moi et m'invita à visiter Londres pendant qu'il « travaillait ». Je tentai poliment d'objecter qu'avec dix heures de voyage dans les jambes et un estomac désespérément vide depuis huit heures ce matin, je n'avais qu'une envie très moyenne de « visiter Londres », mais sa détresse fut telle que je n'osai plus l'importuner.
Les italiens rentrèrent à la maison au compte-gouttes. Ils formèrent bientôt dans tout le bâtiment une masse diffuse et bruyante, qui gueulait comme un troupeau pour un oui pour un non, montait le son de la musique et de la télévision à mesure que leur conversation s'amplifiait, criait et chahutait, le tout au milieu d'une logorrhée de voyelles accompagnée d'un théâtre de signes et de mimiques. Brother John passait parfois entre eux et, me prenant à témoin, s'attristait du spectacle tout en riant chaudement en son for intérieur. Cette dualité si flagrante entre l'austérité du personnage de « Brother John » et le naturel ripailleur et jovial de « John » trouvait tous les jours à s'illustrer à propos des italiens : il les laissait faire absolument tout, mais s'insurgeait la seconde d'après de leur comportement et de leurs écarts. Brother John était une girouette ambulante, et aurait pu vivre une vie paisible au dessus d'un clocher, aux côté de Dieu, tournant et tournant encore à mesure que le vent le poussait.
Vers vingt heures trente la cloche sonna. Les discussions cessèrent d'un coup, et comme un seul homme les italiens se levèrent, abandonnant en l'état toutes leurs occupations. Dans la Common room le temps fut ainsi suspendu, les cartes retournées et le jeu d'échec immobile. Les italiens formaient désormais un groupe compact, et se suivant comme une armée de légionnaires, ils se dirigeaient, comme mus par une force invisible et supérieure, vers la cuisine. Guidés par l'instinct le plus primaire de notre condition humaine, ils marchaient un à un dans le plus grand silence vers leur chaise, et se posèrent là sans un bruit. Je suivis cette procession alimentaire avec la plus grande surprise, et pris la dernière place restante : on n'attendait que moi pour commencer et les regards noirs que j'affrontai à cet instant m'en dirent long sur l'importance et le sérieux du moment. Brother John, installé en parfait monarque en bout de table, sa bible à la main, lut une prière, écoutée dans un silence non pas religieux mais nécessaire, puis se dirigea vers le four d'où il sortit des plats. Comme un présentateur de jeu télévisé, Brother John nous décrivit les mets du soir et nous exposa leur mode de cuisson et leur provenance. Des pommes de terre, un légume étonnant, des carottes et du jambon froid composaient mon premier repas à la Maison des frères.
Brother John rejoint tranquillement sa place, tandis que les italiens trituraient leurs assiettes et couverts en bavant à grandes eaux. Un « Gentlemen, help yourselves » du frère paternel déchaîna l'équipe d'affamés qui se rua sur les plats. Le chahut était alors général, tel un torrent longtemps retenu et dont le barrage aurait subitement cédé, inondant la vallée et fracassant tout des berges aux habitations. Ils regagnaient leurs places en beuglant, prenant des morceaux de pain au passage qu'ils dévoraient à peine assis, gavaient leurs assiettes de mayonnaise et de beurre, ajoutaient encore des suppléments de sauces et de ketchup, reprenaient du pain, se versaient des verres d'eau et débouchaient du vin, le tout en rigolant et en criant leurs séries de voyelles aussi musicales qu'incompréhensibles. Du bout de la table, je contemplais cette armée de bouffeurs s'empiffrant d'une manière effroyable dans la maison des frères de St Gabriel. Brother John les regardait, désapprouvant des yeux et de la tête, mais n'ouvrant ses lèvres que pour y couler une nouvelle rasade de vin. Comme il le fera ensuite tous les jours, Brother John dinait sans eau, mais avec deux verres : un de whisky, par respect pour ses origines irlandaises, et un de vin, pour sa foi catholique.
Les plats terminés, les bouffeurs se tournèrent vers les pommes. Le son descendit d'un cran, et les pommes étaient sitôt épluchées sitôt avalées. On finissait les derniers morceaux de pain, on raclait le beurre, et petit à petit les conversations se calmaient. Bientôt ils ne parlaient plus qu'à mi-voix, sans se regarder. On jouait avec les pelures, on triturait les cadavres alimentaires avec sa fourchette ou le bout de son couteau, on lapait avec le bout de ses lèvres la dernière goutte de vin de son verre : on était désespéré de pouvoir quitter la table. C'est alors seulement, quand la tension était à son plus bas et que l'attention, sans autre concurrence que le tic tac de la pendule, ne pouvait que se tourner vers lui, c'est alors seulement que Brother John débuta son monologue. La tirade durait habituellement trente/quarante cinq minutes, le temps en fait de terminer son verre de vin. Parfois, il se resservait : on en prenait alors pour quarante cinq/soixante minutes. On ne dépassait toutefois que rarement l'heure, sauf le weekend où, pensant sans doute que nous avions le temps, Brother John nous entretenait volontiers pendant deux longues heures.
Les sujets traités étaient des plus limités, et ne couvraient qu'un unique domaine des connaissances universelles : la vie de Brother John. Je me suis souvent demandé, pendant ces longues demi-heures de soliloques séniles aussi pathétiques qu'inutiles, ce que Brother John aurait pensé d'une offre biographique. Il aurait, j'en suis sûr, été très touché et plus que tenté d'accepter, mais aurait refusé des yeux et de la tête, commandé par l'austérité de son personnage et de sa fonction.
Les minutes se perdaient donc au milieu de considérations alcoolisés sur l'importance des langues, la vie au Gabon, les verres au club de l'Abbey; le prix de la pinte en 1960, la vie au monastère en France, le noviciat, enfin le médecin du coin et les bigoteries du club de l'église et les problèmes de la maison, sans oublier la dernière grippe sévissant à Londres.
Quand enfin le verre était vide et que non, il ne pouvait décemment plus se resservir devant nous sans risquer de se mettre minable, quand enfin il avait un besoin impérieux et nécessaire d'être seul et de fermer les yeux, le sempiternel « Gentlemen, have a good evening » tombait. D'un seul trait les chaises crissaient, et en moins de deux minutes la tablée de douze était débarrassée et nettoyée, la pièce vidée. Les bouffeurs reprenaient leurs activités, le temps recommençait à couler dans la Common room, on retrouvait sa partie de carte et d'échecs, et le bruit régulier du troupeau d'italiens se rediffusait progressivement dans la maison : l'épisode du dîner, son théâtre et son folklore étaient clos jusqu'au prochain son de cloche.
PRF