Voici, en exclusivité mondiale, ma première nouvelle écrite directement en français.

J'aimerais bien avoir des avis sur ce texte, particulièrement sur la conjugaison des verbes et la construction des phrases. J'aimerais aussi savoir si vous comprenez la fin de l'histoire : je n'ai pas assez de recul sur le texte pour savoir si c'est obscur ou au contraire trop évident. Bonne lecture
Larmes de NuitLe forgeron Kassim vivait avec ses deux filles dans les environs du village, à la lisière d'une forêt de chênes centenaires que balafrait un précipice sans fond. Les légendes soutenaient qu'en son sein se mêlaient le monde des hommes et celui des esprits de la nuit. Vue du village, Kassim était un homme solitaire, qui n'avait que peu de sympathie pour la vie en communauté et aucune raison d'avoir élu domicile près de cet endroit inquiétant.
Les villageois étaient nombreux à être intrigués par l'attitude de Kassim, et un voyageur circulant près de leurs maisons à la nuit tombée aurait facilement pu surprendre des murmures de désapprobation émanant des chaumières. Mais, si dans l'intimité de leur logis, ils se risquaient occasionnellement à questionner le comportement du forgeron, les habitants se gardaient bien de le critiquer lorsque celui-ci, une fois par semaine, se rendait au village pour troquer ses faucilles, houx, fourches et de nombreux autres outils essentiels à la vie de la communauté.
Car le plus étrange était le prix que demandait le forgeron en échange de son travail. La première fois que Kassim était venu au village, avant même qu'un accord tacite de troc eu été conclu, plusieurs paysans lui avaient d'abord proposé du blé, des chaussures de cuir, ou des lentilles. Quand celui-ci avait refusé le marché, un des paysans les plus prospères lui avait même offert deux porcs, tant leur besoin en matériel était important pour travailler cette terre peu fertile.
Mais l'homme n'était intéressé que par une seule chose : leurs histoires. Chaque semaine, il se rendait au village la mine sombre et hantée, courbé sous le poids des outils destinés au troc. Invariablement, ses yeux s'illuminaient lorsque les villageois lui contaient les récits héroïques colportés par les voyageurs itinérants, les faits d'armes légendaires de rois dont nul ne se rappelait l'origine, ou simplement le récit de leurs vies de labeur et de commerce avec les hameaux voisins.
Cependant, Kassim ne restait jamais longtemps parmi eux, et s'éclipsait toujours une heure avant le coucher du soleil, prétextant la difficulté pour retrouver son chemin une fois la nuit tombée, et la proximité entre sa demeure forestière et le précipice inquiétant. La simple mention de la falaise suffisait à faire naître un sentiment de malaise chez de nombreux villageois, et ceux-ci ne pouvaient s'empêcher de mettre la singularité du forgeron sur le compte de son lieu d'habitat.
Les anciens du village n'étaient guère rassurants sur cette question. Ils se rappelaient difficilement l'époque où le forgeron avait élu domicile dans cet endroit reculé. D'après eux, c'était un voyageur solitaire venu de la ville, qui avait parcouru le monde et les océans dans sa jeunesse, et souhaitait trouver un endroit paisible pour y passer le restant de ses jours. Son seul regret était de n'avoir pu fonder une famille, car son goût pour les voyages avait toujours été incompatible avec les besoins d'un foyer, et que son age devenu relativement avancé ne lui permettait plus de trouver une épouse.
C'est ainsi que Kassim s'était retrouvé à errer chaque nuit parmi les chênes, contant à la lune les histoires de ses périples sans fin. Une nuit cependant, un évènement se produisit que même un homme comme Kassim ne pouvait prévoir. La forêt lui répondit.
Ou du moins, c'est ce que Kassim crut en admirant cette femme qui se présentait devant lui, vêtue de feuilles et de branchages pour seule parure, sa longue chevelure d'un noir d'encre servant d'écrin à sa peau d'ivoire. Son visage arborait un léger sourire mêlé à un grand étonnement.
“Es-tu le conteur ?” s'enquiera-t-elle. “Es-tu celui qui fait chanter les arbres ? Qui fait danser les feuilles ? Qui fait frémir le vent ?”
Devant son silence stupéfait, elle s'approcha lentement de lui, chacun de ses pas tel une caresse sur le tapis de brindilles et de feuilles séchées qui les séparait encore.
“Conte-moi encore, toi qui m'a fait naître de la nuit pour peupler cette forêt.”
“Tu resteras ? Tu resteras si je te narre mes périples ?”
“Je suis une enfant de la nuit, je ne puis vivre dans la lumière. Mais chaque nuit, je reviendrai pour t'écouter, tant que tes récits nourriront mes songes.”
Et c'est ainsi que cette nuit et les suivantes, lune après lune, Kassim enchantait sa compagne, la berçant de couleurs et de sons contrastant avec la fraîcheur du manteau de nuit recouvrant la forêt. Unis dans leurs rêves éveillés, étendus sous les premiers flocons de l'hiver approchant, ils donnèrent naissance à deux petites filles, deux jumelles, des portraits miniatures de leur génitrice à un détail près. L'une d'elle avait les yeux bleus de Kassim, l'autre ses cheveux blonds. Unions du soleil et de la lune, elles vivaient dans le monde de la nuit, mais leur esprit se ressourçait le jour, au rythme des berceuses de leur père.
Les deux enfants, toutes deux nées muettes, furent nommées Neige et Jade, et leur infirmité ne chagrinait que peu leur parents, tant leur simple présence illuminait leur vie.
Tout semblait devoir rester parfait lorsqu'un jour, après une dure journée de travail, Kassim s'assoupit au coucher du soleil. Il ne se réveilla qu'au petit matin et s'aperçut immédiatement de la disparition de sa compagne. Les mots résonnaient dans sa tête...
“tant que tes récits nourriront mes songes.”
Comment avait-il pu oublier de l'honorer de ses chroniques ? Terrifié, ses filles endormies dans les bras, il parcourut la forêt en récitant poèmes et chansons qui pourraient atteindre le coeur de sa bien-aimée et la retenir dans ce monde. Les larmes ruisselantes sur ses joues rendaient ses pensées obscures, et il devait puiser au fond de ses souvenirs les plus lointains. Il ne s'arrêterait pas, jura-t-il, tant que le soleil poindrait dans le ciel.
A la tombée de la nuit cependant, il dut se rendre à l'évidence et retourner chez lui, anéanti par cette perte. Si la disparition de sa compagne le torturait en permanence, il se consolait cependant en contemplant les visages paisibles et innocents de ses filles perdues dans leurs rêves. Il ne commettrait pas la même erreur avec elles.
Ce que les anciens du village ignoraient, c'est que ce jour même, alors que Kassim s'efforçait de trouver un conte qui pourrait plaire à ses enfants à leur réveil, une révélation le surprit : sa source s'était tarie. Un à un, il avait épuisé tous les hauts-faits, toutes les anecdotes, tous les mythes et légendes entendus, vus, perçus au cours de ses voyages. Il se sentait vide, nu. Comment assouvirait-il l'avidité de ses filles, ses seules enfants, au prochain lever du soleil ?
C'est ainsi que ses yeux et son esprit se tournèrent pour la première fois vers le village, et les gens qu'il avait ignorés si longtemps, tels des êtres indignes de son regard d'ancien aventurier. C'était en eux qu'il trouverait la solution. Ils sauveraient ses filles, les nourriraient de leurs joies, de leurs larmes, de leurs espoirs.
L'accord avec les villageois fut rapidement conclu. Kassim n'eut aucune difficulté à s'improviser forgeron, se remémorant les techniques apprises auprès de nombreux artisants de tous métiers croisés au cours de ses voyages et avec lesquels il avait séjourné un temps dans la Cité des Arts, au delà de l'Océan. L'accord satisfaisait les villageois, et enchantait Kassim, dont les filles grandissaient à vue d'oeil, en même temps que leur appétit s'accroissait. Néanmoins, dans son sommeil, Kassim s'interrogeait toujours. Comment survivraient-elles quand il ne serait plus là ? Disparaîtraient-elles lorsqu'il devrait quitter ce monde ? Cette pensée lui était insupportable et pour la première fois, il regretta sa rencontre au milieu des chênes, une éternité plus tôt. Si seulement elle n'avait été aussi belle...
Malgré son angoisse et son amertume, Kassim ne pouvait se résoudre à abandonner ses êtres les plus chers. C'est lorsque son désespoir fut le plus profond qu'il se remémora une sombre légende transmise par une vieille femme lors de sa visite de la cité d'Ysa, par delà le grand océan. Il y aurait un prix à payer pour un tel acte, mais si c'était le seul moyen, il n'y avait pas à hésiter.
Pendant sept nuits, il s'absenta de la bâtisse sans un mot, ne retrouvant le calme de sa demeure qu'une fois le jour venu. Pendant sept jours, il s'enferma dans sa forge baignée de pénombre, ne rompant son isolation que pour conter à ses petites les derniers récits des villageois, et les quittant dès que le sommeil les emportaient dans des mondes inconnus.
Chaque fois ses pas semblaient plus lourds, moins assurés, et ses filles pouvaient deviner la fatigue grandissante laissant peu à peu ses marques sur son visage. C'est lorsque la lune s'apprêtait à se lever pour la huitième fois que Kassim sortit enfin de sa retraite, tenant dans ses bras deux magnifiques instruments de musique finement ouvragés : une harpe en bois aux reflets dorés et un ocarina en céramique vert-de-gris.
“Cette harpe dorée s'accorde avec tes boucles blondes.” dit-il à Jade.
“Cet ocarina vert-de-gris reflète tes pupilles azures.” confia-t-il à Neige.
Malgré l'attraction que suscitaient les instruments, les deux enfants sentaient une crainte se former rapidement, telle un noeud dans leur estomac. Leur père paraissait au delà de l'épuisement, et une lueur dans ses yeux trahissait une angoisse inconnue.
“Suivez moi vite.”
Les tenant par la main, il les conduisit au coeur de la forêt, là où les rayons du soleil ne pourraient s'aventurer. Les faisant s'asseoir sur un vieux tronc d'arbre couché, il les écouta jouer de leurs instruments quelques instants, fixant dans sa mémoire ce moment d'enchantement. Quand elles se furent émerveillées des histoires que leurs propres mélodies exprimaient, et de leur facilité à manier des objets sur lesquelles elles n'avaient encore jamais posé les yeux, Kassim s'approcha d'elles, les tint dans ses bras, et les regarda fixement dans les yeux.
“Mes filles, écoutez-moi attentivement. J'ai fabriqué ces instruments pour vous accompagner toute votre vie. Ils sont accordés à vos mains, à votre souffle, à vos sens, et contiennent tous les sons, toutes les couleurs, tous les parfums du monde. Ils seront toujours là pour vous, bien après que je vous ai quittées. J'ai commis des méfaits par amour, et les villageois seront bientôt chez nous pour me punir. Je ne peux pas les faire attendre. Marchez vers la nuit, toujours plus loin, là où ils ne vous trouveront pas. Ne revenez jamais en ces lieux, ne rebroussez jamais chemin.”
Jade et Neige restèrent immobiles, étourdies, bien après que leur père ait disparu en direction de la plaine. Conscientes dans leur coeur de ne jamais pouvoir le retrouver, elles ne pouvaient pourtant accepter ses mots qui déchiraient leur âme. Elle marchèrent longtemps, se servant de la moindre lueur de l'astre nocturne comme d'un guide vers leur destination.
C'est en atteignant finalement la bordure des arbres, en vue de leur maison, qu'elles furent témoins de la justice des hommes. C'est en serrant leur souvenir contre leur sein que l'étrange sensation provoquée par les matériaux de leurs instruments contre leurs mains devint impossible à ignorer. Ce n'était pas du bois, pas de la céramique, c'était bien trop lisse, bien trop...humain.
Les flammes bondissantes du bûcher hâtivement établi par les villageois se reflétaient sur leur visage, mais nul n'aurait pu dire si leurs larmes silencieuses étaient une réaction aux cris d'agonie du meurtrier ou une demande de pardon à ceux dont les corps sacrifiés leur garantissait la vie éternelle.