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Le Monde de L'Écriture » Coin écriture » Textes courts (Modérateur: Claudius) » Ars Moriendi - ou de la nécessité d'être inspiré pour expirer.

Auteur Sujet: Ars Moriendi - ou de la nécessité d'être inspiré pour expirer.  (Lu 1216 fois)

Hors ligne Hément

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Ars Moriendi
Pièce en un acte

Une grande pièce chaleureuse. Une porte close au fond. Sur les murs des étagères pleines de livres. Un large tapis persan au sol. Des boiseries au plafond. Des tentures et des rideaux accrochés aux fenêtres. On entend d’une des grandes baies vitrées les rumeurs d’une avenue. On sonne. Quelqu’un dit « oui »  des coulisses et entre en scène. Un autre ouvre la porte et paraît.

Le Docteur : Allongez-vous, si vous le voulez bien.
Le Patient : Je le veux.
Le Docteur : Allez-y.
Le Patient : J’y vais.
Le Docteur : Parfait.
Le Patient : Parfait.

Le patient s’allonge sur le parquet à côté du divan.


Le Docteur : Vous n’y pensez-pas ?

Le patient regarde un instant le docteur. Hésite. Puis, s’enroule dans le tapis.

Le Docteur satisfait : C’est mieux.
Le Patient : Effectivement, j’ai plus chaud.
Le Docteur : C’est l’idée.

Long silence.
Le Docteur s’assoit sur le divan et commence à prendre quelques notes avec un petit calepin et un crayon qu’il avait dans la poche de sa blouse.


Le Patient :
Docteur ?
Le Docteur : Oui ?
Le Patient : J’ai trop chaud je crois.

Le Patient se désenroule lentement du tapis


Le Docteur distraitement : Vous croyez ou vous en êtes certain ?
Le Patient : Je… je ne sais pas…

Le patient, qui s’était presque totalement désenroulé, s’interrompt.

Le Docteur : Vous parlerez quand vous saurez, c’est la base.
Le Patient : La base de quoi, Docteur ?
Le Docteur gribouillant son calepin : La base de tout. La base de tout !
Le Patient : Évidemment…

Le patient se renroule lentement dans le tapis, si bien qu’il en vient à être face contre terre.
Long silence. Le docteur écrit quelques mots. Il regarde par la fenêtre. Se lève. Ouvre la baie vitrée. Fume une cigarette. Revient au divan et s’y assoit. Tout cela sans regarder le patient enroulé dans son tapis.


Le Docteur soudainement : Eh bien !

Le patient sursaute dans son tapis. Il se désenroule lentement et apparaît son visage. Il a l’air hagard de ceux que l’on réveille au milieu de la nuit.


Le Patient baillant : Eh ?
Le Docteur : Qu’avez-vous ?
Le Patient : Je dormais…
Le Docteur : Pourquoi êtes-vous venu aujourd’hui ?
Le Patient : Ah ! Cela… c’est qu’il est question d’un sujet… eh bien… eh bien il est question d’un sujet… Ah bougre ! Cela est si complexe ! Voyez… j’ai depuis un certain temps… enfin… (baille)… c’est compliqué quoi !
Le Docteur agacé : Monsieur, veuillez ne pas perdre de temps dans vos explications, je n’ai malheureusement pas que cela à faire de ma journée. Vous avez froid, vous avez chaud, vous êtes fatigué, vous vous endormez, vous vous réveillez, vous baillez, cela suffit, au bout d’un moment, ce manque de respect. Vous insultez par votre comportement, non seulement ma personne, mais aussi l’ensemble de la profession, je devrais même dire corporation, qu’humblement je représente.

Silence.


Le Patient
brusquement : Je n’arrive pas à mourir !

Silence.
Un camion passe dans la rue et fait trembler les livres sur les étagères.


Le Docteur
pensif : C’est un problème…
Le Patient : C’est très ennuyeux !
Le Docteur : Je vous l’accorde.
Le Patient : J’ai tout essayé…
Le Docteur : En la matière, c’est ce qu’il faut faire…
Le Patient outré : J’avais tout préparé comme il fallait !
Le Docteur : C’est très important, effectivement.
Le Patient : J’ai réussi à caser ma femme avec mon frère, sans qu’elle ne s’en aperçoive.
Le Docteur : C’est très ingénieux.
Le Patient avec le ton d’un homme expliquant une bonne astuce : Il me ressemble un peu lorsqu’il porte un chapeau.
Le Docteur intrigué : Bleu ?
Le Patient : « Bleu » ?
Le Docteur : Lorsqu’il porte un chapeau bleu ?
Le Patient : Même lorsqu’il est noir en vérité.
Le Docteur : C’est que mon frère me ressemble beaucoup lorsque je porte un chapeau bleu.
Le Patient : C’est lui qui le porte en l’occurrence.
Le Docteur docte : Le principe reste le même.
Le Patient : C’est vrai.
Le Docteur : Qu’avez-vous fait d’autre ?
Le Patient : J’ai fait semblant d’être heureux.
Le Docteur subitement exalté : C’est retors !
Le Patient riant : C’est vrai… Ils me haïssaient tous. La bonne affaire que je me disais ! On meurt plus facilement d’être détesté.
Le Docteur : C’est un fait.

Un temps.


Le Patient : Puis, j’avais creusé un trou.
Le Docteur : Pourquoi donc ?
Le Patient : Eh bien ! Pour ne pas à avoir a payé de fossoyeurs ! Je n’en ai pas les moyens et c’est plus pratique pour tout le monde.
Le Docteur légèrement admiratif : Vous êtes prévoyant.
Le Patient : Oui. Je n’ai jamais été aussi prévoyant que pour préparer ma mort. C’est fort, non ?
Le Docteur : C’est intéressant. Et puis… la suite ?
Le Patient : J’ai laissé le chien partir.
Le Docteur suçant la mine de son stylo : Ah !
Le Patient : J’ai fait une douzaine de prières. Une pour chaque religion que je connais et puis deux ou trois autres un peu généraliste, pour ne pas avoir à me soucier de l’endroit où je pourrais mettre les pieds.
Le Docteur : Il faut être généraliste !
Le Patient : J’ai attendu minuit devant ma tombe.
Le Docteur : Minuit ?
Le Patient : Le symbole ! Le symbole c’est important. Les gens diraient (imitant un ton niais) « c’est celui qui est mort à minuit dans le vieux cimetière ! ». On gagne une réputation avec moins que ça dans mon village vous savez. Je ne voulais pas simplement mourir, vous voyez… je voulais réussir ma mort. Réussir ma mort, c’était mon crédo. Cela fait une dizaine d’année que j’y pense.
Le Docteur : Vous êtes patient.
Le Patient : On me le dit souvent.

Silence. Le plafond tremble comme si quelqu’un venait de tomber lourdement à l’étage supérieur.

Le Docteur : Minuit est venu ?
Le Patient : Ce fut long. J’étais arrivé à onze heures au cimetière : pour cause que j’avais pas envie d’arriver en retard.
Le Docteur : Le cimetière est loin de chez vous je présume…
Le Patient : Dix minutes, il me semble.
Le Docteur : Ah…
Le Patient : J’ai attendu… attendu… j’ai mangé un peu… j’ai bu un peu… je regardais mon trou. Un moment j’ai voulu l’agrandir, mais je n’avais plus de pelle : je l’avais oublié.
Le Docteur : C’est fâcheux.
Le Patient en colère : Ce n’était pas le pire ! Un quart d’heure avant minuit, j’ai voulu écrire ma lettre.
Le Docteur : Votre lettre ?
Le Patient : Vous savez ! La lettre qu’on écrit quand on veut mourir. Mon beau-frère, qui était un idiot, en avez même fait une lui pour sa mort. Donc j’ai voulu faire la même chose. C’était mon point d’orgue en quelque sorte…
Le Docteur avec assurance : Il faut toujours une pointe d’orgue pour une belle mort.
Le Patient : Sauf que rien n’est venu.
Le Docteur : Rien n’est venu ?
Le Patient : Je n’ai pas réussi à écrire une ligne. Il manquait quelque chose. J’ai essayé… deux… trois mots… et puis voilà, l’heure est passée. J’ai manqué mon heure faute d’inspiration….
Le Docteur : Je regrette…
Le Patient : Je m’étais si bien préparé ! Et juste… le moment venu… (résigné) pas d’inspiration !
Le Docteur : L’inspiration c’est la clef. Déshabillez-vous, nous allons voir ça.

Le patient se désenroule totalement du tapis et se lève. Il enlève son chapeau. Le docteur s’approche avec son stethoscope et le pose sur le crane nu de l’homme.

Le Patient grelotant : C’est froid !
Le Docteur concentré : Inspirez !

Le patient inspire bruyamment.


Le Docteur : C’est bien ! Vous-voyez, quand vous voulez ! Maintenant, expirez…

Le patient tombe. Mort.

Rideau



« Modifié: 04 Octobre 2012 à 19:11:24 par Hément »
"Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas." Stig Dagerman.

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Re : Ars Moriendi - ou de la nécessité d'être inspiré pour expirer.
« Réponse #1 le: 04 Octobre 2012 à 20:51:30 »
Bonsoir,

2-3 petites fautes, que je n'ai pas le courage de corriger ce soir, je l'avoue, mais qui ne gâchent pas le texte.

Bon, ça c'était pour le négatif :P.

Côté positif, je ne suis pas très théâtre, mais j'ai beaucoup aimé, cet humour noir me plait. ça m'a un peu rappelé Knock de Jules Romains, surtout le côté absurde du début. En bref, un bon moment!
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Re : Ars Moriendi - ou de la nécessité d'être inspiré pour expirer.
« Réponse #2 le: 04 Octobre 2012 à 21:06:57 »
Waa, j'suis absolument pas expert en théâtre, mais ta production m'a beaucoup plu.
Des phrases courtes, choc, qui font mouche et provoquent un irrésistible sentiment d'absurde plutôt réussi.

J'adore :
 - le malaise plutôt comique entre les deux protagonistes très bien imagé.
 - les didascalies, ambiance, comique de situation (le tapis, énorme ^^ ; les livres sur l'étagère au bon moment)
 - l'histoire lumineusement noire de ce patient dépité

J'aime moins :
 - la gestuelle un peu trop libre, ou pas assez traitée
 - deus ex machina en fin, ou y a-t-il un détail précisant les raisons du décès ?

Y'a du goût, de l'humour, du cynisme : un texte qui a tout pour me plaire
Félicitations,

et au plaisir.
.

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Re : Ars Moriendi - ou de la nécessité d'être inspiré pour expirer.
« Réponse #3 le: 04 Octobre 2012 à 21:29:23 »
C'est un texte écrit très très rapidement (j'ai écris ça juste avant de la poster ici en 1/2 heure à peu près) ce qui explique les fautes d'orthographes et le manque de travail sur les didascalies. Je voudrais pas mettre plus de didascalies, ou alors pas beaucoup, parce que souvent elles étouffent un peu l'ensemble. J'aime les pièces qui utilisent ces éléments "hors discours" de façon très légère, comme des petites touches renforçant l'ombre ou la lumière du texte. Mais ici, il y aurait plusieurs endroit où il faudrait reprendre la chose pour que ça soit plus incisif.

Pour la fin... c'est un jeu de mot débile... L'homme devait trouver l'inspiration pour expirer, pour mourir. Le docteur lui dit "Inspirer" : il inspire (hop, l'inspiration est trouvé), le docteur lui dit "expirer" : il expire, il meurt.

En tout cas, merci beaucoup pour vos commentaires. Je suis content si ça a pu vous plaire !
"Personne ne sait quand tombera le crépuscule et la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu en divisant la lumière par l’obscurité et les jours par les nuits, c’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas." Stig Dagerman.

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