Patrick représentait la quintessence de l’autodidacte à la française. Le self-made-man à l’américaine entre dans une entreprise sans diplômes et en devient le dirigeant après vingt ans de dur et brillant labeur. Patrick aussi entra dans l’entreprise sans diplômes, et se révéla plus foudroyant qu’un Américain : en cinq ans à peine, il prenait la succession du patron… son papa Paul.
Patrick et son papa se sont battus toute leur vie pour défendre les traditions françaises les plus ancestrales. De toutes leurs forces, ils ont lutté contre le déclin de la consommation d’alcool en France. Aujourd’hui les gens mangent de plus en plus, mais boivent moins, hélas ! S’il se trouvait encore parmi nous, Patrick dirait que nous sommes devenus comme des légumes bourrés… d’engrais, mais manquant d’arrosage. Toute sa vie, il a œuvré pour faire connaitre aux jeunes générations les joies de l’ivresse, l’insouciance de l’éthylisme et les paradis naturels ; naturels, car produits du terroir fabriqués avec amour, avec la passion du missionnaire prosélyte. En effet, Patrick était un prêtre de la nouvelle religion, la philanthropie : ne proposait-il pas aux pauvres, tel un Saint-Vincent-de-Paul moderne, le seul paradis à la portée des bourses indigentes ? Oui ! Patrick se montra solidaire des plus démunis !
De plus, l’humanisme désintéressé de Patrick débordait des frontières hexagonales : dans un élan visionnaire prophétique de profits, il a internationalisé son sacerdoce, baptisé généreusement de son goupillon calibre 45 % anisé, au nom de son père, de lui-même et du spiritueux tant de peuples qui souffraient de soif, à l’heure du réchauffement climatique et d’ennui angoissé, au temps du chômage.
Alors, bien sûr, Patrick restait un être humain avec ses défauts. Confessons-le sans ambages : il était un salaud de riche. Toutefois, il a toujours payé ses impôts en France, ou du moins les réinvestissait-il aussitôt dans son entreprise. Et puis il a créé et, fait rarissime, maintenu des emplois locaux. Car l’alcool, comme les armes, constitue un produit stratégique qu’on ne peut pas se permettre de sous-traiter à l’étranger. Surtout, Patrick a sacrifié son corps à son entreprise, en goûtant lui-même les produits à la sortie de l’usine : honorons sa conscience professionnelle et son souci de contrôle-qualité.
Et puis, Patrick possédait une profonde conscience sociale, un civisme irréprochable. Alors que les caisses de retraite prennent l’eau de tout part parce que les vieux refusent de mourir, Patrick a donné l’exemple en nous quittant juste avant la retraite, pour sauver les jeunes générations de la dette écrasante qu’il leur faudra oublier en buvant et surtout éponger à la sueur du front, si possible, de la génération suivante. Il a tiré sa révérence après avoir accumulé le double d’annuités de travail d’un ratpiste ou d’un député.
Bill Gates, un autre philanthrope, donne un peu de son argent. Patrick, Christ moderne, donna son corps tout entier en sacrifice à l’humanité !