En réponse au défi de Kerena.Un jour, sous un soleil de plomb, une fleur raconte cette histoire à un lapin : ( Kerena

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La peur de mourir, même chez un troll, peut provoquer d'étranges bouleversements comportementaux.
Samedi matin, comme chaque année le 17 aout, Trip le troll, hargneux et la canine aux aguets, se rend chez son médecin de famille.
Non sans peine et sans se faire violence, il se déconnecte de ses réseaux sociaux. La lassitude de son existence l'a conduit à se faufiler dans celle des autres et à donner son avis sur tout. Et surtout quand rien ne lui est demandé. Ainsi, il prend un énorme plaisir à soutenir, sur des forums religieux, qu'à défaut d'être le fils de Marie, jésus est un sacré fils de pute. Une raison à ce blasphème gatuit ? Aucune autre que la joie de foutre la merde.
Trip préfère ce matin un voyage en trolley à une pénible marche à pied. Marre de ces gamins dans la rue qui lui hurlent depuis toujours " t'es trop laid " . En plus il n'a pas spécialement faim et les bambins plein d'acné c'est pas ce qu'il préfère grignoter.
La puanteur du cabinet médical à venir lui coupe tout appétit. Le toubib fait une drôle de tête en examinant Trip.
" C'est pas bon du tout ça, oh là non, je dirais au mieux une petite semaine à vivre "
Je ne sais pas vraiment à quoi ressemble l'expression faciale d'un troll terrifié, mais ça doit s'en rapprocher là.
" C'est si grave que ça docteur ?"
" Oui, tachez de partir dignement, comme l’ont fait avant vous vos parents. "
A défaut d'être sûr de vouloir partir la tête haute, Trip a quitté le cabinet médical le ventre plein.
Ce genre de mauvaise nouvelle ça le rend imprévisible.
Une semaine à vivre...
Sur le chemin du retour, les moqueries des drôles le laissent indifférent.
En rentrant chez lui, il balance son ordi par la fenêtre, se débarrasse des cervelles de petites filles qu’il conservait au freezer pour les fêtes de fin d'année et se pose pour méditer sur son joli canapé.
Cette nouvelle donne va forcément tout changer.
Il n'a plus cette impression d'éternité pour, à loisir, pratiquer sa haine et son dégoût.
Chaque heure va avoir son importance, chaque minute même.
Une semaine pour, peut être, apprendre à les aimer, où du moins les supporter. Poursuivre sa vie en suivant une ligne identique, c'est finalement un peu comme mourir tout de suite et cracher à la gueule de cette semaine de sursis. Pas évident pour un troll de sourire. Il n'est même pas sûr d'avoir un muscle pour faire ça.
Trip quitte son appartement et va au parc, profitant de ce samedi plein de soleil pour aller sourire à des enfants. Leurs petits yeux malins, leurs rires communicatif, leurs glaces qui coulent toujours trop vite et leurs parents ivres d'amour, après tout, pourquoi pas essayer ?
" T'es trop laid "
Trip quitte le parc en maudissant cette improbable quête de la gentillesse.
C'est finalement aussi con que de demander à un nazi la date du prochain Sabbath. C'est dans les gênes, on ne peut pas y faire grand chose.
Tu portes au creux de ton visage le regard terrifié des autres sur toi. lui avait un jour dit son père.
Et un visage ne ment jamais.
En rentrant chez lui il essaye quand même d'aider une vieille dame a traverser. Elle lui répond sèchement.
" Si vous êtes la faucheuse sachez, cher monsieur, que je ne suis pas prête "
Il tente de caresser un chien qui lui arrache un doigt, un peu plus loin le propriétaire d'un chapeau envolé lui propose de le garder. Il fait même un clin d'oeil, en passant devant le fleuriste, à une rose qui lui balance aussitôt un coup de pupille épineux avant de sombrer dans un coma profond.
Rien à faire, c'est sûrement dans les gênes.
Décu, Trip se fond dans sa loveuse, perdu dans une tentative d'amour qu'il ne sait pratiquer.
Les choses alentours ne réagissent pas instantanément à une volonté de changement. Devenir meilleur ou différent dans une société, c'est avant tout attendre et parfois en vain, que les autres acceptent cette possibilité, cette rupture avec le passé.
Ca ne va jamais aussi vite qu'on le souhaiterait.
Trip essaye comme chacun de nous, de construire sa vie sur des principes plus sérieux et responsables que ceux qui l'ont forgé jusque là, et se rends vite compte de la mascarade ambiante...
Il prend un papier et y écrit avant de se suicider :
Au lieu de juger ou de vous la jouer grands moralisateurs, allez un peu farfouiller dans votre panière de linge sale voir s'il n'y a pas un caleçon ou une paire de chaussettes dépareillée à laver en URGENCE, ça pue la connerie de votre côté.
L'éducation subliminale du jugement à travers la téléréalité, le désir de tout le monde de donner des notes sur tout et n'importe quoi, la domination de l'apparence, le contenu qui baise systématiquement et inlassablement le contenant...
Trip est mort, est ce seulement de sa faute ?